Quelques mémoires de ma carrière de chercheur en biologie (suite et fin)

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Le cas d’un fongicide (épilogue)

Mes travaux arrivaient à leur terme (voir les liens en fin de billet) après plus de deux années de difficiles moments de doute et de remises en question. J’avais en effet parfois douté en effet de mes capacités d’analyse. La remise en question de ses propres travaux par un chercheur fait partie de son éthique surtout quand ces travaux sont essentiellement expérimentaux. Beaucoup de mes collègues à qui je confiais mes états d’âme avaient tenté de me dissuader de continuer mes investigations en particulier ceux du sérail, c’est-à-dire les chercheurs employés par la firme chimique qui réalisait de confortables bénéfices en particulier avec cette molécule. Il suffisait de constater l’opulence du laboratoire en comparaison des laboratoires universitaires qui comme on a coutume de le dire dans les chaumières « tiraient le diable par la queue » pour simplement survivre. J’allais donc voir mon supérieur hiérarchique qui me répondit sèchement que j’avais choisi de travailler sur une molécule de la compagnie et que je devais assumer mes responsabilités.

Il me conseilla de rédiger un article relatif à la purification de l’enzyme et de « fermer ma gueule ». Néanmoins je je tins pas compte de sa mise en garde et j’organisais une conférence, ce qui m’occupa trois semaines pour préparer la présentation. Tout le Centre de Recherche se retrouva le jour où j’allais exposer les résultats de mes travaux excepté le Directeur des recherches et mon supérieur hiérarchique du CNRS, par ailleurs membre du Collège de France. Curieuse absence qui sans vraiment m’inquiéter me perturba tout de même un peu. Mon exposé était mal ficelé et il fut l’objet de critiques acerbes émanant des anciens qui avaient travaillé sur ce produit près de 20 ans auparavant, mais sur des points de détail, en tous les cas selon mon point de vue. J’étais en effet convaincu de la validité de la totalité de mes travaux qui formaient un tout cohérent et difficilement réfutable.

Le lendemain je fus convoqué par le « chef-produit » en charge de l’Iprodione qui rapportait plus de 750 millions de francs de bénéfices nets à la société et il me dit clairement qu’il était hors de question que je publie quoi que ce soit au sujet de mes résultats. Quelques jours plus tard mon supérieur, reconnaissant la valeur de mon travail me proposa une promotion au grade de directeur de recherches à condition de me taire, ce que je refusais en bloc. Puis il me conseilla de m’intéresser à un autre sujet comme par exemple la résistance des bananiers aux attaques virales. Une blague ? Je ne connaissais rien des bananiers et encore moins de la virologie phytopathogène. Puis je suis parti assister à deux congrès internationaux sur les bananes à Brisbane puis à Kuala-Lumpur et j’établis de solides contacts avec des spécialistes du bananier et j’entrepris une étude bibliographique minutieuse et découvris que l’on pouvait diagnostiquer aisément si une plantule de bananier produite in vitro pouvait être génétiquement satisfaisante pour le planteur par simple imagerie en fluorescence infra-rouge sous éclairage ultra-violet. Ce n’était pas une vue de l’esprit de ma part car il ressortait à l’issue de cette étude bibliographique exhaustive que j’avais réalisé qu’il s’agissait d’une histoire de pigments qu’exprimaient ou non ou plus ou moins normalement les bananiers, sans entrer dans des détails complexes.

J’eus alors l’idée d’une réalisation expérimentale dans une serre d’acclimatation des plantules produites in vitro dans une petite entreprise de Montpellier. Je fis un voyage à la Guadeloupe (à mes frais) pour mettre au point ce projet avec un horticulteur de Saint-François. À mes temps perdus je rédigeais un brevet pour protéger mon idée. Lorsqu’arriva le moment où j’allais me décider à partir à Saint-François mettre en place la réalisation de mon idée je fus convoqué par le CNRS à Paris qui me signala que je devais reverser 30 % de mes royalties à l’Etat car mon brevet était une propriété du CNRS. Je fus totalement découragé car mon business-plan n’allait même pas pouvoir me rémunérer sans salaire du CNRS pour survivre en étant optimiste au moins durant les 3 premières années. Je ne pris même pas la peine d’exposer ma position à mon supérieur au sujet des bananiers quand il vint me demander où j’en étais. Pour toute réponse je lui donnais ma lettre de démission. Je vendis tous mes biens et je partis dans les îles des mers du sud. C’est ainsi qu’au Vanuatu j’eus le plaisir de créer une petite entreprise très lucrative d’exportation de productions végétales locales.

