Vers une solution à l’approvisionnement en technétium-99 …

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Il y a quelques semaines j’ai écrit un billet sur les problèmes d’approvisionnement en technétium-99 qui vont inévitablement créer de graves perturbations dans les nombreux diagnostics radiologiques utilisant cet isotope radioactif à vie courte (voir le lien) pour diagnostiquer tant des affections cardiovasculaires que la localisation fine de tumeurs cancéreuses. Les deux principaux producteurs de technétium-99m se trouvent l’un en Europe aux Pays-Bas (réacteur à haut flux de Petten, propriété de la Commission Européenne) et l’autre au Canada dans l’Ontario (Chalk River Laboratories). Ces deux réacteur sont très anciens et de gros problèmes de sécurité nécessiteraient des investissements considérables occasionnant aussi et surtout une rupture d’approvisionnement en radio-isotope pour les diagnostics médicaux. Pour un bref rappel la technique de production du technétium est indirecte. Dans un premier temps une cible d’uranium-235 enrichi à plus de 95 %, grade dit « militaire », est bombardée par des neutrons à haut flux. La fission subséquente du noyau d’uranium ayant capté un neutron produit essentiellement du molybdène-99 lui-même instable dont le noyau va se réarranger en technétium-99m métastable qui va émettre un rayon gamma (utilisé en radio-diagnostic) et former du technétium-99 très faiblement radioactif. Les graves problèmes d’approvisionnement à venir pour satisfaire des dizaines de millions de diagnostics chaque année ont conduit les Canadiens, principaux fournisseurs en technétium-99m des deux Amériques et d’une partie de l’Asie de l’est, à envisager de rendre opérationnelle et rentable l’autre technique de production de ce radio-isotope. Il s’agit de bombarder une cible de molybdène-100, un des isotopes de ce métal, naturellement radioactif, représentant près de 10 % du métal. Il faut rappeler ici que le molybdène, un métal largement utilisé dans de nombreux alliages dont des aciers spéciaux, est naturellement radioactif. La production du « précurseur » du technétium à usage médical, le molybdène-99, a été réalisée avec succès par bombardement avec des protons (noyaux d’hydrogène) dans un cyclotron à usage médical. En 6 heures de bombardement il est possible d’obtenir suffisamment de molybdène-99 pour satisfaire la demande de toute la Colombie Britannique, soit 500 radio-diagnostics ou encore 34 Curies de technétium-99m. Les premiers essais ont été effectués sur le site du plus grand cyclotron du monde appelé TRIUMF ( http://en.wikipedia.org/wiki/TRIUMF ) situé sur le campus de l’Université de Colombie Britannique à Vancouver en utilisant des protons de 22 MeV d’énergie accélérés par un cyclotron TR-30 de fabrication canadienne ( http://www.advancedcyclotron.com/cyclotron-solutions/tr30 ).

Utiliser de l’uranium-235 hautement enrichi ne sera plus nécessaire dans un proche avenir avec l’utilisation de cyclotrons dédiés à la production de molybdène-99. Les problèmes de sécurité des vieilles installations dédiées à cette production ne seront bientôt plus qu’un souvenir grâce aux avancées technologiques du Canada dans le domaine des cyclotrons. Et le souci paranoïaque des militaires de voir de l’uranium hautement enrichi en isotope 235 utilisé à des fins pacifiques sera également oublié !

Source et liens : http://www.triumf.ca/sites/default/files/2015-01-05_NR-ITAP-Milestone_vFINAL_0.pdf

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/12/20/vers-un-retour-a-la-normale-de-lapprovisionnement-en-technetium-99m-on-peut-en-douter/

Autre lien : http://jnm.snmjournals.org/content/51/4/13N.full.pdf

Vers un retour à la normale de l’approvisionnement en Technétium-99m, on peut en douter …

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Je sens déjà que certains de mes lecteurs ne prendront même pas le temps de lire ce billet puisqu’il s’agit de radioactivité qui plus est artificielle puisque le technetium-99m n’existe pas dans la nature, sa durée de demi-vie n’étant que de 6 heures. Six heures ça fait beaucoup mais c’est tellement insuffisant pour le radio-diagnostic médical qu’il n’est même pas la peine d’y songer en trouver le moindre microgramme dans la nature. Mais comme la même nature fait bien les choses au niveau des noyaux des atomes, en bombardant une cible d’uranium-235 fortement enrichi, celui-là même qui sert à faire des bombes, avec des neutrons rapides selon un processus parfaitement contrôlé dans un réacteur nucléaire dédié à cette fonction, il apparaît un produit de fission de cet uranium qui est le molybdène-99, un isotope lui aussi radioactif du molybdène, un métal couramment utilisé dans les aciers spéciaux. Ce molybdène-99 fraichement produit par ce bombardement intense de l’uranium est facilement extrait et se transforme par réarrangement de son noyau (en 66 heures la moitié des noyaux se réarrangent) en technétium-99m, celui qui est utilisé en imagerie médicale. Or la durée de demi-vie du technétium-99m n’est pas suffisamment longue (environ 6 heures, je l’ai déjà dit) pour qu’il puisse être transporté sur les lieux d’utilisation facilement. On préfère donc transporter le molybdène-99 vers les hôpitaux et sur place on extrait rapidement le technétium nécessaire pour les diagnostics avec un appareillage simple et peu coûteux que n’importe quelle laborantine exercée est à même d’utiliser.

