L’hygiène en Chine il y a 2000 ans

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C’est en effectuant des fouilles archéologiques d’un ancien relais situé aux confins du redoutable désert du Taklamakan qu’une équipe anglo-chinoise a découvert, preuves à l’appui, que la Route de la Soie véhiculait non seulement des denrées commerciales en tous genres mais aussi des maladies parasitaires tout aussi variées. Ce désert de dunes de sables mouvants situé entre les chaines de montagne de l’Himalaya, de Qilian et de Beishan avec à l’est le désert de Gobi est une des régions les plus inhospitalières du monde car il y fait froid et sec. Entre les années 111 avant et 109 après l’ère présente le relais de Dunhuang, un oasis situé aux confins est de la région autonome chinoise du Xinjiang, s’appelait Xuanquanzhi et était une étape importante de la Route de la Soie où arrivaient les marchandises de l’est et du sud pour repartir par deux voies contournant par le nord et par le sud les déserts de Gobi et du Taklamakan. S’y retrouvaient durant la dynastie Han toutes sortes de personnages, des marchands, des moines, des pèlerins, des soldats et des nomades. La Grande Muraille de Chine arrivait jusqu’à cet endroit où il fait relativement chaud l’été et un froid glacial en hiver.

Les archéologues ont passé minutieusement en revue les restes de ce relais important classé site historique national par la Chine et parmi une multitude d’artéfacts ils se sont aussi intéressé aux latrines dans les fosses desquelles les excréments humains ont été relativement bien conservés pendant plus de 2000 ans en raison du climat extrêmement sec sévissant dans cette région. Les voyageurs utilisaient des petites baguettes de bois autour desquelles était enroulé un morceau de tissu pour se nettoyer l’anus :

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un genre de coton tige d’une douzaine de centimètres de long pour le trou de balle …

Les fragments d’excréments, les taches brunes sur la « baguette d’hygiène anale », ont été extraits et analysés au microscope optique. Quatre sortes d’oeufs de vers parasites ont pu être aisément identifiés. D’abord le Trichuris trichiura qui est la cause de la trichiurose, une parasitose bénigne sauf en cas d’infestation massive. C’est un ver suceur de sang qui colonise l’intestin grêle et plus d’un milliard de personnes dans le monde vivent avec sans trop de désagréments. L’autre nématode parasite identifié par ses oeufs est l’ascaris (Ascaris lumbricoides) qui était déjà présent dans ce relais de la route de la soie car son hôte est exclusivement l’homme. Encore aujourd’hui plus d’un milliard et demi de personnes en sont atteintes en particulier les enfants qui paient un lourd tribut de par la mortalité, environ 2500 enfants en meurent chaque année dans le monde.

La troisième sorte d’oeufs a été attribuée au ténia (Taenia solium), le classique ver solitaire muni de crochets pouvant atteindre 10 mètres de long et dont le réservoir animal est le porc.

Arrêtons-nous un instant sur la présence de ces trois parasites. D’abord la bourgade de Xuanquanzhi était déjà à cette époque un oasis prospère. On y cultivait comme aujourd’hui toutes sortes de légumes et de fruits et l’élevage, en particulier de porcs, procurait la viande nécessaire pour poursuivre la route vers l’Europe et la Méditerranée. Les excréments humains étaient utilisés comme engrais et il n’est donc pas surprenant qu’une grande partie de la population de passage ou sédentaire de ce relais devait être porteuse de l’un ou voire plusieurs de ces trois parasites. Les habitudes alimentaires des Chinois de l’époque favorisaient la transmission d’un parasite comme le ténia. Les viscères des porcs étaient consommées et la viande de porc était parfois mal cuite ou mangée séchée car elle se conservait alors plus longtemps. Il est rare aujourd’hui de se retrouver parasité avec un ténia après avoir consommé du jambon cru car le dépistage du parasite et son éventuelle élimination à l’aide de médicaments appropriés sont systématiquement réalisés dans les élevages de porcs. Mais il y a 2000 ans, dans ce coin perdu de la Chine, il en était tout autrement.

Enfin le quatrième type d’oeufs a été attribué à la douve du foie (Clonorchis sinensis) un ver parasite qui vit dans les voies biliaires et la vésicule biliaire et peut provoquer un type de cancer du foie. Or le cycle de la douve (voir le lien sur ce blog) nécessite des eaux stagnantes peuplées d’escargots et de poissons, ce qui n’était et n’est toujours pas le cas de la région de Xuanquanzhi. Cette découverte a suscité quelques spéculations sur le climat de l’époque aux alentours du désert de Taklamakan. En réalité les oeufs de douve retrouvés sur les baguettes d’hygiène anale provenaient très certainement de personnes parasitées arrivant des zones où ce ver est endémique matérialisées par des rayures jaunes sur la carte ci-dessous.