Finalement j’aurais été probablement plus productif en faisant du business mais pour créer une entreprise il faut des idées et j’avais acquis ces idées au cours de ma carrière de chercheur dans un organisme public. Aujourd’hui l’Iprodione est toujours en vente car on n’a pas trouvé d’alternative aussi efficace. Il n’y a jamais eu d’accident sanitaire (comme d’ailleurs pour le glyphosate dont je vécus l’avènement de l’intérieur du centre de recherche) et parfois il me semble avoir vécu une sorte de fiction durant toutes ces années …

https://jacqueshenry.wordpress.com/2018/12/08/quelques-memoires-de-ma-carriere-de-chercheur-en-biologie-4/

https://jacqueshenry.wordpress.com/2018/11/03/quelques-memoires-de-ma-carriere-de-chercheur-en-biologie-3/

Les petits secrets du séquençage de l’ADN

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La société Illumina Inc, leader mondial des machines de séquençage de l’ADN (capitalisation au NASDAQ 20 milliards de dollars), utilise une technique ultra-secrète de diffusion des fragments d’ADN préalablement modifiés avec des marqueurs fluorescents au travers d’une membrane dont la composition n’est même pas totalement révélée dans les divers brevets qui protègent cette invention. Mais il n’y a pas que Illumina, associée à des équipes de biologistes et de chimistes de l’Université de l’Etat de Washington qui a eu à peu près la même idée. Un start-up anglaise travaillant en étroite collaboration avec l’Université d’Oxford – Oxford Nanopore Technologies – a développé le même type de membrane ressemblant, malgré son caractère secret, à celle mise au point par Illumina.

Comme on pouvait s’y attendre, car les enjeux économiques sont gigantesques dans le domaine du séquençage des acides nucléiques (ADN et ARN), il y a eu une bataille juridique acharnée devant la Commission américaine du commerce international (US International Trade Commission) pour tenter de trouver une solution à ce problème qui dépasse de loin la compétence des juges. La question était de savoir qui copie l’autre. Les juges se sont contenté d’apporter une réponse évasive en se référant à une doctrine juridique dite des « équivalents », en d’autres termes les deux techniques sont presque les mêmes, mais pas tout à fait, et peuvent donc faire l’objet de protections industrielles séparées.

Pour la plus grande satisfaction intellectuelle de tous les utilisateurs de machines de séquençage le voile du secret a donc été levé par Oxford Nanopore. Il s’agit d’une membrane dont les nanopores sont tapissés par une protéine en forme de tube que l’on retrouve chez toutes les bactéries et qui sert à contrôler l’entrée de macromolécules à l’intérieur de ces bactéries. Cette protéine est appelée comme il se doit une « porine ». La différence entre les technologies de ces deux compagnies est que l’une (Illumina) a opté pour une porine de mycobactérie alors que l’autre (Oxford nanopore) a choisi une porine d’Escherichia coli. Le souci est que ces protéines sont très proches au niveau structural – leur séquence d’aminoacides – et les juges ont conclu que les problèmes seraient résolus si les porines utilisées ne présentaient pas plus de 68 % d’homologie de structure. On appelle ça couper la poire en deux.

Ce que l’on ne connait toujours pas est la modification de l’enchainement des aminoacides de ces porines produites par génie génétique afin qu’elle transmettent correctement un signal électrique quand les brins d’ADN (ou d’ARN) les traversent. Et c’est sur ce point particulier que le secret est jalousement gardé par Oxford nanopore car une machine de séquençage doit être fiable à plus de 95 %. Les juges américains se sont déclarés incompétents et il est facile de le comprendre compte tenu de la complexité de cette technologie.

