La pandémie de coronavirus modifiera à jamais l’ordre mondial

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Par Henry Kissinger, paru dans le NY-Times le 4 avril 2020

L’atmosphère surréaliste dans laquelle nous plonge la pandémie de Covid-19 me rappelle ce que j’ai pu ressentir jeune homme, dans la 84e Division d’Infanterie, durant la Bataille des Ardennes. Aujourd’hui comme à la fin de 1944 règne ce sentiment d’un insaisissable danger, qui ne vise personne en particulier, mais frappe au hasard et sans merci. Une différence importante caractérisait cependant ces temps lointains par rapport à notre époque : la capacité de résistance des Américains se nourrissait de la poursuite d’un objectif national suprême. Aujourd’hui, dans un pays divisé, l’efficacité et la clairvoyance doivent guider l’action du gouvernement pour surmonter des obstacles sans précédent par leur ampleur et leur portée mondiale. Conserver la confiance du public est essentiel à la solidarité sociale, à la relation entre les sociétés, à la paix et à la stabilité internationales.

La cohésion et la prospérité des nations reposent sur la conviction que leurs institutions peuvent prévoir les catastrophes, endiguer leurs effets et restaurer la stabilité. Lorsque la pandémie de Covid-19 sera passée, les institutions de nombreux pays donneront l’impression d’avoir échoué. La question n’est pas de savoir si ce jugement est juste d’un point de vue objectif. La réalité est qu’après le coronavirus, le monde ne sera jamais plus comme avant. Se quereller aujourd’hui à propos du passé ne peut que rendre plus compliqué ce qu’il convient de faire.

Le coronavirus a frappé dans des proportions et avec une brutalité inédites. Sa progression est exponentielle : aux Etats-Unis, le nombre de cas double tous les cinq jours. A l’heure où je rédige ces lignes, il n’existe pas de remède. Les équipements médicaux sont en quantité insuffisante pour faire face aux vagues de plus en plus importantes de malades. Les unités de soins intensifs seront bientôt débordées, quand elles ne le sont pas déjà. Les tests ne permettent pas d’identifier l’étendue de l’infection, et encore moins d’inverser sa diffusion. La mise au point d’un vaccin pourrait prendre douze à dix-huit mois.

L’administration américaine a fait ce qu’il fallait pour éviter une catastrophe immédiate. Le test ultime sera de savoir si la propagation du virus peut être arrêtée, puis inversée d’une manière et dans des proportions qui préservent la confiance du public dans la capacité des Américains à se gouverner. L’effort déployé face à la crise, quelles que soient son ampleur et sa nécessité, ne doit pas empêcher le lancement urgent d’une initiative parallèle pour assurer la transition vers le nouvel ordre de l’après-coronavirus.

Les dirigeants gèrent la crise pour l’essentiel à l’échelle nationale mais l’effet de désagrégation que le virus produit sur les sociétés ne connaît pas les frontières. Si l’impact sur la santé des individus sera, espérons-le, temporaire, les bouleversements politiques et économiques que la pandémie provoque pourraient être sensibles durant plusieurs générations. Aucun pays, pas même les Etats-Unis, ne peut vaincre le virus sur la base d’un effort purement national. Faire face aux besoins du moment doit en définitive s’accompagner d’une vision et d’un programme communs sur le plan mondial. Si nous ne menons pas les deux de front, nous aurons le pire de chacun des deux.

Au vu des enseignements tirés de l’élaboration du Plan Marshall et du Projet Manhattan, les Etats-Unis doivent consentir un effort considérable dans trois domaines. Il faut d’abord renforcer la capacité mondiale de résistance aux maladies infectieuses. Tranquillisés par les victoires de la science médicale que sont le vaccin contre la poliomyélite et l’éradication de la variole, ou encore cette merveille naissante de la technique et des statistiques qu’est le diagnostic médical fondé sur l’intelligence artificielle, nous avons fait montre d’un dangereux excès de confiance. Nous devons mettre au point de nouvelles techniques et technologies de contrôle des infections et des vaccins proportionnels à l’ampleur des populations. Villes, Etats et régions doivent se préparer systématiquement à protéger leur population contre les pandémies en constituant des stocks, en procédant à une planification conjointe et en explorant les frontières de la science.

Ensuite, il convient de panser les blessures de l’économie mondiale. Les dirigeants du monde entier ont tiré des leçons importantes de la crise financière de 2008. La crise économique actuelle est cependant plus complexe : la contraction résultant de la pandémie de coronavirus est, dans sa rapidité et sa portée planétaire, sans précédent dans l’Histoire. Et les mesures indispensables de protection de la santé publique, comme la distanciation sociale et la fermeture des écoles et des entreprises, contribuent aux difficultés économiques. Il faudra aussi mettre en oeuvre des programmes pour atténuer les effets du chaos imminent sur les populations les plus vulnérables de la planète.

