Il y a 176000 ans les Néandertaliens étaient déjà évolués

Capture d’écran 2016-05-27 à 15.13.46.png

L’homme de Néandertal, notre lointain cousin, a été considéré comme un sous-homme plus proche de l’orang-outang que de l’homme moderne. Cette image populaire persiste encore. Et pourtant on sait que les Néandertaliens enterraient déjà leurs morts il y a 400000 ans comme cela a été montré lors des études de la grotte Sima de los Huesos dans le nord de la péninsule ibérique. Ils maîtrisaient le feu et étaient capables de fabriquer des outils. Peut-être avaient-ils aussi développé une certaine forme de langage pour communiquer. Les peintures pariétales que l’on trouve dans plusieurs grottes en Europe et en particulier dans le sud-ouest de la France ne sont pas le fait des Néandertaliens mais de l’homme moderne qui arriva en Europe depuis l’Afrique il y a environ 100000 ans. Comme on n’avait jamais attribué d’oeuvres d’art aux Néandertaliens il était donc admis qu’il s’agissait de sous-hommes frustres, roux et poilus, qui se seraient plus ou moins mélangés aux hommes modernes en leurs laissant en prime quelques gènes dont justement celui commandant les cheveux roux …

En 1990, un adolescent curieux remarqua un léger courant d’air frais filtrant à travers un éboulis surplombant la rive sud de l’Aveyron. Patiemment il arriva après trois années de laborieux travaux à pénétrer dans une grotte en ayant ménagé un petit tunnel de 30 mètres de long à ses risques et périls. Ce qu’il découvrit le fascina : une grande salle à plus de 300 mètres de l’entrée de la grotte jonchée de stalagmites et de stalactites cassées en morceaux et disposées en arc de cercle. Il contacta un archéologue, François Rouzaud, qui procéda à une datation au carbone-14 des fragments d’os brûlés retrouvés dans cette salle. Les résultats indiquèrent que vraisemblablement cet artéfact inédit datait d’environ 47600 ans. Rouzaud mourut quelques mois plus tard et l’affaire fut classée, si l’on peut dire, et l’entrée de la grotte condamnée. Rien n’indiquait que cette construction au sol était l’oeuvre des Néandertaliens. Elle aurait pu tout aussi bien avoir été créée par l’homme moderne arrivé d’Afrique quelques cinquante mille ans plus tôt. Cette découverte eut lieu dans la grotte de Bruniquel située sur le territoire de la commune du même nom au bord de la Vère, un petit affluent de l’Aveyron. Comme non loin de cette grotte se trouve celle de Mayrière occupée à l’évidence plus récemment par l’homme moderne, l’identification des auteurs de cette sorte de monument dans la grotte de Bruniquel intrigua les archéologues d’autant plus qu’au delà de 30000 ans la datation au carbone-14 devient de plus en plus hasardeuse.

Une équipe d’archéologues, de géologues et de physiciens dirigés par le Docteur Jean Jaubert de l’Université de Bordeaux, sous l’impulsion de l’archéologue belge Sophie Verheyden, obtint l’autorisation de pénétrer à nouveau dans cette grotte et d’y effectuer des travaux de relevés et de datation directement sur des échantillonnages des débris de stalagmites jonchant le sol non plus par la technique du carbone-14 mais à l’aide de celle beaucoup plus précise et adaptée aux concrétions de calcite faisant appel à la présence de thorium-230 provenant de la désintégration de l’uranium-238.

Les résultats obtenus et publiés dans la revue Nature ( DOI : 10.1038/nature18291) sont tout à fait extraordinaires. Les structures circulaires datent de 176500 ans plus ou moins 2000 ans. La grotte était très probablement occupée sporadiquement 5000 ans plus tôt puisque la datation de la calcite recouvrant des fragments d’os (d’ours) brûlés indique qu’elle date d’environ 180000 ans.

Capture d’écran 2016-05-27 à 15.15.11.png

Dans la figure ci-dessus, un relevé de l’ensemble de la structure faite de main d’homme indique également en orangé les zones qui ont été chauffées par des feux intentionnels et en rouge un « gisement » de cendres d’os brûlés.

