Comment la « stratégie de la culpabilisation » entrave la résolution de problèmes sociétaux complexes.

Article de Judith Curry intitulé « The game of blame », littéralement le jeu du blâme, que l’ai traduit par « stratégie de la culpabilisation », mais il existe d’autres traductions, paru sur son blog le 7 décembre 2020

La culpabilisation à cause du changement climatique

Le changement climatique d’origine humaine est un problème émergent causé principalement par l’abondance et l’usage des combustibles fossiles pour fournir une énergie fiable et bon marché. Dans son livre The Moral Case for Fossil Fuels (liens en fin de billet), le théoricien de l’énergie Alex Epstein décrit les avantages que le développement du charbon, du pétrole et du gaz naturel ont eu sur l’humanité, notamment une santé améliorée, une durée de vie accrue et une expansion du bien-être matériel (lien). L’économiste Richard Tol a évalué l’avantage sur les individus du carbone, qui est la valeur des services énergétiques produits par les combustibles fossiles. Il constate que le bénéfice pour les personnes du carbone est bien supérieur au coût social du carbone qui cause des dommages par le changement climatique. Ces bénéfices sont liés aux avantages d’une énergie abondante et fiable.

Alors, qui est à blâmer pour les émissions de combustibles fossiles et le changement climatique d’origine humaine ? Les consommateurs et les industries qui exigent de l’énergie électrique, des transports et de l’acier, produits à partir de combustibles fossiles, ou les fournisseurs de services publics d’électricité et les fabricants de moteurs à combustion interne et à réaction utilisant des combustibles fossiles, ou les sociétés pétrolières / gazières et charbonnières qui produisent des combustibles fossiles, ou bien

les gouvernements qui ont le pouvoir de réglementer les émissions de combustibles fossiles ?

La responsabilité du changement climatique d’origine humaine est parfois imputée aux gouvernements nationaux. La décision « Urgenda » (lien) a ordonné au gouvernement néerlandais d’intensifier ses actions climatiques pour réduire les émissions. Dans le procès civil « Juliana », le gouvernement fédéral américain a été accusé d’avoir refusé de signer le protocole de Kyoto, refusé d’adopter une taxe sur le carbone et un projet de loi sur le commerce et de se retirer de l’Accord de Paris sur le climat. Cependant, le plus souvent dans les litiges civils, la responsabilité est portée aux sociétés pétrolières / gazières et charbonnières qui produisent les carburants.

Le rôle de la science du climat dans le jeu de la responsabilité du carbone est intéressant. En tant que fondement de la responsabilité, un élément clé est le lien de causalité entre l’acteur et le préjudice. La responsabilité repose également sur la capacité de prévoir le préjudice, en termes de compréhension scientifique. Et enfin, la responsabilité a trait à la capacité de prévenir le préjudice. Les développements récents de la science d’attribution cherchent à identifier la culpabilité d’un individu ou d’un groupe de sociétés pétrolières / gazières et charbonnières en ce qui concerne l’élévation du niveau de la mer, l’acidification des océans et les événements météorologiques extrêmes.

Les Majors du carbone

Une nouvelle vague de contentieux privés sur le climat a été motivée par la publication de l’étude « Carbon Majors » de Richard Heede (lien). Les recherches de Heede montrent que près des deux tiers des émissions de carbone anthropiques provenaient de seulement 90 entreprises et industries gérées par les gouvernements. Parmi elles, les huit premières entreprises représentent 20 pour cent des émissions mondiales de carbone provenant des combustibles fossiles et de la production de ciment depuis la révolution industrielle. Quatre des huit entreprises appartiennent à des gouvernements nationaux, tandis que les quatre autres sont des multinationales.

Les recherches de Heede ont marqué un tournant dans le débat sur la répartition des responsabilités en matière de changement climatique. Bien que le travail de Heede ait aidé à identifier des accusés individuels ou des groupes de défenseurs liés au changement climatique, il n’a pas résolu la question de savoir si ces émetteurs sont responsables d’impacts et d’événements spécifiques liés au changement climatique.

Arriver à un résultat climatique dangereux comprend une chaîne causale basée sur l’augmentation du CO2 atmosphérique et de la température de surface moyenne mondiale. En retraçant les émissions des entreprises au fil du temps, Ekwurzel et al. (2017, lien) attribuent des fractions d’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, d’augmentation de la température atmosphérique et d’élévation du niveau de la mer aux « Majors du carbone ». Ekwurzeil et coll. évoque dans les conclusions l’idée d’étendre cette logique d’attribution aux événements météorologiques extrêmes. Un article récent de Lickey et al. (2019, lien) tente d’attribuer l’acidification des océans aux Carbon Majors.

