Le diable de Tasmanie survivra-t-il ?

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Le diable de Tasmanie est l’unique marsupial carnivore. De la taille d’un petit chien, pesant environ 8 kilos, il est monogame et réputé pour sa férocité et son agressivité. Mais cet animal, emblème de l’île située au sud de l’Australie, est en voie de disparition dans son milieu naturel en raison du cancer de la bouche transmissible qui le décime. Cette tumeur envahissante est mortelle à 100 % en quelques mois car l’animal ne peut plus se nourrir. Comme pour la tumeur génitale du chien (voir le lien sur ce blog) il s’agit de cellules tumorales du diable de Tasmanie transmises par morsure ou quand ces animaux se regroupent pour manger la même proie. Afin de préserver cet animal, un certain nombre de réserves et de zoos participent à la reproduction hors de la Tasmanie de spécimens indemnes de ce cancer.

Depuis l’apparition de ce cancer vers le milieu des années 1990, près de 90 % des diables sont morts et les biologistes s’activent donc pour étudier ce cancer et la raison pour laquelle il est transmissible avant qu’ils aient tous disparu. Une étude très documentée réalisée dans le cadre d’une collaboration entre diverses universités australiennes, américaines et anglaises vient d’apporter quelques indices qui permettent d’être optimiste au sujet de la survie de cette population de diables dans leur milieu naturel. La souche de cellules la plus répandue est issue d’une femelle mais une autre souche, celle-là d’origine mâle et apparue plus récemment, a compliqué mais également favorisé la découverte du mode d’action de la transmission du cancer.

Ce qui a intrigué les biologistes est le fait que les études épidémiologiques prévoyaient une disparition complète et rapide du diable. Or des petits groupes disséminés dans l’île survivent toujours et pour comprendre pourquoi il semblerait qu’une certaine résistance apparaisse alors que les cellules cancéreuses sont pourvues d’un redoutable système de brouillage des défenses immunitaires de l’hôte contaminé une étude de l’ADN de près d’une centaine d’échantillons prélevés depuis l’année 2001 jusqu’à aujourd’hui dans des sites variés a permis de montrer que très remarquablement le diable de Tasmanie accumulait des mutations qui favorisent sa défense contre les cellules tumorales.

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Trois populations de diables ont été particulièrement étudiées (les points rouges sur la carte ci-dessus issue de l’article paru dans Nature Communications). L’étude a montré que la forte pression de sélection induite par le cancer avait abouti en un temps record à l’apparition d’une relative résistance induite par des mutations sur 5 gènes codant pour des protéines toutes impliquées dans la reconnaissance des cellules tumorales par le système immunitaire tant chez l’homme que chez la souris. Cette évolution s’est réalisée en un temps record – environ 6 générations – en considérant le temps d’une génération égal à deux à trois années. Le fait que la diversité génétique du diable de Tasmanie soit très faible a également favorisé la découverte de ces mutations.

Par comparaison et pour illustrer cette rapidité incroyable d’adaptation génétique du diable, le lapin introduit en Australie, devenu une véritable peste fut combattu en introduisant aussi, mais plus tard, la myxomatose. Il a fallu plus de 40 ans, c’est-à-dire environ 50 générations, pour que les lapins deviennent résistants au virus de la myxomatose ! Cette adaptation génétique aussi rapide du diable de Tasmanie à un mal mortel constitue donc une exception remarquable dans le monde des mammifères.

Source : doi: 10.1038/ncomms12684

https://jacqueshenry.wordpress.com/2016/05/25/le-cancer-contagieux-du-chien-toute-une-histoire/

Le gros appétit des labradors : une mutation génétique !

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Dans les pays développés les chiens de compagnie font partie du quotidien, on peut même dire du paysage urbain. Il y a des dizaines de milliers de chiens dans les grandes villes et l’une des races de chiens les plus prisées est le labrador. Tous les propriétaires de labradors savent que leur animal de compagnie est un gros mangeur et qu’il lui arrive souvent de devenir obèse. L’obésité canine atteint d’ailleurs des proportions telles qu’on se demande s’il n’existe pas chez ces quadrupèdes un phénomène de mimétisme avec leurs maîtres. Cette obésité qui peut atteindre jusqu’à 60 % des chiens de certaines races, dont le labrador, est une résultante des modifications de la vie contemporaine – comme pour les humains – c’est-à-dire un manque d’exercices physiques et une nourriture trop riche et trop abondante.

L’aspect génétique de l’obésité est maintenant reconnu. Il en est ainsi du rôle d’une panoplie d’hormones dont les lipotropines. Ces hormones sont synthétisées par l’hypophyse sous forme d’une protéine précurseur, le POMC constituée de l’enchainement de 267 acides aminés qui, quand elle atteint les organes cibles, est coupée spécifiquement en morceaux faisant apparaître une série d’autres hormones et de peptides bioactifs comme les MSHs qui stimulent les mélanocytes de la peau. Les lipotropines régulent les mécanismes d’accumulation des graisses dans le tissu adipeux et apparaissent quand le POMC (acronyme de pro-opio-melanocortine) se fixe sur son récepteur et dans le cas des tissus adipeux il s’agit du MC4R. Les récepteurs de la mélanocortine sont en effet spécifiques des organes cibles. Dans le billet précédent relatif au vieillissement du visage, il s’agissait du MC1R, la forme dite « un » du récepteur.

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Dans cette étude relative aux labradors, le récepteur de la mélanocortine a été montré comme fonctionnant normalement, par contre une différence génétique a été mise en évidence entre les chiens « gros mangeurs » et/ou obèses et les chiens au comportement normal et plutôt maigres. Il s’agit d’une mutation du gène codant pour le POMC qui ne peut plus produire par clivage (flèches orientées vers le bas dans la figure ci-dessus) les deux formes de lipotropine ni la beta-endorphine, un peptide se liant au récepteur cérébral de la morphine et présentant un puissant rôle analgésique et apaisant.

Pourquoi alors le chien porteur de cette mutation a-t-il un appétit extravagant ? Peut-être parce qu’il est incapable de synthétiser la beta-endorphine et qu’il ne se sent pas rassasié après une grosse soupe, mais les auteurs de l’article paru dans Cell (voir le lien) ne le disent pas. Par contre la régulation défectueuse du métabolisme des graisses et l’appétit du chien sont corrélés à la présence de cette mutation. Chers lecteurs propriétaires d’un labrador, si votre chien vous déconcerte par son appétit, soyez indulgent car il y une forte probabilité qu’il soit porteur de cette mutation, une délétion de 14 paires de base au niveau du codon de l’acide aminé 187 de la séquence du POMC.

Note : La partie terminale en rouge est défectueuse et ne peut pas produire par clivages spécifiques les LPHs, la beta-MSH et la beta-endorphine.

Source : Cell, DOI : 10.1016/j.cmet.2016.04.012