La toxicité inattendue du criquet pèlerin

Durant ma carrière de chimiste des protéines il m’est souvent arrivé de manipuler du bromure de cyanogène pour « activer » de l’agarose afin de préparer ensuite un support pour réaliser ce que l’on appelle une chromatographie d’affinité. Toute erreur de manipulation risquait d’aboutir au dégagement de brome et surtout d’acide cyanhydrique. L’opération plutôt simple en réalité devait donc être impérativement conduite sous une hotte fortement ventilée. L’odeur particulière de l’acide cyanhydrique mélangée à celle du brome est inoubliable car elle signifie qu’il existe un réel danger de mort. Si un chimiste connaît le danger – il y a d’ailleurs une tête de mort sur le flacon – et si il s’entoure de toutes les précautions d’usage, il ne risque rien mais ce n’est pas le cas des oiseaux, encore qu’il faille ajouter quelques nuances.

Capture d’écran 2019-02-12 à 10.33.28.png

Si mes lecteurs pensent que je suis passé du coq à l’âne ce n’est pas du tout le cas. En effet, les oiseaux sont friands de sauterelles et de criquets mais pas de n’importe quels criquets. Il y a les criquets solitaires le plus souvent de couleur verte et les criquets grégaires qui se déplacent en nuages parfois de plusieurs millions d’individus et ils sont de couleur brune. Pour un oiseau rencontrant un nuage de ces criquets pèlerins il ne devrait pas pouvoir résister à la tentation et pourtant il évite d’attraper et de manger le moindre criquet brun. L’explication à cet étrange comportement a été trouvée en analysant l’odeur dégagée par le criquet pèlerin. Il s’agit de phénylacétonitrile que le criquet pèlerin synthétise à partir de phénylalanine, un acide aminé commun présent dans le métabolisme général et aussi un constituant des protéines. Le phénylacétonitrile qu’on peut aussi appeler du cyanure de benzyle se décompose, s’il est ingéré, en alcool benzylique et en acide cyanhydrique, un gaz volatile qui est un poison mortel aussi connu de terrifiante mémoire sous le nom de Zyklon B.

Quand un oiseau s’approche d’un criquet pèlerin il détecte l’odeur écoeurante du phénylacétonitrile et il comprend tout de suite qu’il y a un danger. La différence entre le criquet grégaire et le criquet solitaire de couleur verte réside dans le fait que l’un possède un enzyme nécessaire à la conversion de la phénylalanine en cyanure de benzyle et l’autre n’exprime pas cet enzyme appelé CYP305M2 qui catalyse la première étape de cette synthèse. Pour la petite histoire certains oiseaux marins comme les mouettes et les goélands ne semblent pas trop incommodés par cette toxine du criquet pèlerin si par hasard ils ingurgitent quelques-uns de ces insectes dévastateurs capables d’anéantir en quelques minutes une récolte de céréales en devenir. Et dans l’archipel des Canaries il arrive parfois que des criquets pèlerins arrivent depuis les côtes africaines et occasionnent des dégâts considérables dans la fragile végétation locale des îles de Lanzarote et Fuerteventura.

Source et illustration Science Advances, doi : 11.1126/sciadv.aav5495