La science de l’attribution, ou causalité, n’est pas du tout simple. Il y a en effet deux questions spécifiques : si les modèles climatiques sont des sources valides de preuves juridiques pour l’attribution / la cause du changement climatique et aussi l’importance de déterminer la causalité partielle dans le contexte de la variabilité naturelle du climat.

Partage de la culpabilité

L’attribution des dommages liés aux conditions météorologiques, au changement climatique ou à l’élévation du niveau de la mer est compliquée par l’existence de causes multiples. En supposant qu’un certain pourcentage du dommage peut être attribué à juste titre aux émissions de combustibles fossiles, est-il sensé d’attribuer ce dommage au sens juridique aux producteurs de combustibles fossiles, par exemple les sociétés de charbon et de pétrole / gaz ?

David Victor ( https://deepdecarbon.ucsd.edu/people/victor.html ) est un leader d’opinion mondial sur la politique du changement climatique et la transformation des systèmes énergétiques qui est nécessaire pour un avenir sobre en carbone. Victor a rejeté le travail de Heede sur les « Carbon Majors » dans le cadre d’un « récit plus large pour essayer de créer des méchants », cherchant à faire la distinction entre les producteurs comme étant responsables du problème et tous les autres comme victimes. Victor a déclaré: « Franchement, nous sommes tous les utilisateurs et nous sommes donc tous coupables ». [lien]

Dans le même article, Richard Heede (auteur du rapport Carbon Majors) admet que la responsabilité est partagée. Il a déclaré: « En tant que consommateur, je suis responsable de ma propre voiture, etc … Mais nous vivons une illusion si nous pensons que nous faisons des choix, car l’infrastructure fait à peu près ces choix pour nous ». Heede fait valoir un point clé en disant que l’infrastructure fait à peu près les choix pour nous. La demande en combustibles fossiles est tirée par les infrastructures de services publics d’électricité et de transport. Les consommateurs individuels et les entreprises sont confrontés à un nombre limité d’autres options, à moins qu’ils ne renoncent à l’électricité du réseau et ne se prévalent pas des systèmes de transport fonctionnant aux combustibles fossiles. Les consommateurs individuels et les entreprises sont responsables de la demande de services publics d’électricité et de transport, mais sont sans doute indifférents à la source d’énergie électrique ou de transport, à condition qu’elle soit abondante, fiable, sûre et économique.

S’il n’y avait pas de demande en combustibles fossiles, alors il n’y aurait pas lieu de culpabiliser les « Carbon Majors ». Le fait qu’il existe une demande continue et croissante de combustibles fossiles indique que la question du blâme n’est pas simple. Le passage des combustibles fossiles aux combustibles plus propres n’est ni simple ni bon marché, en raison des infrastructures. Pour l’énergie électrique, cela comprend les infrastructures de production et de transport. Pour le transport, cela comprend les moteurs de véhicules et leur fabrication ainsi que les infrastructures de ravitaillement. David Victor déclare: « Créer un récit qui implique la culpabilité de l’entreprise par opposition à la résolution de problèmes ne résoudra rien ». Pour progresser, il faut mettre l’accent sur la résolution des problèmes, mais l’aspect exact de l’infrastructure dépend des technologies disponibles et prévisibles, de l’économie et des politiques publiques.

Analogie avec Covid-19

La pandémie de SRAS-CoV-2 fournit une étude de cas intéressante concernant le « blâme » ou culpabilisation. On considère généralement que l’origine du virus s’est produite à Wuhan, en Chine. Cependant, il est difficile de blâmer la propagation mondiale du virus sur Wuhan. Alors que les statistiques de Covid-19 en provenance de Chine sont incomplètes et ont été jugées non fiables, la Chine semble avoir fait un meilleur travail pour contenir la propagation interne du virus que de nombreux autres pays. Actuellement, le « blâme » se concentre sur les émetteurs qui ne respectent pas les exigences de confinement et de port de masque, ainsi que sur les politiciens qui ne respectent pas les mesures qu’ils imposent aux populations.

Avec l’avènement des vaccins anti SRAS-CoV-2, la discussion sur la pandémie est désormais dominée par le vaccin, l’origine de la maladie recevant peu d’attention. Le remède à la pandémie est technologique, sous forme de vaccins, pas un changement de comportement mondial (bien que le changement de comportement ait fonctionné dans certaines régions et pays plus petits). Dans de nombreux pays, les modifications comportementales visant à limiter la transmission qui étaient associées à des confinements obligatoires n’ont tout simplement pas fonctionné, pour des raisons d’impossibilité économique, de problèmes de bien-être psychologique associés à l’isolement et de non-viabilité politique générale.

