L’abeille au secours de l’humanité ? Doublement …

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On a attribué à Einstein, peut-être à tort, cette déclaration : « Si les abeilles disparaissent de la surface de la Terre, il ne restera à l’homme plus que quatre années à vivre. Plus d’abeilles, plus de pollinisation … plus d’êtres humains ! ». On considère en effet que plus de 65 % des cultures vivrières nécessitent des insectes pollinisateurs représentant un chiffre d’affaire mondial de plus de 200 milliards de dollars. La recherche dans le domaine de la santé des abeilles est donc très active et on a pu montrer ces dernières années que toute une série d’agents pathogènes étroitement associés les uns aux autres contribuaient à la mort des abeilles. Outre le varroa, bien connu des apiculteurs, il y a aussi des virus, des bactéries et des moisissures qui sont transmis par le varroa et entre abeilles. On a également incriminé les insecticides et leur usage intempestif comme les néonicotinoïdes qui affaiblissent les abeilles et les rendent plus vulnérables aux autres agents énumérés ci-dessus. Bref, la prédiction apocalyptique des conséquences de la disparition des abeilles pourrait devenir réalité. Si on ajoute à ce tableau peu réjouissant l’usage également intempestif des antibiotiques par les êtres humains pour leur propre santé, l’apparition de bactéries multirésistantes pourrait également contribuer à la disparition de l’humanité.

Or relativement peu de bactéries sont pathogènes pour les abeilles et il est connu depuis des temps immémoriaux que le miel présente des propriétés antimicrobiennes. Il est bien connu aussi qu’on peut soigner certaines infections bucco-pharyngées avec du miel. La pharmacopée traditionnelle utilise aussi le miel pour soigner les infections des plaies ulcérantes réfractaires à tous les antibiotiques que l’on classe maintenant dans la catégories des infections nosocomiales. Cette observation a conduit une équipe spécialisée dans la biologie des abeilles de l’Université de Lund en Suède dirigée par le Docteur Alejandra Vasquez à tenter de comprendre pourquoi le miel présente des propriétés antibiotiques avérées. La capacité des abeilles à se protéger relativement bien contre les attaques bactériennes pouvait faire penser que le miel en lui-même était un antibactérien. Or il est bien connu que le miel est généralement acide et contient toute une série d’acides organiques dont l’acide gluconique représentant jusqu’à 1 % en poids et ces constituants mineurs étaient attribués au processus de digestion du miel par l’abeille puisqu’en définitive le miel est régurgité par l’insecte. L’équipe de l’Université de Lund s’est donc particulièrement intéressée à la flore bactérienne symbiotique du tube digestif de l’abeille (illustration ci-dessus : lactobacilles dans l’estomac d’une abeille).

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Dans un premier temps un certain nombre de bactéries jamais décrites appartenant aux familles des lactobacilles et des bifido-bactéries ont été identifiées, isolées et caractérisées. En utilisant la technique classique des antibiogrammes (voir l’illustration, Wikipedia), toutes ces bactéries ont présenté de fortes propriétés antibiotiques à large spectre y compris avec des souches pathogène redoutables et résistantes à tous les antibiotiques connus comme des staphylocoques résistants à la méticilline ou des entérobactéries multirésistantes ou encore des Pseudomonas ainsi que la levure Candida albicans responsable de redoutables candidoses.

Restait à déterminer quels composés chimiques étaient excrétés par ces bactéries du système digestif de l’abeille. La surprise a été d’identifier des molécules chimiques relativement simples comme des hydrocarbures à chaine courte possédant une fonction alcool ou cétone ou des acides gras également à chaine courte avec une fonction alcool comme l’acide 3-hydroxy décanoïque. Ces métabolites sont également présents dans le miel en quantités loin d’être négligeables à condition toutefois que le miel soit fraîchement collecté ce qui est d’ailleurs préconisé en médecine traditionnelle pour soigner les plaies ulcérantes. Enfin, ces bactéries produisent des petites protéines dont les propriétés antibiotiques sont en cours d’étude.

Ces résultats indiquent donc que le miel présente bien des propriétés antibiotiques malgré les études controversées ou mises en doute notamment par Cochrane Collaboration. Ces propriétés proviennent donc de la flore bactérienne présente dans l’estomac des abeilles qui participe à la digestion du pollen. Une piste nouvelle pour de nouveaux antibiotiques ? Peut-être, tous les espoirs sont permis.

Sources : DOI: 10.1111/iwj.12345 et DOI:10.1371/journal.pone.0033188 (open access) et d’autres articles aimablement communiqués par le Docteur Alejandra Vasquez à la disposition de mes lecteurs.

La mélissopalynologie au secours des abeilles avec l’aide des douanes !

