Le cas du Docteur Nitschke

 

Philip Nitschke est un cas à part dans la très prestigieuse confrérie des médecins qui sont supposés respecter et appliquer le serment d’Hippocrate, c’est-à-dire oeuvrer pour la vie et non pas pour la mort. Nitschke est devenu un déviant car il prône le « suicide rationnel » ce qui veut dire que quiconque a envie de mettre fin à ses jours a le droit de prendre ses dispositions pour ce faire et de son plein gré en faisant appel à une société dédiée à cette mission un peu particulière. Ce médecin suisse a créé une organisation appelée Exit International qui accueille les candidats au suicide assisté et non pas seulement les personnes en phase terminale d’une maladie douloureuse et dégradante – à la limite on pourrait le comprendre – mais également n’importe quelle personne un tant soit peu dépressive qui veut mettre fin à ses jours. La démarche de ce médecin repose sur l’approche de la mort en douceur et non pas avec une corde autour du cou et un tabouret qu’un éventuel comparse condescendant va bousculer ou un pistolet sur la tempe à condition d’en disposer.

Nitschke a imaginé en quelque sorte le scénario d’une mort organisée comme dans le fameux film « Soylent Green » moyennant naturellement finance. Car la mort n’est-elle pas un business ? Il suffit de constater l’excellente santé financière des entreprises de pompes funèbres …

En tant que médecin peut-être plus soucieux de la santé physique ou mentale de ses clients que ses confrères en leur proposant la mort plutôt qu’une survie de quelques mois ou de quelques semaines au prix de douleurs incurables et de traitements médicamenteux qui enrichissent de façon presque obscène les compagnies pharmaceutiques, Nitzchke a transgressé la loi non écrite de la déontologie médicale car il a osé imaginer le concept de « suicide rationnel » médicalement assisté et payant.

Pour les bien-pensants c’est insupportable et condamnable. Nitzchke a détruit toutes les preuves officielles de son appartenance au milieu médical pour se consacrer à cette sorte de mission consistant à aider les candidats au suicide, quelle que soit leur santé, à satisfaire leur souhait. Selon les médecins praticiens « dans les normes », la majorité des candidats au suicide présentent des problèmes de santé mentale. Nitzchke rétorque que la majorité des octogénaires, et des plus vieux encore, devraient faire le choix de quitter la vie car rester en vie au delà d’un certain âge lui semble contreproductif.

On peut se pencher sur une telle prise de position mais j’avoue que ce matin même j’ai observé un vieux monsieur très respectable demander à un passant où il se trouvait car il ne se souvenait plus de l’endroit où il habitait. Arrivé à un tel stade, il n’y a plus de candidat volontaire au suicide car la démence ne peut se conclure par cette démarche. Plutôt que de laisser pendant des années des personnes devenues de vrais légumes dans des institutions spécialisées et coûteuses pour les familles et la société en attendant la mort, ne pourrait-on pas autoriser le corps médical, quitte à transgresser les principes de respect de la vie, à procéder à l’injection d’une bonne dose de Nembutal ?

On peut penser que l’ex-docteur Nitzchke poursuit un sain combat pour la reconnaissance du suicide rationnel et par extension de l’euthanasie décidée par l’entourage du candidat qui, de par sa condition psychiatrique ou physiologique, n’est même plus capable de faire ce choix. C’est peut-être tout simplement un retour aux lois fondamentales de la nature que la civilisation a occulté. Il n’y a pas très longtemps, quelque milliers d’années, on abandonnait tout simplement un malade ou un blessé à son sort s’il était devenu un fardeau pour le groupe. Un de mes souvenirs d’enfance très présent encore dans ma mémoire est la façon dont on traitait les « vieux » dans les fermes du hameau près de la maison où je suis né. Quand les vieux n’étaient plus capables de garder les chèvres dans la lande ou de donner à manger aux poules parce qu’ils ne se souvenaient plus de l’endroit où se trouvait le grain on leur donnait pour survivre quotidiennement un morceau de pain, un cube de lard blanc et une bouteille de vin. Autant dire que leur espérance de vie n’était que de quelques semaines, il n’y avait pas de pitié ni de compassion d’autant plus qu’il était hors de question de placer ces vieux dans des hospices … Un vaste sujet de réflexion soulevé ici.

