Réflexion sur les taux d’intérêt négatifs

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Je discutais il y a quelques jours avec un ancien banquier, maintenant à la retraite, d’un peu de tout et de rien comme par exemple la structure de la propriété foncière à Madagascar ou au Ghana. Puis, au cours de notre conversation avec ce Français me fascinant de plus en plus par ses propos, je lui demandais ce qu’il pensait des taux d’intérêt négatifs. Cette état de fait agite les milieux journalistiques et également politiques car à première vue il s’agit d’une aberration économique que peu de personnes arrivent à expliquer clairement. Pour ma part, je n’ai toujours pas trouvé dans les médias de définition claire du pourquoi et du comment de ces taux négatifs dont l’application se répand dans les pays de l’OCDE, que ce soit en Europe comme en Suisse ou encore au Japon. Ce phénomène constitue un précédent qui était difficilement imaginable il y a seulement quelques années.

Pour comprendre le phénomène des taux négatifs Monsieur M. utilisa une métaphore concrète : un barrage hydroélectrique. Un barrage constitué d’une voute en béton armé ou d’une digue de terre comme celui de Serre-Ponçon en France est un investissement pour retenir de l’énergie sous forme d’eau de pluie ou accessoirement de fonte des glaciers. Il s’agit initialement de l’énergie solaire ayant favorisé l’évaporation de l’eau océanique qui va être récupérée et stockée sous forme liquide pour produire de l’électricité selon la demande à la faveur d’une dénivellation permettant de faire tourner une turbine couplée à un alternateur. L’investissement financier pour créer un barrage est rétribué sous forme d’énergie électrique qui va être vendue par injection dans le réseau de transport et de distribution. D’une manière générale le barrage produira de l’électricité tant qu’il y aura de l’eau disponible c’est-à-dire quand l’abondance des pluie ou la fonte des glaciers maintiendront une réserve d’énergie suffisante et donc susceptible d’être transformée en électricité.

Dans le schéma général d’un système économique sain et en équilibre, le volume de monnaie disponible doit correspondre aussi parfaitement que possible à la demande du marché. Si la demande augmente, les taux d’intérêt appliqués aux prêts (quelle que soit leur nature) doivent naturellement et par nécessité augmenter et ce mécanisme est auto-régulé. C’est facile à comprendre et c’est ainsi que les marchés financiers ont toujours fonctionné, comme un barrage hydroélectrique qui reçoit de l’eau qu’il retient pour réaliser un gain, le retour sur investissements ou profit, en transformant cette eau en énergie. Si pour une raison ou pour une autre il arrive que les pluies deviennent plus abondantes que de coutume, que fait l’opérateur du barrage ? Il ouvre les vannes à perte puisque le surplus d’eau ne peut plus être transformé en énergie (donc en revenu) soit parce que la demande en énergie est devenue inférieure à l’offre, soit parce que l’investissement initial ne prévoyait pas une telle situation. En réalité l’électricité produite par un barrage matérialise le rendement du capital investi pour la voute en béton ou la digue. On pourrait dire d’un prêt que cette énergie électrique représente les intérêts de ce dernier.

Pour remédier à une surabondance d’eau de pluie, il faut alors investir, par exemple surélever la voute de retenue ou au pire vider la retenue d’eau et creuser le fond pour augmenter les capacités de stockage. Le barrage lui-même constitue une épargne produisant un revenu et surélever la voute représentera donc un augmentation de cette épargne et logiquement une amélioration du bilan financier de cette opération. Mais si le volume trop abondant des pluies vient à perdurer, l’opérateur du barrage, tiraillé entre réaliser des profits en produisant le maximum d’électricité et l’envie d’investir pour produire encore plus d’énergie, se résoudra à gaspiller l’eau en la rejetant dans la rivière en aval du barrage. Il va donc perdre de l’argent, en d’autres termes son investissement ne lui rapporte plus mais représente maintenant un coût.

