Origine des peuples de l’Asie de l’Est

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Il y a environ 100000 ans l’homme moderne (Homo sapiens sapiens) s’échappa d’Afrique sub-sahélienne et on retrouve ses traces d’occupation les plus anciennes au Moyen-Orient. Puis il partit vers l’est pour finalement arriver en Australie et en Amérique assez récemment puisque les Aborigènes d’Australie y accostèrent là où ils sont encore aujourd’hui il y a une quinzaine de milliers d’année à peu près au même moment que la migration vers l’Amérique du Nord et du Sud alors que le détroit de Behring n’existait pas en raison de la grande glaciation qui recouvrait l’Europe et une partie de l’Amérique du Nord, variations climatiques obligent.

Sur le continent eurasiatique il existe aujourd’hui deux sous-groupes d’Homo sapiens sapiens (on dit des clades) ceux de l’ouest, disons à l’ouest de l’Oural et ceux de l’est, depuis la Chine et la Sibérie jusqu’à l’Australie. Ces deux clades se sont différenciés du point de vue génétique il y aurait environ 45000 ans. Une controverse persiste cependant au sujet de certaines ethnies asiatiques et australasiatiques comme par exemples les « negritos », un groupe ethnique que l’on rencontre dans certaines îles de l’archipel des Philippines, ou encore les papous au sens large du terme et les aborigènes d’Australie. Certaines différences génétiques très discrètes ont été expliquées par la présence de populations dispersées sur le continent eurasiatique qui préexistaient avant le « out of Africa » qui eut lieu il y a 100000 ans telles que l’homme de néandertal ou les Denisovans et pourquoi pas d’autres hominidés.

L’homme moderne rencontra donc, au cours de sa progression vers l’est de l’Asie, d’autres populations plus archaïques avec lesquelles il se mêla puisqu’on retrouve des signatures génétiques caractéristiques des hommes de néandertal et de Denisova chez beaucoup de groupes ethniques d’Asie. Il est intéressant de rappeler que les Denisovans et les néandertaliens cohabitèrent durant plusieurs centaines de milliers d’années de la péninsule ibérique à l’Asie centrale bien qu’ils divergèrent génétiquement il y a environ 600000 ans. En considérant que la dérive génétique est constante (voir le lien Wikipedia), l’équipe du Docteur David Reich, généticien à l’Université d’Harvard, a reconstruit la filiation de tous les groupes ethniques d’Asie de l’Est en collaboration avec le laboratoire d’évolution anthropologique du Max Planck Institute de Leipzig du Docteur Svante Pääbo. Et, oh surprise ! le résultat de ces travaux montre qu’il existe des mutations qui ne proviennent ni des Néandertaliens ni des Denisovans mais d’un autre hominidé inconnu qui a disparu sans laisser de traces sinon ces quelques caractéristiques génétiques.

Quelques 1230000 SNPs (mutations ponctuelles affectant un seul nucléotide de l’ADN) ont été comparées pour identifier les mélanges génétiques ayant eu lieu entre l’homme moderne et ces populations qui existaient dispersées sur le territoire eurasiatique. L’arbre reconstruit paraît très compliqué pour un non-initié (dont je fais partie) mais il mérite d’être examiné. Chimp est l’ancêtre de l’homme c’est-à-dire le chimpanzé. La distance génétique qui sépare les Dinka, un groupe ethnique du Sud-Soudan, donc l’homme moderne qui n’a pas émigré hors d’Afrique, du chimpanzé est de 61 +56 + 80 + 3 = 200 milliers d’unités de dérive génétique. Le dernier ancêtre commun à l’homme moderne et au chimpanzé date ainsi de 6,5 millions d’années selon cette méthode de calcul.

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Il existe dans cet « arbre » généalogique neuf évènements de mélange (ou alliances, admixture en anglais) le premier étant un mélange entre deux ancêtres de l’homme de néandertal (Altaï) pour conduire à l’homme de Denisovan. Cet évènement eut lieu il y a approximativement 500000 ans. Beaucoup plus récemment, c’est-à-dire il y a moins de 100000 ans l’homme de néandertal et l’homme moderne dont l’interfécondité a été prouvée sans que l’on sache toutefois si les descendants mâles étaient féconds a provoqué l’émergence de l’Homo sapiens sapiens « non africain » ayant incorporé 3 % du génome néandertalien qui s’est scindé en deux groupes (clades) : Asie-est et Asie-ouest (East1 et West1). Les individus West1 se sont à nouveau alliés avec des néandertaliens pour donner l’homme de Ust’-Ishim, un individu retrouvé en Sibérie datant de 45000 ans et dont l’ADN mitochondrial a été séquencé. Un autre mélange a donné naissance à l’individu appelé K14, l’homme de Kostenki daté de 37000 ans. Enfin les descendants directs des West1 (North1) se sont mélangé avec ceux des East1 dans les proportions 73/27 % pour donner les Amérindiens dont l’exemple étudié est les Surui, une tribu amazonienne du Brésil qui n’a jamais été en contact avec d’autres êtres humains.