Quel climat prévalait à cette époque ? Il faisait généralement froid car la teneur en CO2 atmosphérique était faible, de l’ordre de 200 ppmv, comme l’ont montré les carottages effectués au pôle sud (Vostok ice core) mais suffisamment humide pour qu’il puisse se former des dépôts de calcite par ruissellement. La figure ci-dessous tirée de l’article paru dans Nature indique l’évolution de la teneur en gaz carbonique au cours du temps et situe les datations effectuées dans la grotte de Bruniquel.

Capture d’écran 2016-05-27 à 15.20.12.png

Les Néandertaliens maitrisaient parfaitement le feu pour pouvoir parcourir plusieurs centaines de mètres dans les profondeurs du massif calcaire surplombant l’Aveyron, y séjourner pour construire la structure en question et ressortir plus tard tout en continuant à s’éclairer avec des torches. La grotte elle-même ne semble pas avoir été habitée. Cette salle reculée pourrait avoir servi de lieu de culte ou d’initiation. Toutes les hypothèses sont possibles. La conclusion de ces travaux est que contrairement aux idées reçues les Néandertaliens étaient un peuple plus évolué qu’on ne le pensait jusqu’à présent …

Lien d’une vidéo décrivant le site :

http://www.nature.com/nature/journal/vaop/ncurrent/extref/nature18291-sv1.mov

Ce qui fait que nous sommes « nous » (et personne d’autre)

Une plongée profonde dans les mystères de l’ADN est maintenant possible grâce aux performances en incessante amélioration des machines qui arrivent à déterminer la séquence totale de ce support de l’hérédité qu’est l’ADN à partir de la moitié d’une dent ou de l’os de la dernière phalange du petit doigt et en des temps records. C’est ce qui a été rendu possible dans le laboratoire du Professeur Svante Pääbo, le spécialiste mondial de l’élucidation de l’ADN préhistorique au Max Planck Institute de Leipzig. Cette phalange d’une petite fille datant d’environ 41000 ans a été découverte dans une grotte située au cœur des montagnes de l’Altaï appelée la grotte de Denisova, du nom d’un ermite prénommé Denis qui aurait séjourné isolé dans cet endroit et où, faut-il le préciser la température ne dépasse jamais zéro degrés même par une belle journée ensoleillée au milieu de l’été sibérien. Mais ce que cet ermite ignorait c’est que bien avant lui ses ancêtres avaient également élu domicile au même endroit, notre proches parents il y a quelques dix mille ans, mais aussi des Néandertaliens et ces ancêtres très différents de nous et des nos cousins néandertaliens maintenant appelés les Dénisoviens.

 denisovans-encounter-artwork-990x743

Ce que l’on sait de ces cousins éloignés, pas grand chose sinon qu’ils vivaient probablement en groupes isolés et qu’ils ont disparu de l’Asie après avoir émigré dans ces contrées éloignées probablement avant les hommes de Néanderthal mais qu’ils ont rencontré ces derniers ainsi que des hommes « plus modernes » car il semble qu’il y ait eu des métissages, histoires de cul obligent (cf La Guerre du Feu, roman de J.H. Rosny paru en 1911 qui fit l’objet d’un film fameux). Ce que les analyses de l’ADN de cette enfant à partir d’une phalange du petit doigt et d’un autre représentant de cette peuplade à partir d’une dent mais ne datant pas tout à fait de la même période d’occupation de la grotte révèlent c’est que les Dénisoviens divergèrent des Néandertaliens il y aurait environ 650000 ans et ces deux sous-groupes d’humains auraient divergé des ancêtres des Africains modernes, nous y compris, il y aurait 800000 ans, tout le temps donc pour que l’ADN évolue en profondeur comme on peut maintenant le découvrir avec ces nouvelles machines ultra-performantes qui arrivent à reconstituer l’ensemble du génome à partir des petits morceaux issus de la lente dégradation de cette énorme molécule. On navigue dans une échelle de temps difficile à appréhender, un peu comme les distances entre les galaxies … Six cent cinquante mille ans, c’est difficile à imaginer à l’échelle d’une vie humaine, même si l’espérance de vie augmente de quelques jours chaque année avec les progrès de la médecine, mais la conclusion de ce billet aurait tendance à infirmer ce dernier point.