Bref, nul ne sait si Oxford nanopore supplantera un jour Illumina grâce à sa nouvelle technique initialement développée (Brevet US 20140186823 A1 que je conseille aux curieux de lire) par un laboratoire belge mais la bataille juridique est terminée et il faut souhaiter que chaque société réalise des bénéfices calmement.

Source : Science magazine, illustration Oxford nanopore : une porine à l’intérieur de laquelle passe un fragment d’ADN mono-brin.

Et si on parlait des « biosimilaires »

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L’un des domaines les plus prometteurs de la pharmacologie moderne est celui des anticorps monoclonaux à usage thérapeutique mais aussi celui de divers facteurs de croissance normalement produits par l’organisme. Il y a là de nombreuses applications pour traiter des maladies réfractaires à tout traitement médicamenteux. Par exemple le Filgrastim (Neupogen de la société Amgen) est un analogue du facteur de stimulation des granulocytes produit par modification génétique de la bactérie Escherichia coli dans le génome de laquelle on a introduit le gène de ce facteur (G-CSF) d’origine humaine. Les applications sont essentiellement orientées vers une stimulation des lignées rouge et blanche de la moelle osseuse lors de chimiothérapies liées à certaines formes de cancers. Le premier « biosimilaire » homologué est un autre G-CSF de la société Sandoz (Novartis) appelé Zarxio. Bien que considéré comme « similaire » il est en tous points identique au Neupogene.

Lorsqu’un laboratoire pharmaceutique met au point la production d’un tel produit, vendu le plus souvent à un prix exorbitant, il est évident qu’entre la date de dépôt du brevet, l’approbation par les autorités compétentes et la commercialisation (AMM) il peut se passer près d’une dizaine d’années voire plus. Toute copie « générique » du produit est appelée « biosimilaire », un terme peut-être vague mais qui précise pourtant qu’il peut y avoir quelques infimes différences avec le produit initial. En effet, un brevet ne décrit pas nécessairement les secrets de fabrication dans leur détail. La fabrication d’un anticorps monoclonal ou d’un facteur de croissance à partir de cellules humaines en culture ou de bactéries transgéniques est simple sur le papier mais la réussite finale dépend aussi et surtout de la maîtrise par les personnels constituant les équipes de production d’une multitude de détails expérimentaux qui ne peuvent faire l’objet d’une protection industrielle à l’aide d’un brevet. L’automatisation des procédés de production n’est pas non plus brevetable. Le produit similaire fabriqué par un autre laboratoire n’est donc pas totalement identique.

Devant les coûts monstrueux de ces médicaments d’un nouveau genre aux multiples applications, les autorités compétentes (FDA ou EFSA, pour les USA et l’Europe) sont encouragées par les organismes de protection sociale et de santé publique ou privée pour homologuer de plus en plus de « biosimilaires » afin d’arriver à une diminution des coûts de traitement. C’est ce que vient de faire pour la deuxième fois la FDA avec l’Inflectra un biosimilaire du Remicade, deux anticorps monoclonaux utilisés pour le traitement de maladies auto-immunes comme l’arthrite rhumatoïde ou la maladie de Crohn. Le Remicade (Infliximab, illustration ci-dessus) a été mis au point par des universitaires de l’Université de New-York et développé par Centocor (Janssen) alors que l’Inflectra a été développé par la société de biotechnologie Celltrion et est produit et vendu par Pfizer.

La bataille est enragée car le traitement coûte environ 20000 dollars par an et il y a très gros à gagner : la maladie de Crohn, un inflammation du gros intestin, l’arthrite rhumatoïde, la spondylite enkylosante et le psoriasis sont loin d’être des maladies orphelines et le marché est particulièrement juteux, de l’ordre de 8 milliards de dollars par an aux USA et 25 milliards dans le monde ! On comprend dès lors que les homologateurs soient stimulés par les compagnies d’assurance-maladie privées ou les organismes publics de protection sociale. Ces deux produits, des anticorps chimères homme-souris, bloquent l’action d’un facteur appelé TNF-alpha, une cytokine impliquée dans les inflammations systémiques caractéristiques des maladies auto-immunes.