Conclusion

Dans le contexte du débat sur le climat, la leçon du Covid-19 est la suivante. Une solution technologique (analogue au développement du vaccin) en termes de meilleure production et transmission d’électricité réduirait rapidement le « jeu du blâme » climatique en résolvant les problèmes environnementaux causés par la combustion de combustibles fossiles. Souffrir d’une alimentation électrique insuffisante ou d’une alimentation électrique trop chère ou peu fiable (analogue aux solutions coercitives anti-Covid) est économiquement dommageable et politiquement non viable.

Encore une fois, la solution est la résolution de problèmes par des nouvelles technologies, pas par le blâme. Si l’isolement et l’austérité peuvent être invoqués pendant de courtes périodes, ce ne sont pas des solutions. Le jeu de blâme Covid-19 n’a pas empêché de trouver une solution (c’est-à-dire un vaccin). Cependant, la hâte de blâmer les entreprises de combustibles fossiles et de les punir empêche une transition sensée loin des pires impacts des combustibles fossiles sur l’environnement.

Une transition sensée implique l’utilisation continue de gaz naturel relativement propre et facilement distribuable, évite les investissements massifs dans les infrastructures de l’énergie éolienne qui présentent des avantages nets douteux sur le cycle de vie des éoliennes et le développement d’une infrastructure énergétique améliorée pour le XXIe siècle, abondante, sûre, fiable, économique et propre. Comment établir la priorité parmi ces derniers et dans quelle mesure l’une ou l’autre de ces technologies doit-elle l’emporter sur les autres ? Définissons-nous « propre » uniquement en termes d’émissions, ou incluons-nous également l’exploitation minière, l’exploration, l’utilisation des terres, les problèmes liés au cycle de vie, etc …?

J’attends toujours un argument moral qui justifie, au nom de la « crise climatique », d’empêcher le développement du réseau électrique dans les régions les plus pauvres d’Afrique qui puisse soutenir le développement d’une économie avancée. Je soupçonne d’attendre longtemps une telle justification, car il n’y en a pas. Jouer le « jeu du blâme » du carbone est une excuse pour punir certaines entreprises sans réellement résoudre les problèmes de société. L’effet net est la souffrance continue dans les pays en développement, l’incapacité à faire beaucoup de progrès dans la réduction des émissions et certainement l’incapacité à « améliorer » le climat de quelque manière que ce soit.

https://www.moralcaseforfossilfuels.com

https://en.wikipedia.org/wiki/Juliana_v._United_States

https://climateaccountability.org/carbonmajors.html

https://link.springer.com/article/10.1007/s10584-017-1978-0

https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/ab5abc/meta

https://www.sciencemag.org/news/2016/08/just-90-companies-are-blame-most-climate-change-carbon-accountant-says

3 réflexions au sujet de « Comment la « stratégie de la culpabilisation » entrave la résolution de problèmes sociétaux complexes. »

  1. Concernant le changement climatique : et amha
    C’est la combinaison « harmonieuse » de nouvelles technologies, de la restauration « intelligente » des puits de carbone, en commençantpar les océans, puis les sols, puis les forêts, de changement de comportements pour ceux qui peuvent être plus sobres volontairement, éviter les gâchis, pratiquer une économie circulaire là où cela est faisable à moindre coût.
    Parallèlement, il faudrait investir bien plus dans l’adaptation aux changements climatiques (par exemple velums de rue, brumisateurs, limitation au maximum des surfaces « bétonnées » contre les canicules) et dépoussiérer tous les plans d’urgences, sanitaire, catastrophes naturelles (afin qu’elles ne se transforment pas ou le moins possible en catastrophes humaines et économiques);
    si la technologie et les comportements aboutissent à une amélioration de l’efficacité énergétique, que ce soit dans les transports, le résidentiel, l’industrie ou l’agriculture, tant mieux, à « confort » ou facilité d’utilisation ou prix égal.
    Autre piste, avoir une démarche enfin réellement scientifique dans toutes les « sciences » du Climat, c’est à dire ouverte aux critiques et aux scepticismes (scientiques !)
    En aucun cas une culpabilisation, ni la recherche du/des bouc(s) émissaires, ni l’instillation de la peur.

    • Les critères « ESG » d’investissement sont une conséquence directe du jeu du blâme. Si le grand public ignore ces critères il en ressentira les effets dans une décennie ou deux. Dans les pays occidentaux (encore une fois !) il n’y a plus d’investissements dans l’industrie lourde, le ciment, l’extraction minière et pétrolière, l’automobile conventionnelle et certains secteurs de la chimie si ces derniers sont impliqués de loin dans l’industrie de l’armement. Les derniers secteurs concernés en Europe et en Amérique du nord sont l’industrie nucléaire et l’aéronautique … Les capitaux fuient massivement l’Europe qui s’est enfermée dans le piège idéologique de l’environnement et de la neutralité carbone. Vouloir imposer des mesures drastiques telles que les critères ESG sans aucune planification sur le long terme va conduire l’Europe dans une récession dont elle ne se remettra pas.

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