En comparant les génomes des hommes modernes, vous et moi, des Néandertaliens et des Dénisoviens, on est entré dans un tout autre domaine de découvertes, en quelque sorte une réponse partielle à la question qui pourrait être posée en ces termes : « qu’est-ce qui fait que nous sommes « Nous » ? ». Vaste problème que la génétique sera peut-être à même de répondre un jour prochain, et quand je dis un jour prochain c’est parce que les prémices des éléments de réponse sont presque sous nos yeux.

L’ADN humain, j’en ai parlé dans de nombreux billets de mon blog, est essentiellement constitué de séquences inutiles, les anglo-saxons appellent ça du « junk », un mot intraduisible en bon français qui pourrait signifier détritus, le mot le plus approprié que j’ai trouvé. Mais beaucoup de ces portions d’ADN sont en réalité des réminiscences d’informations génétiques provenant de virus, plus précisément de rétrovirus. Tout le monde connait le virus du SIDA, c’est un rétrovirus, c’est-à-dire un virus dont l’information génétique est supportée par de l’ARN et non de l’ADN. La distinction entre ARN et ADN réside dans la nature du sucre qui lie chaque motif contenant une base, un ribose ou un désoxyribose et l’ARN n’a pas la capacité de s’enrouler en double hélice comme l’ADN, mais ce détail ne fait pas partie de mon propos. Les rétrovirus ont la capacité de copier leur ARN en ADN (en double hélice) et de l’incorporer au matériel génétique de l’hôte car ils codent pour une machinerie enzymatique capable de réaliser ce subterfuge complètement démoniaque. Et ça fait des centaines de milliers d’années que ça se passe comme ça et qu’on subit en quelque sorte ce genre de violation de notre patrimoine génétique intime sans le savoir. De plus ce ne sont pas des virus vraiment gentils, la plupart sont liés à des formes de cancer et à bien d’autres maladies contre lesquelles on est totalement impuissant comme des réactions auto-immunes dont on a toutes les peines du monde (médical) à expliciter les causes. On porte donc dans nos gènes des séquences génétiques qui sont des déchets dangereux (junk en anglais) pouvant être la source de toutes sortes de pathologies le plus souvent mortelles.

Phylogeny_of_Retroviruses

Des biologistes des Universités de Plymouth et d’Oxford ont comparé l’ADN des hommes modernes, vous et moi, avec ceux des Néandertaliens et des Dénisoviens et ils sont arrivé à la conclusion incroyable que nous trainons, comme un boulet à la cheville, des dizaines de séquences virales différentes dans nos gènes et que ça ne date pas d’hier mais d’il y a plus de 500000 mille ans ! De plus cette saloperie (junk en anglais, c’est une autre traduction compatible mais il y en a bien d’autres) représente 8 % de notre génome, vraiment de quoi avoir peur, surtout quand on sait maintenant que des stimuli extérieurs peuvent réveiller à tout moment ces virus. Le Docteur Gkikas Magiorkinis, de l’Université d’Oxford en parle en ces termes : « Dans certaines circonstances, deux virus (endogènes) peuvent se combiner pour faire apparaître une maladie. On a observé cela chez des animaux quand une bactérie active leur expression conduisant à l’apparition de cancers ». Fort heureusement pour nous, en 500000 ans ces séquences virales, qui se sont incorporé à notre ADN et qu’on a retrouvé dans l’acide nucléique de la phalange de la petite fille de la grotte des montagnes de l’AltaÏ, ont subi la même « pression de sélection » que tout le reste de notre patrimoine génétique et un grand nombre de ces virus ont été inactivés mais il n’en demeure pas moins que nous portons en nous les causes de notre mort, en particulier à la suite de cancers.

