L’incroyable voyage des Amérindiens vers la Polynésie

Lorsque je me trouvais dans ce petit hôtel de Taioae, le seul village de l’île de Nuku-Hiva, dans la partie nord de l’archipel des Marquises attendant l’Aranui, le bateau assurant le ravitaillement des îles depuis Tahiti, pour me rendre dans l’île de Fatu-Hiva au sud de cet archipel paradisiaque, un Américain arriva à bord de son voilier en provenance de Puerto-Vallarta au Mexique, le dernier port où il avait fait le plein d’eau douce, de carburant et de nourriture pour affronter la traversée du Pacifique, plus de 5000 kilomètres. Il fallait un peu de carburant pour traverser le redoutable « pot-au-noir » de l’Equateur où ne coexistent ni courants ni vents. Cet Américain, ophtalmologiste de son état, exerçant dans une clinique réputée de Boston s’en était sorti sans trop de problèmes car il avait profité d’alizés d’une force inattendue lui ayant permis d’arriver jusqu’à cette île entourée d’eau sur une distance de près de 5000 km à l’est, au nord et à l’ouest. Il avait parcouru exactement le chemin que des Amérindiens Zapotec avaient emprunté au milieu du XIIe siècle et au cours du XIIIe siècle de l’ère commune à bord d’embarcations en balsa, avides de découvrir des terres nouvelles. Ces Amérindiens étaient parti avec des vivres, probablement en famille, vers l’ouest, ignorant tout de l’immensité de l’Océan Pacifique. Mais comment affirmer que ce récit n’est pas une fiction ?

Les techniques de séquençage de l’ADN n’ont pas fini de réserver des surprises et des travaux réalisés à l’Université de Mexico viennent encore une fois de le montrer. Il s’agit de cette découverte extraordinaire prouvant que bien avant l’arrivée des Occidentaux en Polynésie des Amérindiens, et pas seulement des Zapotec, sont arrivés dans diverses îles de cet immense archipel français et également à Rapa Nui, l’île de Pâques, mais dans ce cas particulier il s’agit une histoire plus compliquée également élucidée par ces mêmes travaux sur laquelle je reviendrai.

Le séquençage de l’ADN permet d’évaluer quel est la teneur en gènes ou parties non codantes provenant d’une ethnie ou d’une autre. Par exemple si on étudie la séquence d’ADN d’un natif de l’île de Mangareva dans les Gambier au sud-est de Tahiti il est possible de dire sans ambiguïté quel pourcentage d’ADN d’origine européenne a été introduit dans celui d’origine polynésienne. De plus l’horloge moléculaire définie comme le nombre de mutations ponctuelles accumulées sur une portion d’ADN, nombre considéré comme constant au cours du temps, permet de préciser quand cette introduction d’ADN « étranger » a eu lieu dans la descendance d’un couple mixte. On parle alors de brassage génétique (genetic admixture en anglais) et la quantification de ce brassage ne peut se faire qu’à l’aide de puissants ordinateurs. En effet, traiter des centaines de séquences complètes de génomes de plusieurs milliards de paires de bases chacune est impossible à faire manuellement.

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Pour mener à bien cette étude dirigée par le Professeur Andrés Moreno-Estrada de l’Université de Mexico à Irapuato au Mexique, plusieurs centaines de génomes complets (disponibles sur des banques de données internationales) ont été étudiés et le brassage génétique précisément quantifié. Le problème est compliqué par la présence de gènes d’origine européenne aussi bien chez les Amérindiens d’Amérique centrale et du sud que chez les Polynésiens, brassages datant du XVe siècle pour les Amérindiens et du début du XIXe siècle pour les Polynésiens. Néanmoins, en comparant tous les génomes disponibles l’étude a fait ressortir la présence de gènes de Mapuche (Chili), de Zapotec (Mexique) chez les Polynésiens des îles Marquises du Nord (Nuku-Hiva), du Sud (Fatu-Hiva), des Tuamotu du Nord (Palliser) et du Sud (Mangareva, îles Gambier) qu’à Rapa Nui (île de Pâques) illustration ci-dessus (source Nature, https://doi.org/10.1038/s41586-O20-2487-2 ). Les Polynésiens ayant la peau noire la présence de gènes d’origine africaine ou mélanésienne (Vanuatu, les Mélanésiens ont également la peau noire) n’a pas pu être détectée.

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On arrive enfin aux résultats étonnants fournis par l’horloge moléculaire dont il était fait mention plus haut. Les Amérindiens Zapotec du Mexique sont arrivés dans les Marquises du Sud (Fatu-Hiva) vers 1150 de l’ère commune suivis par les Amérindiens Zenu de la côte pacifique de Colombie à Nuku-Hiva (Marquises du Nord) vers 1200 de l’ère commune. Ces voyageurs au long cours ont probablement apporté avec eux la patate douce et la calebasse, originaires d’Amérique centrale et du nord de l’Amérique du sud. Les Amérindiens Zenu ont également apporté leur art de sculpteurs. Les Zenu faisaient partie de la culture San Agustin en Colombie. Le terme Zenu se réfère aux individus de cette ethnie amérindienne dont la séquence d’ADN a été utilisée dans cette étude. Il est intéressant de noter la similitude frappante entre les sculptures de la culture San Agustin et les tikis retrouvés par centaines aux îles Marquises au milieu de la forêt équatoriale :

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Enfin, ces travaux font ressortir l’extrême mobilité des Polynésiens qui ont poussé leurs expéditions maritimes jusqu’en Nouvelle-Zélande. Dans un prochain billet je présenterai l’étude détaillée relative à Rapa Nui figurant dans cet article cité en référence et aimablement communiqué par le Professeur Andrés Moreno-Estrada qui est vivement remercié ici.