Dans la branche est (East1) on trouve les Onge, un groupe ethnique habitant certaines îles Andaman à l’est de l’Océan Indien et les Ami, des aborigènes taïwanais vivant encore isolés dans la forêt de cette île. La descendance du sous-groupe Australasie est plus compliquée. Un premier mélange avec les Denisovan a donné naissance aux Aborigènes d’Australie et aux habitants de la Nouvelle-Guinée (Papous) incorporant 4 % de gènes de Denisovan. Les « negritos » ou Mamanwa des îles de l’archipel des Philippines résultent de deux admixtures successives conduisant à seulement 1,3 % de gènes provenant des Denisovan. Enfin l’homme de Mal’ta (MA1) retrouvé en Sibérie centrale et datant de 24000 ans partage les gènes de trois lignées, East1, North1 et Denisovan. Il reste à mentionner que les Surui (Amazonie) partagent des SNPs en commun avec les Onge et les Aborigènes d’Australie.

L’ancêtre commun à tous les peuples d’Asie de l’Est et de l’Ouest est donc un inconnu apparu il y a environ 700 à 80000 ans qui n’a pas laissé de traces, une sorte d’hybride entre un hominidé et un néandertalien archaïque. Les Denisovan (première illustration : reconstitution d’artiste) seraient enfin apparentés à l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) qui vécut en Europe entre 700000 et 200000 ans avant l’ère présente.

Cette filiation génétique peut être représentée de manière plus simple ainsi (source Nature, doi ci-dessous). Les Dai sont un groupe ethnique vivant dans le sud du Yunnan en Chine :

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Source : Article encore sous presse aimablement communiqué par le Docteur Reich et aussi Nature : DOI : 10.1038/nature18964

https://en.wikipedia.org/wiki/Human_mitochondrial_molecular_clock

https://jacqueshenry.wordpress.com/2015/09/18/levolution-humaine-un-long-parcours-parfois-seme-dembuches/

Les populations ou groupes ethniques « reliques »

 

Il est maintenant admis que l’homme moderne est apparu en Afrique et qu’il a migré « out of Africa » par vagues successives vers le continent asiatique. Il y eut diverses émigrations depuis l’Afrique avant l’homme moderne mais on parle dans ce cas d’hominidés (voir le lien) et non d’Homo sapiens sapiens ou homme moderne. Une première vague, vers 130000 ans avant notre ère, fut une migration qui suivit étrangement les côtes nord de l’Océan Indien pour finalement aboutir à l’Australie en passant par la Malaisie, puis les Molluques et la Papouasie-Nouvelle Guinée et enfin la Mélanésie. Ce n’est que bien plus tard, il y a 50000 ans avant notre ère, qu’une deuxième vague de migration « out of Africa » envahit l’Asie et l’Europe cette fois par les terres si l’on peut dire ainsi. Ces migrations dont les origines sont probablement consécutives à des modifications climatiques ont été récemment précisées en rapprochant divers éléments d’analyse qui peuvent paraître disparates au premier abord mais qui au final constituent un ensemble cohérent de données ayant permis de confirmer à défaut de preuves archéologiques directes que la route de la première vague de migration avait bien suivi les côtes de l’Océan Indien. Une équipe d’archéologues de l’Université de Tübingen en collaboration avec l’Université de Ferrare et le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris a rassemblé une série d’indices anatomiques des hommes modernes, des évidences génétiques et enfin des similitudes des langues locales. Il s’agit d’un immense travail de rapprochement de ces éléments qui a permis d’en déduire la route de migration qui a laissé des traces et en particulier des populations dites « reliques » qui n’ont que peu évolué en cent et quelques milliers d’années.

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C’est un résultat assez inattendu qui permet d’expliquer l’hypothèse des « Negritos », un terme ethnographique qui se réfère à certaines peuplades d’Asie du Sud-Est, en particulier aux Philippines, partageant des traits phénotypiques similaires comme une petite taille, un peau sombre et des cheveux crépus que l’on retrouve depuis l’Inde jusqu’à l’Australie en passant par la Mélanésie. Rien qu’aux Philippines il y a cinq ethnies reliques, au nord de l’archipel les Agta, les Aeta et les Iraya, et au sud de l’archipel les Mamanwa et les Ati. Ces groupes ethniques ne sont liés que par leur langage dérivé de l’austronésien, une langue générique appelée austrique qui se distingue par des phonèmes particuliers et est à l’origine de nombreux dialectes parlés en Asie du Sud-Est. Ce qui a tout de suite intrigué les chercheurs de l’Université de Tübingen est la ressemblance de ces langues avec le dravidien, langue également générique englobant divers dialectes locaux, plus d’une centaine, parlés dans le sud du sous-continent indien comme par exemple le Tamil, dialecte sri-lankais ou le Telugu, dialecte commun dans l’Etat d’Andhra Pradesh. Le cas des Mélanésiens est plus complexe car il faut distinguer les habitants des plateaux de Papouasie-Nouvelle Guinée et les peuplades des zones côtières qui ne partagent pas des langues de la même origine austrique. Ce sont les habitants des plateaux de cette grande île qui ont essaimé vers les îles Bismarck, les Iles Salomon, le Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie et leurs proches cousins ont atteint l’Australie. On pourrait interpréter cette différence comme résultant de la deuxième vague de migration qui a finalement atteint la Papouasie-Nouvelle Guinée repoussant les peuplade préexistantes vers les plateaux ou les incitant à émigrer vers les archipels mélanésiens du sud emportant avec eux leur patrimoine linguistique, mais il s’agit d’une pure spéculation de ma part. Il y a des similitudes entre le dravidien, le japonais et la langue des aborigènes d’Australie car ces langages sont dits agglutinatifs et la construction générale des phrases suit l’ordre sujet-objet-verbe. Le caractère agglutinatif du japonais peut de loin se retrouver dans les caractères kanji mais certains mots complexes du japonais parlé sont de toute évidence agglutinatifs. Le terme agglutinatif signifie la création d’un mot nouveau par association de plusieurs autres mots en un seul. L’analyse de toutes ces langues locales a permis tout de même de reconstruire la route migratoire empruntée par ces hommes modernes il y a une centaine de milliers d’années. Et cette reconstruction d’après les langues diverses parlées par ces populations reliques a été appuyée par des particularités anatomiques des os du crâne dont l’os temporal et des données génétiques de ces populations.

