Nouvelles du Japon : l’amour s’auto-détruit

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À Tokyo, dans le quartier de Shinjuku, au milieu d’une forêt de buildings se trouve une réalisation dite artistique supposée décorer le paysage. Le petit gamin dont on aperçoit la tête près de la jambe inférieure du E est mon petit-fils, fruit de l’amour …

Mais dans ce quartier des affaires de Tokyo très peu de jeunes couples se promènent le dimanche avec des enfants et bien qu’ils demandent à un passant de les prendre en photo avec leur kétaï (téléphone cellulaire) que restera-t-il de leurs amours s’ils ne veulent plus faire d’enfants. Et quelles seront leurs conditions de vie quand ils atteindront l’âge de la retraite, à 80 ans, et pris en charge par des robots ? Alors ils regretteront amèrement de ne pas avoir fait d’enfants par amour, un grand regret qui les détruira …

Note à l’intention de mes fidèles lecteurs. Pas de billets ces trois prochains jours, je serai sur le chemin des Îles Canaries.

Nouvelles du Japon : histoire de cerisiers

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Je suis arrivé à Tokyo pour voir les pétales des cerisiers (sakura) en fleur commencer à tomber … Mais les magnolias et le jasmin ont commencé à prendre la relève.

Cette photo n’est pas très représentative de la magnificence des cerisiers en pleine floraison mais prend tous son sens car cet arbre se trouve à l’intérieur de l’enceinte d’une école maintenant désaffectée parce qu’il il n’y avait pas assez d’élèves pour justifier son entretien. Le Japon est le pays du monde qui compte le plus de centenaires mais cette longévité exceptionnelle ne s’applique pas au cerisiers qui vivent rarement plus de 70 ans. Les Japonaises ne veulent plus avoir d’enfants, elles préfèrent une vie professionnelle épanouie plutôt qu’être des mères au foyer. Et les cerisiers ne sont que décoratifs puisqu’ils ne font pas fruits. Les Japonaises en âge de procréer seraient-elles devenues comme les cerisiers ? Où alors est-ce une évolution perverse et inattendue qui se matérialise par l’engouement des hommes japonais pour des poupées grandeur nature qui vont bientôt répondre à leurs ordres vocaux ?

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À « Electric city », un quartier de Tokyo bien connu des touristes qui s’appelle en réalité Akihabara, il y a un building d’une dizaine d’étages qui est une sex-shop dont les étages supérieurs sont interdits aux femmes car des poupées grandeur nature sont exposées à la clientèle exclusivement masculine, ceci explique cela.

Nouvelles du Japon : l’économie japonaise est un modèle à suivre !

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Ce billet est la traduction d’un article d’Adair Turner paru sur le site Project Syndicate.

Presque tout le monde clame que le modèle économique japonais a implosé. Depuis 1991, la croissance économique japonaise a été en moyenne de 0,9 % par an alors qu’elle était de 4,5 % les deux décennies précédentes. La faible croissance combinée à des déficits fiscaux conséquents et une inflation proche de zéro a fait passer la dette gouvernementale de 50 % du produit intérieur brut à 236 % de ce dernier au cours de la même période. Les Abenomics, cet ensemble de réformes initiées par le Premier Ministre Shinzo Abe quand il est arrivé au pouvoir il y a 6 ans promettait un retour de l’inflation vers 2 %. Pourtant 5 années de « quantitative easing » et une politique monétaire d’intérêt zéro n’ont pas réussi à atteindre cet objectif. Un taux de fertilité de 1,4 et une immigration quasiment nulle signifient que dans 50 ans le Japon aura perdu 28 % de sa force de travail rendant les soins de santé aux plus âgés impossibles à financer et ceci accroîtra par conséquent le déficit fiscal qui est déjà de 4 % du PIB. Pour éviter une crise de la dette il faut augmenter les taxes et réduire les dépenses publiques et des réformes structurelles sont nécessaires pour relancer la croissance.