Il reste pourtant clair que le développement d’autres « biosimilaires » est coûteux et demande plusieurs années. Envisager une diminution conséquente du coût des traitements relève encore de l’utopie car par exemple le « biosimilaire » du Neupogen coûte environ 15 % moins cher que le produit authentique. Autant dire qu’il est évident que les laboratoires pharmaceutiques feront tout ce qui est en leur pouvoir pour préserver la manne que représentent ces produits nouveaux quitte à s’entendre en toute illégalité sur les prix à fixer. Encore une fois il est également évident que les profits passent avant l’intérêt des malades … et des contribuables.

Source : http://www.fda.gov/NewsEvents/Newsroom/PressAnnouncements/ucm494227.htm

Illustration : Remicade et Inflectra (Wikipedia)

Bataille entre les Université de Berkeley et d’Harvard pour la « propriété » du CRISPR !

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Je ne voudrais pas ennuyer mes lecteurs avec un exposé tellement spécialisé que moi-même je dois faire un effort pour comprendre de quoi il s’agit mais il se passe en ce moment une bataille féroce et complexe entre deux laboratoires américains à propos d’un brevet dont les potentialités d’application sont tellement vastes, des milliards voire des dizaines de milliards de dollars en jeu, qu’il est intéressant d’en faire un compte-rendu aussi compréhensible que possible. Il s’agit de savoir qui est propriétaire du brevet d’application du CRISPR dans le domaine des thérapies géniques et des manipulations de l’ADN. Je sens que certains de mes lecteurs vont décrocher, thérapies géniques, CRISPR, c’est déjà ésotérique … Il s’agit pourtant de l’une des plus grandes avancées, peut-être la plus grande, de ces dernières années dans le domaine de la biologie moléculaire avec des applications tellement vastes que même les auteurs des brevets ne peuvent toutes les embrasser clairement à ce jour dans les « revendications » formulées à l’appui de la demande de ces brevets.

CRISPR, acronyme de « Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats », je ne le répéterai pas, est un système mis au point par les bactéries pour se défendre contre les attaques virales, en quelque sorte un système immunitaire au niveau moléculaire consistant à détruire l’ADN d’un virus attaquant ces bactéries. En bref il s’agit d’un complexe de protéines comprenant un système de reconnaissance spécifique de l’ADN à attaquer lui-même constitué d’ADN et d’une machinerie d’enzymes qui vont couper cet ADN viral étranger pour le rendre inactif. La bactérie se défend comme elle peut mais ce truc est fantastiquement sophistiqué et efficace. Depuis sa découverte à la fin des années 80 par une équipe de biologistes de l’Université d’Osaka dirigée par le Professeur Yoshizumi Ishino qui ne comprit pas ce à quoi il avait à faire, ce système de reconnaissance au niveau de l’ADN de séquences très précises a fait l’objet d’une intense recherche qui s’est focalisée pour utiliser le CRISPR comme outil moléculaire pour éteindre ou éditer des gènes de manière ultra-spécifique et cette approche fut rendue possible en grande partie avec l’apparition de machines permettant d’une part de séquencer l’ADN rapidement et également de machines synthétisant des brins d’ADN répondant à une utilisation ciblée. Ce système, d’origine bactérienne et ubiquitaire, c’est-à-dire qu’il est universellement présent dans les bactéries, constitue un outil d’une versatilité quasiment sans limites. Les curieux peuvent se plonger dans le long article de Wikipedia relatif au CRISPR : http://en.wikipedia.org/wiki/CRISPR . Subodorant à juste titre que les applications potentielles de cet outil étaient immenses le laboratoire de génomique de l’Université de Berkeley dirigé par le Docteur Jennifer Doudna déposa un brevet en mai 2012 relatif aux applications du CRISPR dans une multitude de domaines. Pendant le même temps une autre équipe travaillant sur le même sujet au Broad Institute de génomique du MIT sur le campus de l’Université d’Harvard et dirigée par le Docteur Feng Zhang a déposé quasiment le même brevet concernant les applications du CRISPR sur les cellules eucaryotes, c’est-à-dire possédant un noyau, plantes, animaux et êtres humains, pressentant comme Doudna les immenses potentialités de cet outil.