Nos cousins néandertaliens et dénisoviens nous ont laissé un héritage et nous devons faire avec, on se le coltine depuis des centaines de milliers d’années et il est difficile d’entrevoir dans ces conditions une quelconque approche thérapeutique efficace, nous sommes les propres porteurs de nos maux, ce qui fait peut-être en définitive que nous sommes « nous » et pas un (une) autre.

Source : University of Oxford ( http://www.ox.ac.uk/media/news_stories/2013/131119.html ) , Wikipedia et National Geographic pour l’illustration.

 

 

Les poux aident les paléo-anthropologues !

C’est en étudiant la génétique des poux des vêtements qu’on a pu déterminer à partir de quelle date nos ancêtres venus d’Afrique commencèrent à se confectionner des tenues vestimentaires pour améliorer leur survie dans des conditions climatiques moins favorables que celles de l’Afrique de l’est considérée maintenant comme le berceau de l’humanité. On sait que l’homme, divergeant du singe à partir de nos ancêtres communs, était déjà presque totalement dépourvu de poils contrairement au singe il y a environ 1 million d’années, d’après des études relatives à la génétique de la pigmentation de la peau. Or d’après l’étude réalisée sur les poux de vêtements, l’homme a commencé à se confectionner des toilettes faites de peaux de bêtes cousues ensembles avec des lanières de cuir il y aurait un peu moins de deux cent mille ans. On peut en déduire que nos ancêtres ont survécu de nombreux millénaires nus et sans protection. Mais la date approximative de l’apparition des premiers vêtements correspond avec le début de la dernière glaciation, entre 130 et 180 mille ans. On parle ici des hommes modernes qui auraient émigré d’Afrique il y aurait au moins 200 000 ans. C’est un peu confus parce que l’émigration hors d’Afrique de l’est semble avoir eu lieu par vagues successives permettant la cohabitation, si l’on peut dire, de trois variétés de nos ancêtres, les Néandertaliens, les Dénisoviens et nos ancêtres directs. Les Dénisoviens, du nom d’une grotte situé dans les montagnes de l’Altaï, seraient les ancêtres des Mélanésiens, alors que les Néandertaliens auraient laissé quelques caractéristiques génétiques que l’on rencontre encore chez l’homme moderne comme par exemple les cheveux roux et c’est facile à comprendre. Ces groupes d’humains vivaient relativement isolés et quand deux groupes se rencontraient, il y avait naturellement des rencontres plus intimes entre mâles et femelles car ces trois « races ou plutôt espèces» humaines étaient inter-fécondes. Il n’y a qu’à se souvenir du remarquable film de Jean-Jacques Annaud « La guerre du feu » (1981) qui met en scène la rencontre de groupes humains différents, et c’est ainsi que les choses se sont passées. L’art de la confection de vêtements s’est également transmise entre ces groupes et tout a pu être reconstitué en étudiant la génétique des poux des vêtements. Ces différents groupes dont on est tous issus puisque nos gènes se sont mêlés à un moment ou à un autre à la faveur de migrations sur de très longues distances dont on ignore encore les détails mais on sait de façon certaine qu’il existait une sorte de commerce de parures, qu’on appellerait aujourd’hui des bijoux, des bracelets et des colliers rudimentaires et très probablement des vêtements faits de peaux de bêtes mais pas seulement puisqu’on a retrouvé des tissus rudimentaires faits de fibres végétales. Ce qui est le plus extraordinaire est l’échelle de temps de cette évolution, plus de cent mille ans, pour arriver à l’homme moderne, une sorte d’hybride entre les Néandertaliens, les Dénisoviens et nous-mêmes. Mais la question que l’on peut se poser est en quoi étions-nous si différents de ces deux groupes ou races aujourd’hui disparus même si les Dénisoviens sont considérés comme les ancêtres les plus proches des Mélanésiens comme je l’ai déjà mentionné.

Sources : Guardian et Livescience.com

 

Note : le poux de vêtements est strictement identique au poux commun des cheveux dit poux de tête selon des critères génétiques.