En dépit de cet état des lieux, l’idée majoritairement admise par les analystes économiques et financiers d’un effondrement du système économique japonais pourrait s’avérer totalement fausse !

Si le déclin démographique du Japon peut poser un problème il présente aussi quelques avantages et la dette du Japon va devenir beaucoup plus facilement supportable.

Il est vrai que la croissance du PIB japonais est à la traine en comparaison de toutes les autres économies développées et il en sera de même dans les années à venir puisque la population décline. Mais ce qui est important pour le bien-être d’une population c’est le PIB par habitant. Pour le Japon il a cru de 0,65 % par an depuis 2007, à peu près comme pour les USA alors que pour la Grande-Bretagne son accroissement sur la même période n’a été que de 0,39 % et pour la France de 0,34 %. C’est tout de même pas si mal pour un pays comme le Japon où les standards de vie sont les plus élevés du monde.

Il est vrai aussi qu’au cours des 25 dernières années la croissance américaine par habitant a été plus rapide : mais la société japonaise n’a pas été défigurée par l’accroissement massif des inégalités qui ont laissé des dizaines de millions de travailleurs américains sans augmentations de revenus et parfois dans une grande pauvreté. Au Japon le taux de chômage est inférieur à 3 %. La machine économique japonaise distribue la prospérité à la plus grande majorité des habitants. La criminalité y est la plus faible du monde, donc le modèle social doit bien y être pour quelque chose. Par ailleurs le tourisme est en plein essor passant de 6 millions de visiteurs il y a 15 ans à 20 millions cette dernière année. Naturellement ce qui est vrai aujourd’hui pourrait bien devenir difficilement atteint dans le futur en raison de l’état de la démographie. Si le taux de fécondité reste scotché à 1,4 enfant par femme fertile, le rapide déclin de la population pourrait poser de sérieux problèmes. Les avertissements relatifs au ratio travailleurs/retraités de 2,1 tombant à 1,4 n’ont pas lieu d’être puisqu’ils sont basés sur un âge de la retraite de 65 ans alors que le gouvernement de Shinzo Abe vient de prendre des mesures pour repousser cet âge de départ volontaire à la retraite. Si l’âge moyen de départ à la retraite était de 70 ans ce ratio ne serait plus que de 1,8 en 2050 (au lieu de 1,4 prévu).

Il faut ajouter que le Japon est le leader mondial dans les technologies permettant aux travailleurs âgés de rester actifs plus longtemps comme en particulier le développement massif de la robotique qui permet de procurer des biens et des services avec moins d’employés. Les craintes répandues dans le monde occidental prédisant que la robotisation détruit des emplois n’existent pas au Japon et sont absentes de tout débat public. Le livre récemment paru sous les plumes de Linda Gratton et Andrew Scott « The 100 Years Life » est d’ailleurs devenu un best-seller au Japon ! Dans un pays où les possibilités d’automatisation sont immenses, une espérance de vie plus longue et une population en déclin sont des problèmes beaucoup plus faciles à appréhender qu’une natalité élevée avec une croissance rapide de la population qui entravent la création de suffisamment d’emplois comme c’est le cas dans de nombreux pays émergents.

C’est comme pour la dette et les déficits insoutenables, les analystes qui prédisent une catastrophe si l’Etat japonais ne se serre pas la ceinture pourraient être profondément déçus. Peut-être que la dette réelle est de 236 % du PIB mais le Fond Monétaire International l’estime plus près de 152 % du PIB après avoir soustrait de cette dernière les actifs financiers détenus par l’Etat japonais. De plus la Banque Centrale du Japon (BoJ) détient plus de 90 % des obligations de l’Etat japonais (la BoJ a fusionné en 2017 avec le Trésor) et rétrocède au gouvernement du Japon les dividendes perçus sur ces obligations. Par conséquent la dette du pays, puisqu’elle était détenue majoritairement par des résidents n’est plus que d’environ 60 % du PIB du pays et elle n’est pas en croissance. Dans ces conditions le « poids de la dette » sera parfaitement supportable même si les déficits fiscaux restent élevés pendant de nombreuses années !