Le MIT a immédiatement affuté ses couteaux comme Doudna de son côté et il appartient maintenant à la justice de décider qui a ce qu’on appelle l’antériorité de la découverte du CRISPR mais aussi de ses applications. L’affaire est en effet complexe car ces applications potentielles et déjà démontrées dans une multitude de situations semblent « évidentes » pour les uns mais « leur » propriété pour les autres, tout dépend de quel côté on se place … L’affaire est bien décrite côté MIT en suivant ce lien :

http://www.technologyreview.com/featuredstory/532796/who-owns-the-biggest-biotech-discovery-of-the-century/ mais les Régents de l’Université de Californie, propriétaires du brevet de Doudna ne l’entendent pas du tout de cette oreille bienveillante ni le Helmholtz Center for Infection Research à Braunschweig en Allemagne, copropriétaire du brevet déposé par le laboratoire de Doudna en la personne d’une certaine Emmanuelle Charpentier, biologiste française exilée et de renommée mondiale, co-auteur de ce brevet (voir le lien). On va donc droit vers un duel à rebondissements d’autant plus que Zhang n’a pas apprécié la réception fastueuse organisée par le gratin de la Silicon Valley, Zuckerberg était présent, pour remettre à ces deux biologistes talentueuses le Breakthrough Prize, ça se passait le 9 novembre 2014, trois millions de dollars à chacune …

Qui a l’antériorité du brevet, là est toute la question. C’est seulement en 2012 que Doudna et Charpentier ont démontré toute la potentialité du CRISPR en synthétisant une molécule faisant partie d’un CRISPR modifié qui pouvait pénétrer dans une bactérie et couper l’ADN à un endroit choisi par avance. En janvier 2013 elles franchirent une nouvelle étape en réussissant à couper un gène dans des cellules humaines et à le remplacer par un autre gène toujours avec ce même outil, ce qu’on appelle une « édition » de gène. L’équipe d’Harvard publia des travaux presque identiques au même moment. La compétition s’accéléra alors et en quelques mois des centaines d’expérimentations furent couronnées de succès prouvant que cette technique peut révolutionner l’agriculture et la médecine. Un gène a pu être ainsi introduit chez une souris souffrant d’une maladie génétique et se retrouver guérie à la suite de cette insertion ciblée au bon endroit sans perturber le reste du chromosome ! Des gènes variés ont été « édités » avec des plantes. On peut même rêver de pouvoir, dans un proche futur, créer des super-embryons (humains) présentant des caractéristiques génétiques améliorées. L’industrie pharmaceutique pourtant souvent réticente à considérer immédiatement les avancées de la recherche fondamentale s’intéresse de très près au CRISPR comme par exemple Novartis qui envisage très sérieusement d’éditer par cette technique des gènes d’immunoglobulines pour attaquer certains cancers …

Mais revenons à la polémique sur les brevets. En réalité personne n’a inventé le CRISPR que les bactéries ont mis au point depuis des centaines de millions d’années. Nous nous sommes seulement contenté de comprendre comment ce truc fonctionnait, Ishino est passé à côté de cette compréhension car il était trop surpris par la séquence de ce gène atypique. Une fois qu’il eut identifié le gène qu’il appela « iap », Ishino regarda autour de ce gène pour savoir s’il n’y aurait pas un site (une séquence de bases de l’ADN) pouvant être éventuellement reconnu par une protéine entrainant alors l’expression de ce gène ou au contraire la répression de son expression. En fait il ne trouva pas ce qu’il cherchait mais au contraire un enchainement bizarre répété cinq fois de petits bouts de séquence d’ADN de 29 bases les uns à la suite des autres mais séparés les uns des autres par des espaceurs de 32 bases. Ishino et son équipe ne purent trouver d’explication à ce résultat pour le moins surprenant. Avec l’avènement des machines à séquencer quelques années plus tard on découvrit que ces séquences répétitives se retrouvaient pratiquement dans toutes les bactéries et le nom de CRISPR fut adopté en 2002 par Ruud Jansen de l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas. Jansen observa que ces séquences étaient toujours accompagnées autour d’elles des même gènes codant pour des DNAses, des enzymes coupant l’ADN comme une paire de ciseaux coupe un fil. Les machines à séquencer facilitèrent alors la compréhension de cet enchainement répétitif « palindromique » de petites séquences d’ADN : elles avaient une origine virale et servaient donc à se lier à l’ADN d’un virus pénétrant dans la bactérie pour que le produit des gènes associés, ces DNAses, détruisent l’ADN viral.