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Ces commerçants et autres voyageurs avaient déjà parcouru près de 2000 kilomètres pour arriver à Dunhuang … Pour terminer la description de ce tableau peu engageant mais tout de même riche en informations aucun oeuf d’oxyures (Enterobius vermicularis) n’a été retrouvé dans ces latrines probablement pour deux raisons : les femelles pondent leurs oeufs la nuit à l’extérieur de l’anus et ces oeufs sont fragiles. L’oxyurose est pourtant encore aujourd’hui la parasitose la plus répandue dans le monde. Dans les pays de l’OCDE il est admis que près de 40 % des enfants ont été ou seront en contact avec des oxyures.

Cette étude bien qu’un peu scatologique révèle de précieuses informations sur l’hygiène, les habitudes alimentaires et les mouvements migratoires qui prévalaient il y a 2000 ans dans cette bourgade importante de la Route de la Soie qui est de nouveau d’actualité aujourd’hui avec la construction d’une liaison ferroviaire à grande vitesse depuis Pékin jusqu’à l’Europe occidentale …

Source et illustrations : http://dx.doi.org/10.1016/j.jasrep.2016.05.010 (article aimablement communiqué par le Docteur Piers Mitchell qui est vivement remercié ici. Dunhuang aujourd’hui (Wikipedia).

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/09/14/la-douve-du-foie-fait-toujours-autant-de-ravages/

Les épidémies de peste en Europe ? Une histoire de climat en Asie …

Pour une fois, qui n’est pas coutume, l’étude du climat (passé, entendons-nous bien) vient d’éclairer le mécanisme des grandes pandémies de peste qui ravagèrent l’Europe du XIVe au XIXe siècle ainsi que la raison pour laquelle un réservoir de la bactérie responsable de ce mal (Yersinia pestis) persista aussi longtemps dans cette même Europe défiant toutes les théories épidémiologiques qui prévoient qu’une épidémie s’éteint d’elle-même. L’hypothèse du réservoir de la bactérie de la peste fut pendant longtemps le rat noir ou « rat des villes » comme le nommait Jean de la Fontaine et le vecteur de transmission à l’homme fut reconnu comme étant la puce (Xenopsylla cheopsis) qui se complait aussi bien avec le rat qu’avec l’homme. Le rat a depuis des temps immémoriaux été un commensal de l’homme puisqu’on estime aujourd’hui encore qu’il y a à Londres autant d’habitants que de rats. Le rat, comme beaucoup de rongeurs, véhicule un nombre incroyable de bactéries et de virus (voir le lien sur ce blog) dont l’entérobactérie responsable de la peste, hautement contagieuse et non pas seulement par l’intermédiaire des puces. Bref, l’Europe a été ravagée par des vagues successives de pandémies de peste mais ce n’est qu’à la suite de travaux de bactériologistes en Chine lors de la dernière pandémie de peste de la fin du XIXe siècle que fut reconnu le rôle des puces. Pendant plus de 500 années les hommes ignorèrent quel était le mode de transmission de la maladie qui décima la population européenne à plusieurs reprises.

La première grande épidémie historiquement connue eut lieu à Athènes en 430 avant notre ère et Périclès en mourut mais ce n’est qu’une hypothèse, par contre la Grande Peste Noire (1347-1351) ne put pas être attribuée à d’autres bactéries en raison des nombreuses descriptions du mal qui décima près de la moitié de la population européenne. Cette épidémie arriva en Europe par les ports marchands où on embarquait les denrées en provenance d’Asie et en particulier de Chine après avoir traversé la totalité du continent asiatique par la route dite de la Soie, celle-là même que projètent de réactiver conjointement la Russie et la Chine par des liaisons ferroviaires modernes et rapides. Ce qui a frappé les épidémiologistes modernes est la forte récurrence des épidémies de peste en Europe jusqu’à la fin du XVIIe siècle presque régulièrement avec des intervalles d’une vingtaine d’années. En règle générale une épidémie, comme par exemple la grippe espagnole de 1919, disparaît quand le réservoir de la bactérie disparaît lui-même (les rats meurent aussi de la peste) ou que la population qui a survécu est devenue résistante au germe. Mais en ce qui concerne la peste, cette évolution atypique a conduit quelques biologistes des Universités d’Oslo et de Berne à reconsidérer le mécanisme d’apparition de ces vagues successives de peste pendant ces quatre siècles.