Il est très facile de comprendre la situation du Japon. Supposons un pays ayant une dette gouvernementale globale égale à 250 % de son PIB, une dette nette de 150 % et sa banque centrale détenant l’équivalent de 100 % de ce PIB en obligations d’Etat ceci aboutit à une dette nette égale à 50 % du PIB. Supposons maintenant que l’inflation est de 1 % et que l’augmentation réelle du PIB est aussi de 1 % alors le PIB nominal croit donc de 2 %. Si, dans ce pays pris en exemple, le rendement des obligations est de 2 % (aujourd’hui il est de 0,1 % au Japon) le ratio dette/PIB resterait stable même si le déficit primaire était de 4 % et le déficit total de 5 % années après années. C’est en gros ce qui se passe au Japon actuellement. Et plutôt que d’être horrifiés les investisseurs se précipitent dans la réalité pour acheter des obligations de l’Etat Japonais malgré un rendement proche de zéro.

Tous ces arguments ne signifient pas que le Japon sera confronté à d’importants challenges. Les dépenses de santé pour la population vieillissante aggraveront les déficits fiscaux. Les théories économiques suggèrent qu’à partir d’un certain seuil les rendements des obligations ne peuvent que devenir supérieurs à la croissance nominale du PIB.

Pour ces deux raisons un plan à moyen terme de consolidation fiscale et souhaitable et en l’absence d’amélioration du taux de fertilité et d’au moins un peu d’immigration les progrès technologiques du Japon seront essentiels pour gérer une population vieillissante. Mais le sombre tableau peint au sujet du futur du Japon généralement admis par les analystes financiers est grossièrement amplifié. Beaucoup de pays aimeraient bien avoir à faire face aux même problèmes que ceux auxquels est confronté le Japon.

Note. La dette du Japon est détenue à près de 95 % par des institutions financières résidentes, fonds de retraite publics ou privés, banques, entreprises et par des particuliers. L’opération comptable à somme nulle réalisée en 2017, c’est-à-dire la fusion entre la BoJ et le Trésor japonais, a réduit nominalement la dette de l’Etat japonais de 13200 milliards de dollars à 3360 milliards de dollars (source FMI). Le PIB du Japon est le troisième du monde et sa dette nominale actuelle est, rapportée à son PIB, très inférieure à celle de la France, dette détenue à plus de 60 % par des non-résidents ! De plus le Japon est le premier créditeur mondial auprès de nombreux pays de l’OCDE quant aux réserves en devises du Japon je n’ai pas trouvé de statistiques publiées sur le Web. Illustration : le Mitsukoshi en 1856, ancêtre d’Isetan. Si mes lecteurs méconnaissent Isetan il s’agit d’un « department-store » que je considère personnellement comme le plus extraordinaire du monde très loin devant Harrods à Londres ou les Galeries Lafayette en France près de l’Opéra à Paris ou encore El Corte Inglese à Madrid en Espagne pour ne citer que ceux que je connais.

La natalité au Japon : un tournant optimiste …

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Je regarde fidèlement le débat entre Olivier Delamarche et un invité pour l’occasion sur le plateau de BFM Business un jour après sa mise en ligne car je n’ai pas de télévision chez moi et que je me contente de visionner ce débat fort intéressant avec internet. Bref, ce cher Olivier, dont j’apprécie immensément les analyses économiques, ne cesse de répéter que le Japon c’est fini, c’est foutu, ce pays est mort, il n’a aucun avenir … J’ai séjourné à Tokyo au mois d’avril et tout était comme à son habitude. Des chantier de partout, des gares ferroviaires en réfection, des buildings qui sortent de terre partout, des espaces résidentiels en pleine transformation, de nouvelles écoles, de nouveaux magasins qui s’ouvrent ici et là, des quartiers commerçants et des magasins grouillants de monde, et ce cher Olivier qui persiste et signe à longueur d’interview sur la chaine BFM que le Japon : c’est fini …