Doudna comprit très vite l’intérêt que représentait ce système pour construire un outil permettant de couper spécifiquement n’importe quel ADN à un endroit précis choisi à l’avance alors que les biologistes ne disposaient alors que d’enzymes pour la plupart d’origine bactérienne coupant l’ADN, certes au niveau de séquences de bases connues, mais de manière non spécifique, pas du tout exactement là on on le souhaitait comme par exemple à un endroit précis d’un chromosome. En modifiant le CRISPR à l’aide d’une séquence d’ARN pouvant s’hybrider avec une région bien précise de l’ADN Doudna réussit à lui associer deux DNAses qui permirent de carrément éliminer un gène d’un chromosome ! À l’inverse en construisant une autre panoplie enzymatique autour du CRISPR il est possible d’introduire un gène à la bonne place dans un chromosome, une immense avancée dans l’ingénierie génétique. Autant dire que les applications sont tellement variées que la bataille pour le brevet entre l’Université de Californie et l’Université d’Harvard promettent un feuilleton à rebondissements … À suivre

Sources : Doudna RNALab ( http://rna.berkeley.edu )

http://www.helmholtz-hzi.de/en/research/research_topics/bacterial_and_viral_pathogens/regulation_in_infection_biology/e_charpentier/

http://www.technologyreview.com/featuredstory/532796/who-owns-the-biggest-biotech-discovery-of-the-century/

ADN : qui brevète quoi, et comment ?

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Avec la montée en puissance des séquenceurs automatiques d’ADN, il ne se passe pas un jour sans que des dizaines de nouvelles séquences soient publiées et beaucoup d’entre elles protégées par des brevets d’application car après tout, on ne sait jamais si un gène ou un promoteur (pas immobilier mais de la transcription de la séquence d’ADN d’intérêt) ne trouverait pas une utilisation juteuse dans l’industrie. Et les domaines concernés par cette véritable révolution de la science du vivant sont tellement vastes que déjà 120 millions de séquences d’ADN et plus de 10 millions de séquences de protéines font l’objet de brevets d’application. Vous avez bien lu : cent vingt millions ! Pour ce qui est des séquences « naturelles », c’est-à-dire celles qui le sont de par leur disponibilité dans la nature, la Cour Suprême des Etats-Unis a statué en juin dernier en confirmant que tout matériel génétique d’origine naturelle ne pouvait en aucun cas faire l’objet de brevets. C’est dit mais qu’en est-il en réalité ? Qui dépose les brevets ? Qu’en font les auteurs ? Quels droits et revendications y sont attachés ? Et quels en sont les bénéfices pour la société ? Personne n’en sait vraiment rien parce que tout le système est complètement opaque. Les cabinets spécialisés en protection industrielle, la plupart privés, n’ont aucun outil à leur disposition pour y voir clair dans cette jungle et déclarer si oui ou non une séquence d’ADN est brevetable. Ce sont les auteurs des brevets qui doivent le plus souvent apporter la preuve que leur demande est recevable mais eux-mêmes manquent parfois d’informations dans cet immense fourmillement de données plus ou moins disponibles. Même une grosse multinationale de la pharmacie doit faire appel à des spécialistes pour évaluer le bien fondé de la demande de brevet en ce qui concerne les données structurales, en d’autres termes la ou les séquences qui méritent d’être protégées. Les applications (ou revendications dans un brevet) ne pourront être protégées que si le matériel génétique peut l’être au préalable. Or une analyse réalisée sur plus de 2000 brevets américains a par exemple montré que dans la plupart des cas, la séquence d’ADN ne faisait pas l’objet à proprement parler d’une protection industrielle et que seules les applications particulières pouvaient être considérées comme étant une propriété intellectuelle.