Quand on s’est rendu compte de l’intérêt de cet isotope pour l’imagerie médicale dans les années 70, une intense recherche s’est développée pour utiliser ce radio-isotope pour toutes sortes de diagnostics en le couplant à des molécules biologiquement actives permettant de cibler des organes et même parfois l’ensemble du corps. On peut ainsi réaliser une imagerie dynamique très fine de l’ensemble des artères coronaires ou cérébrales en quelques minutes et les doses de radioactivité (rayons gamma) nécessaires pour un examen ont considérablement diminué avec le perfectionnement des caméras à rayons gamma utilisées pour la détection. Plus de 40 millions d’imageries médicales utilisant du technétium sont effectuées chaque année dans le monde, ce qui représente plus de 85 % de tous les traceurs radioactifs utilisés en milieu hospitalier.

Le technétium est donc devenu irremplaçable, or le problème est que les réacteurs produisant le molybdène parent sont vieux et il n’en reste plus que trois dans le monde opérationnels. Il suffit d’un arrêt pour maintenance de l’un de ceux-ci ou moins prosaïquement qu’un incident survienne dans l’une des installation pour que l’approvisionnement en technétium soit gravement compromis. L’installation la plus récente est le réacteur Osiris situé à Saclay en France et il date de 1966 … cela situe la gravité du problème.

Pour des raisons presque surréalistes la production de molybdène-99 ne peut être réalisée de manières techniquement et économiquement maîtrisables et rentables qu’en partant d’uranium-235 hautement enrichi, c’est-à-dire de « qualité militaire », et c’est là que le bât blesse ! Il semble qu’une sorte de psychose a envahi les décideurs comme si la production de molybdène-99 pouvait être répréhensible car la matière première est (serait) la chasse gardée des militaires. Les hôpitaux, dans le monde entier, vont à court terme être en rupture d’approvisionnement en cet isotope crucial pour les diagnostics rapides, efficaces et sans danger dont la variété n’est pas à rappeler une nouvelle fois. Que font les décideurs ? Rien ! On essaie encore d’interdire à l’Iran d’aller au delà de 5 % d’enrichissement en uranium-235 qui ne pourra être utilisé que comme combustible dans des usines de production d’électricité. Aller jusqu’à 95 % pour une centaine de grammes – cela suffirait à satisfaire en molybdène-99 un cinquième des besoins de la planète en technétium – est considéré comme un acte de guerre. Les Américains ont utilisé des arguments fallacieux pour contraindre l’Iran à re-diluer son uranium enrichi à 20 % qui n’était destiné qu’à des installations expérimentales à usage essentiellement médical pour ne pas devenir un producteur significatif d’uranium hautement enrichi car il conduirait à la confection d’armements alors que l’Iran a toujours clamé qu’il ne s’agissait que d’applications civiles et médicales. L’un des plus gros producteurs, la France avec Osiris, doit stopper en 2015 pour une durée indéterminée sa fourniture de molybdène-99 pour des opérations de maintenance et l’approvisionnement mondial sera alors sérieusement compromis.

L’agence de l’Energie Nucléaire de l’OCDE tente donc de trouver une solution à cette situation alarmante. Pour le moment on en est au stade des réunions informelles entre 17 pays de l’OCDE concernés mais aucune issue n’est en vue d’autant plus que le contexte géopolitique actuel ne se prête pas vraiment à des solutions constructives qui pourraient satisfaire les besoins du marché. Et avant qu’un des pays impliqués dans les « discussions » en cours tant au siège de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique qu’à la Commission Européenne (mais si ( ! ) la Commission Européenne s’occupe de ce genre de problème) ne décide d’investir en urgence dans un réacteur d’une capacité suffisante pour pallier aux besoins à venir beaucoup de patients attendront peut-être deux ans voire plus avant de pouvoir se soumettre à un examen radiologique souvent vital, autant dire qu’ils auront succombé à la pathologie dont ils souffraient et qui nécessitait ce genre d’investigation radiologique à l’aide de technétium pour être diagnostiquée et cernée avec précision.

Belle illustration de la totale incurie des politiciens dans ce domaine qui les dépasse totalement ! Puisqu’il s’agit d’uranium-235 hautement enrichi, c’est tabou, c’est politique et c’est même stratégique, on doit donc discuter et les Américains, comme on pouvait s’y attendre, se font prier pour autoriser un pays à s’équiper afin de produire ce molybdène-99 dont l’approvisionnement va devenir dès le début de l’année 2015 inévitablement compromis.

Le monde actuel serait tellement plus beau s’il n’y avait jamais eu ni Hiroshima, ni Nagasaki, ni les milliers d’essais atomiques exigés par les militaires. Désolante attitude dans laquelle se complait et finalement se trouve prisonnier le monde entier …

Source partielle : World Nuclear News