Il est bien établi par les chroniqueurs et les historiens que la peste apparut d’abord dans des ports vers lesquels arrivaient les marchandises en provenance d’Asie, sans qu’aucune corrélation avec les conditions climatiques locales aient pu être établies ultérieurement à l’aide de l’étude des cernes des arbres européens. Tout au plus la peste se déclarait au cours de certains étés chauds et pluvieux mais sans qu’aucune règle générale n’ait pu être décelée.

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L’équipe dirigée par le Professeur Nils Stenseth de l’Université d’Oslo s’intéressa au climat asiatique précédant ces épidémies européennes en rassemblant les données de dendrologie (cernes de croissance des arbres) de cyprès situés dans le massif du Karakorum au nord du Pakistan et d’autres régions asiatiques. Ces arbres procurent en effet une bonne indication du régime des moussons d’Asie. Il se trouve que les épidémies de peste européennes suivaient systématiquement d’environ une quinzaine d’années les conditions de température et d’humidité favorables à l’explosion de la population de gerbilles, des petits rongeurs terrestres à longue queue. Compte tenu de la durée de voyage des caravanes tout au long de la route de la soie et sachant que la peste était endémique en Asie il fallait donc environ douze à quinze années de délai entre ces conditions climatiques favorables au pullulement des gerbilles en Asie pour que la peste arrive près des rives de la Mer Caspienne puis atteigne les premiers ports de Turquie (l’Empire Ottoman d’alors) puis ceux d’Italie, d’Afrique du Nord, de la Hanse et enfin du Royaume-Uni. On sait aujourd’hui que la grande gerbille (Rhombomys opimus) d’Ouzbékistan est un réservoir de la bactérie Yersinia or la route de la soie traversait justement ces contrées. Par analyse dendrologique neuf épisodes climatiques asiatiques ont pu ainsi être significativement reliés avec l’apparition de peste aux confins occidentaux du continent eurasiatique (l’Europe) une douzaine d’années plus tard, début d’épidémie qui s’étendait alors en moins de trois ans dans toute cette région depuis les ports turcs, de Crimée ou du Liban actuel.

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Ce sont donc de discrètes variations climatiques liées principalement à la mousson d’Asie qui furent la cause première de ces épidémies à répétition qui frappèrent l’Europe pendant 4 siècles. Les puces infestant les gerbilles pullulant en raison d’un climat favorable transmettaient alors la bactérie aux voyageurs et aux quelques rats qui les suivaient et dans les ports, le principal réservoir devenait alors le rat noir. Mais cette explication n’est pas totalement confirmée par les observations et les chroniques car certaines épidémies ont eu lieu presque en l’absence totale de rats. Il est donc possible que des porteurs sains aient pu aussi disséminer le germe responsable de la peste car il est également transmis par contact direct d’homme à homme par exemple par la salive. La bactérie, entre deux épidémies, pouvait rester présente chez les rats mais cette étude ne le confirme pas car elle est plutôt en faveur de l’arrivée de nouvelles souches de Yersinia au gré des voyages commerciaux et des explosions de populations de gerbilles à l’autre bout du continent eurasiatique.

Ces travaux inattendus ont ainsi relié des conditions climatiques loin des foyers européens d’apparition de la peste en Europe. Aujourd’hui les moyens de transport favorisent la dissémination de toutes sortes de germes pathogènes d’un endroit à l’autre de la planète en quelques heures et il serait impossible d’établir un quelconque lien entre des conditions climatiques spécifiques d’une région et l’apparition d’une épidémie à l’autre bout d’un autre continent …

En addendum à ce billet écrit il y a quelques jours, une étude parue ce 2 mars 2015 dans le Journal of Medical Entomology en libre accès (http://dx.doi.org/10.1093/jme/tjv014) et réalisée par des biologistes de la Cornell University montre que les rats de la ville de New-York sont infestés de puces « orientales » qui transmettent la peste ! Sur 6500 de ces parasites prélevés sur des rats plus de 500 sont celles qui transmettent la peste. Fort heureusement la peste n’a pour l’instant été détectée qu’uniquement dans le réservoir naturel des écureuils terrestres de Californie et des chiens de prairie. Une dizaine d’Américains contractent la peste chaque année … Ces mêmes rats sont des vecteurs de Bartonella, une bactérie à l’origine de dermatoses difficiles à traiter pouvant parfois dégénérer en endocardites. Les populations les plus vulnérables de New-York sont les sans-abris et c’est facile à comprendre, les puces des rats peuvent les trouver appétissants.

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/10/18/la-peur-ancestrale-du-rat-est-bien-justifiee/

Source et illustrations : http://www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/pnas.1412887112