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Les Papous des hauts plateaux de l’île de Bornéo ainsi que les Mélanésiens et les Aborigènes d’Australie constituent avec les ethnies isolées des Philippines ces populations reliques qui présentent toutes des trait communs avec les Indiens parlant un dialecte dravidien apparenté aux langues austriques. Pour les paléontologues il reste à effectuer un immense travail de recherche de sites archéologiques le long de cette route pouvant confirmer la présence de ces voyageurs qui ne se déplaçaient pas si vite qu’on peut le croire, seulement quelques kilomètres ou dizaines de kilomètres chaque année, se nourrissant des fruits de la mer et devenant plus tard, pour satisfaire leur curiosité, des navigateurs capables d’effectuer de longues traversées, cent mille ans c’est long …

Les données de la génétique permettent de calculer le nombre de générations d’une durée moyenne de 28 ans séparant une population relique d’une autre en se basant sur ce qu’on appelle la dérive génétique qui prend en compte les mutations spontanées ponctuelles accumulées au cours du temps, les SNP mentionnés dans plusieurs billets de ce blog, SNP ou single nucleotide polymorphism. Plus de 4000 générations séparent les Mélanésiens actuels des Africains de l’Est, alors que les Negritos Aeta et Agta des Philippines n’en sont séparés que de 3259. Il a fallu près de 700 générations soit 20000 ans pour que ces peuplades passent des Philippines au Vanuatu si tel fut le cas. Il est plus probable que les « out of Africa » naviguèrent d’île en île depuis Bornéo. Cent mille ans ont été nécessaires pour atteindre l’Australie, le peuplement de l’Australie par les Aborigènes est donc relativement récent comme celui du Japon puisque l’analyse génétique indique qu’il a fallu 96000 ans pour que ces peuples migrants atteignent l’archipel nippon. Les données de la génétique permettent aussi de déterminer avec une précision étonnante quand l’archipel nippon a été peuplé par rapport au peuplement de la Mélanésie par les habitants des hauts plateaux de Bornéo, le plus récent peuplement humain, et on arrive à environ 17000 ans, ce que les études archéologiques des Aïnos confirme. De toutes ces études il ressort un arbre philogénétique intéressant :

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Pour la compréhension de cette figure : AU, Australie, CA, Asie Centrale, EA, Afrique de l’Est d’où sont originaires les migrations, JP, Japon, ME, Mélanésie englobant les îles Salomon et le Vanuatu, NE, « Negritos » Aeta et Agta des Philippines, NG, Papous des hauts plateaux de Papouasie-Nouvelle Guinée, NI, Inde du Nord, SA, Afrique du Sud et SI, Inde du sud. La flèche rouge indique la migration provenant du Japon qui s’est mélangée avec les « Negritos » il y aurait une dizaine de milliers d’années avant notre ère.

On arrive donc à une bonne image du peuplement de l’Asie et de l’Australasie. Reste à déterminer si les Denisovan et les peuples de l’Altaï que rencontrèrent les hommes modernes lors de la deuxième vague migratoire (50000 ans avant notre ère) n’avaient pas aussi migré vers le sud et l’est. L’absence totale de restes archéologiques ne facilitera pas la tâche des chercheurs à moins d’un hasard comme la science en rencontre parfois. Il faut rappeler que les ancêtres des Néandertaliens avaient quitté l’Afrique, entre un million et un demi-million d’années auparavant, soit bien avant ces migrations relativement récentes de l’homme moderne hors de l’Afrique, cent à cent-dix mille puis cinquante mille ans avant notre ère.

Source : Universität Tübingen

Voir aussi : https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/01/30/notre-arbre-genealogique-se-precise/

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/02/09/les-plus-anciennes-traces-de-pas-humains-en-dehors-de-lafrique/

Pour les curieux, un tableau tiré des PNAS :

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