Les envahisseurs marins

Plus de 90 % des marchandises sont transportées d’un point à l’autre du globe par voie maritime or un bateau n’a pas été conçu pour naviguer à vide et même plein de fret, un porte-conteneurs doit équilibrer l’assiette du bâtiment à l’aide d’eau de mer pompée dans les ballasts. On estime que dans le monde plus de dix mille milliards de mètres cubes d’eau de mer sont ainsi transportés chaque année d’un endroit à l’autre du globe terrestre. Et si le « dégazage » des bateaux (rejet des eaux des ballasts) transportant du pétrole est maintenant contrôlé afin de réduire la pollution par les hydrocarbures, il n’en est pas de même de l’eau de mer qui contient des œufs de toutes sortes de créatures marines, des larves variées et aussi des bactéries, des virus et des amibes. Le rejet des eaux de ballasts a pour conséquence catastrophique de modifier parfois dangereusement et durablement des biotopes lointains et fragiles par des espèces totalement étrangères provenant de l’autre bout de la planète. On s’est par exemple aperçu que la population d’anchois de la Mer Noire a été décimée par une méduse prédatrice et invasive (Mnemiopsis) dans les années 80 et a été retrouvée ensuite dans le mer Baltique en 1990 provoquant le même type de désastre sur les populations de harengs. Or cette petite méduse provient des côtes du sud des Etats-Unis. Il en est de même pour d’autres espèces invasives comme des crevettes, des crabes ou des moules transportées par les eaux de ballasts. La crevette rouge (Hemimysis anomala) originaire de la Mer Noire se retrouve maintenant dans l’estuaire du Saint-Laurent et envahit les grands lacs nord-américains en détruisant systématique la faune locale. Le crabe chinois (Eriocheir sinensis, voir la photo) originaire des littoraux coréens et chinois, comme son nom l’indique a envahi la presque totalité des côtes de l’Atlantique nord et de la mer du Nord ainsi que les fleuves tributaires comme le Rhin. Prédateur et fouisseur, ce crabe pose de réels problèmes dans les parcs à huitres ou à moules et fragilise des digues et des rives de canaux et de rivières.

Enfin les eaux de ballasts transportent des amibes pathogènes comme Giardia duodenalis qui provoque des diarrhées pouvant être mortelles (giardiase) ainsi que des virus pouvant rendre dangereux voire mortels des coquillages comestibles comme des huitres, moules ou palourdes. Un dernier exemple suffira pour illustrer le problème : au début des années 90, un cargo en provenance du golfe du Bengale a vidé au large du Pérou ses eaux de ballast polluées par la bactérie responsable du choléra (Vibrio cholerae) qui s’est retrouvée dans des fruits de mer variés entrainant une épidémie de choléra qui a duré trois ans et tué 12000 personnes ! Bref, les eaux de ballasts pompées et rejetées sans précaution représentent un danger économique, de santé humaine et écologique mondial qui coûte très cher à l’économie en général car chaque jour plus de 7000 espèces marines voyagent incognito chaque jour, chaque heure dans le monde entier. Une conférence s’est ouverte hier à Londres sous les auspices de l’Organisation Maritime Internationale pour tenter de trouver des solutions à ce problème majeur et peu connu du grand public et arrêter si possible une convention contraignante qui puisse être mise en place rapidement. Or, pour entrer en vigueur, cette convention doit être signée par au moins trente pays représentant au moins 35 % du tonnage de la marine marchande mondiale. Fin avril de cette année 36 pays étaient signataires mais le tonnage correspondant ne représentait encore que 29 % du total mondial. Des pays trainent les pieds comme les USA, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou je Japon mais le blocage provient des pays dits « pavillons de complaisance » comme Chypre, Malte, le Panama et les Bahamas et aussi la Suisse … Le Panama est le premier pavillon de complaisance après le Libéria, les Iles Marshall, les Bahamas et Malte. Le Libéria a pourtant signé la convention mais on comprend que les USA trainent les pieds puisque les Marshall et les Bahamas sont des territoires … américains.

A moins d’une réelle prise de conscience collective, la situation restera celle qu’elle est aujourd’hui alors que le coût moyen du traitement des eaux de ballast (filtration, électrolyse produisant de l’hypochlorite de sodium (constituant de l’eau de Javel) ou à la limite traitement chimique non polluant, serait d’environ deux cents de dollar par mètre cube avec un investissement initial variant entre 150 et 500 000 dollars selon la taille du navire alors que les dégâts occasionnés par les espèces invasives sur les biotopes marins ont été évalués par le WWF à 70 cents de dollar soit plus de 50 milliards de dollars pour le monde entier ou pour être plus parlant l’équivalent du PIB de la Bulgarie !

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Sources : WWF, Le Temps (Genève), crédit photo : Wikipedia (crabe chinois)