Je conseille à Monsieur Delamarche d’aller par lui-même se rendre compte que la station de train de Shimbashi, en plein centre du quartier des affaires de Tokyo, au sud de Ginza, est en complète rénovation. Est-ce le cas pour les stations de train ou de métro de la ville de Paris ? On se croirait presque dans un pays sous-développé et les touristes continuent à affluer à Paris, probablement par goût d’exotisme, je n’en dirai pas plus.

Le problème du Japon, comme celui de l’Italie et également de l’Allemagne, est l’effondrement du taux de natalité qui selon les démographes devrait conduire ces pays vers une décroissance critique de leurs populations avec toutes les conséquences économiques et sociales redoutables prévisibles.

La Chine a récemment rétabli la possibilité pour les couples (non inscrits au parti) d’avoir plus d’un enfant, la politique de l’enfant unique devant être insoutenable dans les quelques 20 à 30 années à venir. Au Japon la situation de la natalité n’a pas attendu les injonctions étatiques. Comme tout pays développé, la natalité a naturellement tendance a diminuer et depuis une poignée d’années, le gouvernement japonais, mais surtout les préfectures et les districts, le pouvoir administratif étant très décentralisé dans ce pays, incitent les femmes mariées ou en passe de l’être à procréer pour l’avenir du pays. Le taux de natalité est passé de 1,42 en 2014 à 1,46 en 2015 après avoir atteint un plus bas en 2005. Selon l’agence Bloomberg cette augmentation est essentiellement due aux femmes âgées de plus de 30 ans qui ont choisi de rester à la maison et d’avoir un deuxième enfant voire plus.

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Pourtant, dans ce pays, l’organisation sociale n’est pas vraiment adaptée pour inciter les femmes à avoir des enfants. Les crèches sont hors de prix, il faut pour une femme mariée et employée dans une société qu’elle sache programmer sa grossesse afin de pouvoir éventuellement bénéficier d’une place dans une crèche selon la date de naissance de son enfant. De plus elle est lourdement pénalisée au niveau de sa progression professionnelle si elle a eu la malencontreuse idée de procréer. Je n’invente rien, c’est exactement ce qui est arrivé à ma bru, Japonaise, qui a exprimé le désir d’avoir deux enfants !

Bref, la situation devenant critique, la seule incitation pour que les Japonaises renouvellent la génération, alors que le pays est toujours très xénophobe, est de nature financière. Par exemple à Minato-ku, un quartier justement situé au sud de Ginza et à deux stations de train de la station de Shimbashi, la municipalité locale a décidé de gratifier les femmes enceintes d’une prime de 180000 yens (environ 1700 euros) pour le premier enfant. À Ama, une bourgade située dans l’île de Nakanoshima au sud de Kyushu, cette incitation financière est de 100000 yens pour le premier enfant et croit ensuite jusqu’à atteindre un million de yens pour le quatrième enfant. Il faut dire que dans les petites îles japonaises le dépeuplement est critique car il n’y a pas beaucoup de travail à moins d’être fonctionnaire ou marin-pêcheur, et comme il y a de moins en moins de poissons …

Bref, les Japonaises ont pris conscience qu’il devenait presque un devoir pour leur pays d’avoir des enfants, c’est ce qui est dit régulièrement dans des clips à la télévision comme la chaine NHK. Je propose à Monsieur le Premier Ministre Shinzo Abe d’augmenter d’un point la TVA qui n’est que de 6 % au Japon et de consacrer toutes les recettes de ce supplément de TVA exclusivement à une politique nataliste agressive, pourquoi pas ?

Sources : Bloomberg et Reuters