Pour toute information : exitinternational.net

Euthanasie, suicide assisté, suicide… quand on ne pourra plus choisir …

 

Je dois dire à mes lecteurs que j’ai 68 ans et qu’un jour ou l’autre je serai confronté à la mort comme tout le monde, ce que Desproges avait clairement expliqué dans un de ses fameux tribunaux des flagrants délires sur France Inter dans les années 80, lui qui savait que ses jours étaient comptés puisqu’il mourrait lentement d’un cancer du poumon qui l’a finalement emporté au grand regret de ses fans dont je faisais partie. J’ai d’ailleurs tous ses sketches dans ma sonothèque personnelle et je les réécoute régulièrement.

L’idée d’écrire un billet sur l’euthanasie m’est venue en lisant un article du Guardian hier sur une déclaration de Taro Aso, ministre des finances du Japon, qui a contracté la fièvre aphteuse et en a souffert pendant de longs mois, alors que cette maladie atteint très rarement l’homme. Taro Aso, s’occupe du porte-monnaie de Japon est il n’est pas difficile pour lui de comprendre que le coût du maintien en survie de millions de personnes agées médicalement assistées (le Japon compte plus de 25 % de sa population de personnes de plus de 60 ans) pour survivre et cette situation a un coût que le pays en crise n’arrivera plus à supporter à terme d’autant plus que les prévisions de vieillissement de la population de l’archipel sont alarmantes.

Ce que Taro Aso a déclaré sans ambage est la phrase suivante traduite de l’anglais via Google : « The problem won’t be solved unless you let them hurry up and die. »

« Le problème ne pourra pas être résolu si on ne se dépêche pas de les laisser mourir ». Il parlait des vieillards médicalement assistés pour survivre (les « tube people »), mais naturellement pas des vieux encore bien portants comme moi. Taro Aso avait déclaré en 2008 alors qu’il était premier ministre du Japon que les vieux « chancelants » (doddering en anglais) devraient prendre eux-mêmes en charge leur santé. On n’en est pas encore là en France parce que ce genre de déclaration cinglante pour ne pas dire plus ferait désordre. De nombreuses maisons de retraite françaises qu’on peut aussi appeler mouroirs saisissent les revenus de leurs pensionnaires pour payer une partie des frais qu’occasionne leur maintien en vie. La question que je me suis donc posé est très simple : comment faire pour se suicider quand on n’en est plus capable physiquement. Taro Aso a certes une forte personnalité et il lui est arrivé dans le passé de faire de nombreuses gaffes parfois assez monstrueuses comme de déclarer que les diplomates américains qui négociaient pour la paix au Moyen-Orient ne seraient jamais crédibles parce qu’ils sont blonds aux yeux bleus. C’est son droit de faire de telles déclarations à l’emporte-pièce mais ça fait un peu désordre. Pourtant si on y regarde de plus près à propos des pensionnaires des hôpitaux et des hospices en fin de vie et médicalement assistés pour survivre, certains ayant perdu la totalité de leurs facultés intellectuelles, la déclaration tonitruante de Taro Aso fait réfléchir.

On peut se rappeler le cas du docteur américain Kevorkian qui fut condamné à plusieurs années de prison et finalement libéré sur parole avec interdiction de pratiquer la médecine aux Etats-Unis après avoir aidé 130 patients au suicide, la plupart d’entre eux étant incapable d’accomplir ce geste eux-mêmes. Il avait filmé l’une de ses interventions sur un patient atteint de la maladie de Lou Gehrig, une grave dégénérescence douloureuse et irréversible des muscles striés.

La question que pose cette polémique est de savoir si on ne devrait pas institutionnaliser une fin de vie médicalement assisté (euthanasie) pour les personnes déjà médicalement assistées pour survivre et si on ne devrait pas aussi autoriser le corps médical français à assister au suicide un patient qui le demande formellement, puisqu’il existe des cliniques pour ce faire en Suisse, par exemple, moyennant finance naturellement.

Il s’agit d’une situation grave qui devrait être considérée en ces temps de vaches maigres et bientôt de pain noir.

Pour les anglophones, voici l’interview du docteur Jack Kevorkian où l’on voit la mort en direct de l’un de ses patients (âmes sensibles s’abstenir) :

http://www.cbsnews.com/8301-504803_162-20068720-10391709.html

Sources : Guardian, CBS News.