Avoir un enfant constitue-t-il un risque pour la santé de la femme ?

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Les progrès analytiques dans le domaine de la biologie moléculaire ouvrent toutes sortes de perspectives qui il y a encore à peine dix ans étaient inenvisageables. L’une des dernières remises en question est ce qu’on appelle en termes savants le microchimérisme chez la femme enceinte. Il s’agit de l’invasion d’un certain nombres d’organes par des cellules foetales qui traversent la barrière placentaire pour aller s’installer dans le cerveau, la thyroïde ou les glandes mammaires. Ce processus de transfert cellulaire existe dans l’autre sens, de la mère vers le fœtus, mais à un bien moindre degré. Durant la grossesse, comme le système immunitaire de la mère est affaibli afin de ne pas rejeter ce corps étranger qu’est le fœtus, ces cellules ne sont pas rejetées systématiquement. Ce n’est qu’après l’accouchement que l’organisme maternel se charge de se débarrasser du maximum de cellules foetales qui sont toutes en provenance du placenta.

Quel est l’intérêt de ces transferts cellulaires pour la mère et le fœtus ? Ce n’est pas très simple à comprendre mais on suspecte qu’il s’agit d’un phénomène évolutif ayant apparu lors de l’apparition des mammifères placentaires il y a environ 160 millions d’années. Les mammifères placentaires étant l’une des formes les plus sophistiquées de l’évolution il en est résulté une imbrication extraordinaire entre l’utérus et le placenta et d’ailleurs ce transfert de cellules débute au tout premier stade du développement du placenta. Malgré le fait que la mère est littéralement inondée d’hormone gonadotrope en provenance du placenta et dont le rôle est de maintenir un taux élevé de progestérone dans le sang et de diminuer la réponse immunitaire, cette invasion de cellules foetales devrait en toute logique avoir une finalité dans le processus de la grossesse.

Pour le moment les avis divergent car les hypothèses sont pour le moins contradictoires. Ces cellules foetales peuvent tout simplement être délétères pour la mère en entrainant des phénomènes d’inflammation. Elles peuvent aussi être considérées comme des cellules souches qui participent à des processus de réparation des tissus endommagés chez la mère et enfin l’hypothèse la plus plausible serait qu’il s’agit d’un accident de la nature, la barrière placentaire n’étant pas aussi hermétique qu’on le croit communément.

Pour ce qui concerne l’ « installation » de cellules foetales au niveau de la thyroïde, l’explication la plus évidente serait que ces cellules participent à la régulation de la thermogenèse de la mère au cours de la grossesse. Au niveau du système immunitaire ces cellules « habitueraient » la mère à supporter le corps étranger que constitue le fœtus. Au sujet de l’invasion du cerveau, on peut spéculer sur un rôle éventuel de ces cellules au niveau de l’activité de l’hypothalamus et de l’hypophyse. Quant aux glandes mammaires il n’y a pas d’explications rationnelles puisque la prolactine se charge de stimuler la croissance de ces glandes pour assurer la lactation.

Ce que les techniques modernes d’analyse ont montré c’est la présence d’ADN foetal étranger à la mère dans de nombreux tissus cancéreux bien après une grossesse. Ceci prouverait que quelques cellules foetales survivent au nettoyage immunitaire qui a lieu après la naissance et non seulement elles survivent mais se multiplient pendant longtemps. Dans le cerveau des souris on a même montré qu’elle se différenciaient et s’intégraient aux circuits neuronaux car il ne faut pas oublier que les cellules foetales provenant du placenta sont d’origine embryonnaire et peuvent donc parfaitement se différencier !

Dans une forme de cancer du sein dit HER-2, HER étant l’abbréviation de « human epidermal growth factor receptor », cancer très aggressif, on a retrouvé de l’ADN foetal masculin dans de nombreux cas mais pas systématiquement, résultat qui laisse donc planer un doute quant à la participation des cellules foetales dans l’apparition de ce type de cancer. Pour ce qui concerne la thyroïde la situation paraît plus évidente car on a identifié la présence d’ADN d’origine foetale dans des cas de thyroïdite (Hashimoto) et pour la maladie de Graves. La maladie d’Hashimoto est suspectée d’origine autoimmune mais il est étrange qu’on retrouve de l’ADN foetal dans une incidence significative. Pour ce qui est de la maladie de Graves, un hyperthyroïdisme caractéristique, également considéré comme une maladie autoimmune, la présence d’ADN foetal a aussi été notée … Enfin, pour conclure cette revue un peu inquiétante, dans certaines formes d’arthrite rhumatoïde la présence d’ADN foetal d’origine masculine, donc de cellules foetales d’enfants mâles, a été à de nombreuses reprises détectée en quantités significatives et dans certaines tumeurs pulmonaires c’est aussi le cas par rapport au tissu sain du même patient.

Si ce type de résultat semble effrayant, il faut tout de même modérer cette approche et ses conclusions. En effet l’organe le plus exposé aux cellules foetales est le poumon puisque le sang revenant de l’utérus est immédiatement réoxygéné dans cet organe. Or l’incidence de cancers du poumons associés à la présence d’ADN foetal ne permet pas d’établir une relation de cause à effet claire. De plus de nombreuses formes de cancer produisent des cellules qui présentent souvent toutes les caractéristiques de cellules embryonaires ou foetales. Il faut donc s’entourer de précautions quand on lit ce genre de revue alarmante en provenance de l’Université d’Arizona à Tempe mais qui a créé une petite salve d’articles soulevant l’émotion des lecteurs, c’est souvent le but que recherchent des journalistes totalement dénués de sens critique.

Tug-of-war se traduit par conflit ou duel

Source et illustration : DOI 10.1002/bies.201500059 (accès libre).

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