Pour illustrer l’opacité de la protection intellectuelle et industrielle des brevets relatifs aux séquences d’ADN, prenons le cas du riz doré qui a catalysé une levée de boucliers de toutes sortes d’ ONG opposées par principe à la commercialisation de plantes génétiquement modifiées. J’en ai parlé dans un billet au mois d’août dernier ( https://jacqueshenry.wordpress.com/2013/08/28/les-anti-ogm-sont-des-criminels/ ). Le riz doré a été mis au point par des universitaires financés par des ONG dont la fondation Bill et Melinda Gates et les constructions génétiques aboutissant à la production du lycopène, précurseur de la vitamine A, proviennent du narcisse et d’une bactérie du sol du genre Erwinia, l’expression des deux gènes étrangers est sous le contrôle d’un promoteur du riz de telle manière que le lycopène transformé en beta-carotène par le riz lui-même soit exprimé majoritairement dans les graines. Si cette transformation génétique complexe avait fait l’objet de brevets, les gènes introduits et provenant du narcisse et d’Erwinia n’auraient pas pu être protégés, seules les constructions et les applications finales auraient pu être considérées comme des propriétés intellectuelles. J’ai pris cet exemple à dessein puisque l’ensemble des constructions réalisées pour mettre au point le riz doré sont disponibles au public puisque justement ce riz n’est pas breveté et n’importe qui peut le cultiver sans payer une quelconque redevance à qui que ce soit. Ce n’est pas le cas pour le maïs, le coton ou le soja exprimant la toxine Bt car les constructions font l’objet d’applications elles-mêmes brevetées. Depuis juin dernier le gène codant pour la toxine Bt n’est plus brevetable mais ses application le sont par le biais des constructions génétiques permettant à la plante d’exprimer cette toxine. Il en est de même pour n’importe quel vaccin produit à l’aide de bactéries ou de levures, voire de cellules animales ou humaines génétiquement modifiées. Et dans ce dernier cas aussi, le gène codant pour la protéine qui conférera l’immunité attendue lors de la vaccination, l’application principale du brevet, ne peut être breveté puisqu’il est dans le domaine public. Seule, encore une fois, la construction génétique permettant la production du vaccin est protégée intellectuellement et industriellement.

Quand un quidam, je veux dire un universitaire ou un industriel, rédige une demande de brevet, si l’officine de protection industrielle, publique ou privée, à laquelle il s’adresse ne dispose pas des outils appropriés pour faire une recherche d’antériorité, la situation peut être critique car bien souvent les demandes de brevets sont déposés dans l’urgence des applications attendues qui doivent répondre à une demande pressante du marché, c’est en particulier le cas des vaccins ou dans une moindre mesure des tests biologiques utilisés pour les diagnostics médicaux.

L’Université de Technologie du Queensland à Brisbane s’est penché sur ce problème d’évaluation auquel sont confrontés les administrations et les cabinets spécialisés et a mis au point, disponible à tout public dont les inventeurs en herbe ou confirmés, une banque de données remarquablement documentée et d’utilisation particulièrement simple disponible d’un simple clic sur internet. Il s’agit d’une base de données rassemblant plusieurs millions de brevets impliquant comme je l’ai mentionné plus haut plus de 120 millions de séquences d’ADN et plus de 10 millions de séquences de protéines. Je conseille à mes lecteurs curieux d’aller se promener sur ce site dont voici le lien : http://www.lens.org/lens/ . Par exemple, rien que pour le génome humain, 98549 brevets sont répertoriés, dont 51529 américains et 13995 japonais, 2778 coréens (sud) et 8024 pour l’Europe, essentiellement Allemagne, Suisse et Grande-Bretagne, suivez mon regard … Autre exemple, pour les brevets relatifs au génome de la banane, entièrement élucidé en 2012, c’est un peu le même cas de figure puisque sur 235 brevets (USA : 142, Japon : 9, Europe : 33 et reste du monde : 58) il n’y a aucun brevet français alors que la France est un des leaders mondiaux de la production de vitroplants de bananiers (Vitropic SA, près de Montpellier, émanation du CIRAD), suivez encore mon regard …

Source : QUT News