Enfin, les principes de l’ordre libéral international doivent être préservés. Le mythe fondateur de l’Etat moderne est une ville fortifiée protégée par des dirigeants puissants, parfois despotiques, parfois bienveillants, mais disposant toujours d’une force suffisante pour prémunir leur peuple contre un ennemi extérieur. Les penseurs des Lumières ont restructuré ce concept, affirmant que l’objectif d’un Etat légitime était de pourvoir aux besoins fondamentaux du peuple : sécurité, ordre, bien-être économique et justice. Les individus ne peuvent pas satisfaire ces besoins tous seuls. La pandémie a donné lieu à un anachronisme, faisant renaître la ville fortifiée à une époque où la prospérité dépend des échanges mondiaux et de la libre circulation des individus.

Les démocraties du monde doivent défendre et préserver les valeurs qu’elles ont héritées des Lumières. Si le monde devait renoncer à équilibrer pouvoir et légitimité, le contrat social se désintégrerait tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières nationales. Pour autant, cette question millénaire de la légitimité et du pouvoir ne peut pas être réglée en même temps que se déploient les efforts pour vaincre le Covid-19. Chacun doit faire preuve de retenue, tant en politique intérieure que dans la diplomatie internationale. Des priorités doivent être établies.

Depuis la Bataille des Ardennes, nous avons évolué vers un monde de prospérité croissante, d’où la dignité humaine est sortie renforcée. Aujourd’hui, nous sommes à un tournant. Les dirigeants ont un défi historique à relever : gérer la crise tout en bâtissant l’avenir. Leur échec pourrait consumer le monde.

(Traduction trouvée sur le site Voltairenet.org)

Commentaire de la part de votre serviteur. Kissinger prévoit donc un changement planétaire après la pandémie. Certes il y aura un grand changement mais pas comme l’indique ce « cher Henry » dans une prose évasive. Ce changement sera avant tout économique à l’échelle mondiale. L’épicentre de l’économie va se déplacer vers l’Extrême Orient. La Chine a su maîtriser son épidémie en ne confinant que moins de 1 % de sa population, essentiellement la province de Hubei. L’économie du pays n’a jamais été mise à l’arrêt total comme dans les principaux pays européens. Il en a été de même pour la Corée du sud, Taïwan (il paraît que ce pays n’existe plus selon l’OMS), le Japon ou encore le Vietnam pour les principaux pays industrialisés de la région auxquels il faut ajouter la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines. Dans tous ces pays l’activité économique n’a jamais cessé depuis l’apparition du virus en question. Les pays européens ont choisi le suicide économique plutôt qu’une gestion rationnelle de cette grippe à l’exception de l’Allemagne, des pays scandinaves et de quelques pays de la sphère d’influence germanique. Il apparaît de plus en plus évident que l’Union européenne, qui a fait preuve d’un manque total de solidarité, s’achemine vers une terrible crise économique qui fera imploser cet ensemble artificiel basé sur une monnaie artificielle qui défavorise les pays dont l’économie est mal gérée au profit de ceux capables de bien gérer leurs affaires. Avec un transfert de l’épicentre économique mondial vers l’extrême orient la chute de l’Union européenne sera d’autant plus évidente alors que l’Europe des 27 était il y a encore quelques mois la première puissance économique du monde. Quant aux Etats-Unis, plutôt que de tenter de se maintenir dans leur position de leaders mondiaux avec leur vieux démon de domination impérialiste, ils vont se retrouver à l’issue de cette pandémie appauvris avec un nombre de chômeurs totalement impossibles à gérer. Tels un animal blessé ils n’auront plus d’autre choix que d’attaquer leurs ennemis traditionnels qui ne répondent pas à leurs critères de démocratie. La liste des futures victimes des USA est claire : la Chine si elle touche à leur allié qu’est Taïwan, l’Iran peut-être – peut-être car l’Iran a un allié puissant qu’est la Russie – mais, très improbable il y a encore aussi quelques mois, l’Arabie saoudite. Quant à l’instauration d’un nouvel ordre mondial, nécessairement autoritaire et coercitif, j’émets quelques doutes car tous ceux qui auront souffert du confinement et de ses conséquences, un avant-goût d’un totalitarisme étatique, auront beaucoup de mal à supporter à nouveau une autorité, quelqu’en soit l’auteur? Bref, le monde d’après la pandémie sera différent mais pas tout à fait comme l’imagine Kissinger.