C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui dans le système financier mondial entièrement interconnecté. Les banques centrales ont mis à la disposition des économies – les barrages hydroélectriques – une profusion de monnaie et comme pour l’eau excédentaire, le système tend à fonctionner à perte. Il est devenu impossible de transformer en richesse la totalité de cette monnaie – la pluie excédentaire retenue par les barrages déversée dans la rivière sans création de richesse. D’où l’apparition des taux d’intérêt négatifs qui représentent cette perte, ce gaspillage : l’excédent de monnaie circulante a généré sa propre perte sous forme d’intérêts négatifs. Ces taux négatifs avaient pour but de réguler les flux financiers, comme si on pouvait dire aux nuages de ne plus déverser de pluie, mais c’est devenu impossible ! Il y a beaucoup trop de nuages et de pluie (beaucoup trop de monnaie circulante) et la mise en place de ces taux négatifs va conduire inexorablement à la destruction de richesse alors que l’inondation monétaire organisée par les banques centrales avait au contraire pour vocation initiale de créer de la richesse.

De même que le propriétaire du barrage qui dispose d’un surplus d’eau repoussera aux calendes grecques ses investissements pour augmenter à terme ses profits, par voie de conséquence, les investissements se raréfient, la création de richesse diminue et les économies entrent alors en récession, le but inverse de ce que les banquiers centraux avaient imaginé. Les économies occidentales se trouvent donc aujourd’hui confrontées à une situation dans laquelle elles ne peuvent plus se sortir et l’implosion du système financier international est devenue inévitable.

Monsieur M. conclut son discours en présentant la grande menace d’un renchérissement astronomique de l’or métal comme conséquence de ces taux d’intérêts négatifs afin que les banques centrales assainissent leurs bilans. L’or est en effet la seule valeur tangible accessible puisque tous les autres pans de l’économie ne constituent plus de valeurs sur lesquelles s’appuyer et si un tel mouvement se précisait – ce qui pourrait fort bien arriver dans les semaines ou les mois à venir – alors tous les petits, les sans-dents (expression de François Hollande), seront pris dans le piège du monde de la finance et se retrouveront ruinés, s’il ne le sont déjà puisqu’avec les taux d’intérêt négatifs les fonds de pension et les contrats d’assurance-vie fonctionnent comme les barrages hydroélectriques : ils perdent de l’argent. Merci Messieurs les banquiers centraux !

Illustration (Wikipedia) : Hoover Dam

5 réflexions au sujet de « Réflexion sur les taux d’intérêt négatifs »

  1. Bonjour,
    Les métaphores des économistes m’ont toujours parues alambiquées et celle ci ne fait pas exception.
    dans un barrage l’eau excédentaire n’en diminue pas la rentabilité. elle est rejetée sans être exploitée et le gérant peut avoir le regret de ne pas avoir pu gagner d’argent avec toute cette belle eau gâchée.
    En revanche si on imagine que le barrage servait à alimenter la ville en aval. Laquelle se retrouve sous l’eau à cause des crues déclenchées via le barrage qui relâche. Et donc qui ne consomme plus l’électricité produite alors l’exploitant arrête les turbine et perd de l’argent. on s’approche de la réalité d’un marché qui ne finance plus la création de richesse.
    Mais dans l’économie mondiale, comme tous les taux ne sont pas négatifs, j’ai du mal à transposer.
    Je crois que le plus simple est que les possesseurs d’argent préfèrent le déposer là où ils risquent de le récupérer quitte à payer pour ça.
    Sinon tout le monde se serait battu pour prêter au Zimbabwe, 12% rendez vous compte.
    http://www.lesafriques.com/zimbabwe/zimbabwe-les-banques-boycottent-les-bons-de-tresor.html?Itemid=209
    A part cela, je vous rejoins sur l’or. Mais si ça se produit c’est qu’on ne sera pas loin de la fin du monde.

    • Oui c’est aussi l’impression que j’ai, que ces taux d’intérêts représentent la mesure de l’eau au lieu d’être la mesure de l’électricité, le possesseur du barage demandant rétribution pour cette eau au lieu de laisser à d’autres investisseurs la possibilité d’une initiative de créer un barrage supplémentaire en aval, comme si la bonne santé de son secteur économique (même pas particulièrement concurrentiel, le barrage en aval ne pouvant pas influer sur l’électricité produite en amont) était négative pour un acteur économique qui n’arrive pas à l’exploiter en exclusivité.

  2. Bonjour Jacques,

    ces taux négatifs sont en effet une abbération sans nom, mais que voulez vous, les banques centrales ont engagé un processus (QE) qu’elles ne peuvent plus maitriser et on retarde le dénouement par tout les moyens.

    Ils le savent et mentent comme des arracheurs de dents, les marchés le savent mais tant qu’il y a du QE….

    Un film excellent pour résumer l’état d’esprit des institutions et des marchés: The big short

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