J’ai découvert par hasard un métier cryptique qui a son importance pour la santé de chacun, au moins de ceux qui consomment du miel régulièrement, le mélissopalynologiste, qui ne s’écrit pas comme il se prononce mais presque, à un i grec près. Qu’est-ce c’est ? Un spécialiste des pollens qu’on est censé retrouver dans le miel et il n’y en pas beaucoup d’aussi expérimenté que le Docteur Vaughn Bryant de Texas A&M University, TAMU. Cet éminent mélissopalynologiste, donc, possède une collection de pas moins de 20000 échantillons différents de miels provenant du monde entier dont il estime la valeur à près de 5 millions de dollars mais il n’a pas l’intention de la vendre car c’est son outil de travail. Avec un microscope et une banque de données disponible publiquement pour au moins les palynologistes, les spécialistes du pollen, il peut reconnaître un grain de cette semence sexuelle mâle des plantes à fleurs parmi 350000 autres grains car tous les pollens sont différents.

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On imagine que ce monsieur ne doit pas s’ennuyer quand il recherche dans un échantillon de miel les grains de pollens qu’on peut y retrouver. Avec un logiciel adéquat les grains, une fois photographiés, sont entrés dans la banque de données et un peu comme pour mettre un nom sur une empreinte digitale l’ordinateur identifie presque instantanément le grain en cours d’étude. C’est presque aussi simple que ça mais Vaughn Bryant ne s’en contente pas car il a constaté que la plupart des miels, plus de 75 %, sont tellement soigneusement filtrés afin qu’on ne puisse plus trouver la moindre trace de pollen que ça lui a paru un peu louche et même plutôt carrément louche quand il a trouvé dans des boutiques « bio » du miel à 75 dollars la livre d’origine garantie alors qu’il n’y a plus trace de pollen. De quoi se révolter !

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En effet, le moindre grain de pollen permet de remonter la filière jusqu’à l’origine, c’est-à-dire à la région du pays dont il est originaire et sans pollen tous les coups sont permis pour les contrefaçons vendues hors de prix. Aux USA, le business du miel est aux mains de quelques grossistes qui ne sont pas trop regardant quant à la qualité du produit qu’il commercialisent, en d’autres termes ils ignorent le plus souvent l’origine de leur miel et pour peu que leurs fournisseurs consentent des prix cassés comme la Chine le fait car ce pays est le premier producteur du monde de miel, prix cassé est synonyme de « qualité cassée », suivez mon regard.

Pas vraiment satisfait des obscures manipulations sur la qualité du miel cet universitaire a alerté la FDA (Food and Drug Administration) et la CBP (Custom and Border Protection), l’équivalent de nos douaniers, pour tenter de mettre fin à cette pratique qui ouvre la porte à toutes sortes de fraudes. Les producteurs de miel arguent du fait que la filtration éliminant le pollen du miel empêche celui-ci de cristalliser car du miel cristallisé se vend moins cher que le miel liquide. Pipeau ! D’abord la cristallisation spontanée du miel dépend du rapport entre glucose et fructose et aussi de la teneur en eau et en dextrines et rien ne dit que le pollen présent dans le miel accélère ce processus. C’est surtout pour mieux écouler sur le marché du miel chinois surtaxé qui a transité par un autre pays pour obtenir le permis d’importation sur le sol américain à un prix suffisamment élevé pour ne pas mettre en péril l’apiculture du pays car quelques grains de pollens dans le miel permettraient sans aucune marge d’erreur d’identifier sa provenance. Les douaniers sont aussi payés pour ce type de travail, comme en France d’ailleurs, n’en déplaise à ceux qui n’aiment pas les douaniers. Ce biologiste a tellement mis la pression sur la FDA qu’elle a fini par songer à établir des règles pour le traitement du miel permettant une identification de ce dernier grâce aux grains de pollen et faire voter prochainement une loi par le Sénat américain. Mais cette démarche est aussi très importante pour protéger la rentabilité des apiculteurs étant entendu que les abeilles comptent parmi les insectes pollinisateurs les plus prisés des agriculteurs. En conclusion les douanes ont aussi leur rôle à jouer pour préserver l’avenir des abeilles, ce n’était pas évident.

Source : TAMU, illustration Wikipedia 

La date limite de vente des oeufs et du miel

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Les produits alimentaires sont étiquetés selon la loi afin de donner une information aux consommateurs et de les rassurer plus que de protéger leur santé comme on va le découvrir. La législation varie selon les pays mais globalement elle a décidé selon des critères opaques quel était le laps de temps entre la fabrication du produit et sa consommation par l’utilisateur final, en l’occurrence tout un chacun. Prenons deux exemples, les œufs et le miel. Les œufs frais sont considérés comme sains s’ils sont consommés au moins vingt et un jours après la ponte. La date de la ponte est souvent imprimée sur l’oeuf lui-même avec une imprimante à jet d’encre. Le producteur s’adresse à un grossiste qui va revendre les œufs aux chaines de distribution, à d’autres grossistes établis dans les plate-formes régionales genre Rungis pour la région parisienne ou aux épiceries de quartier si le grossiste peut ainsi réaliser un volume de vente suffisant pour amortir ses frais de transport. En général, tous les œufs doivent se trouver sur les étalages des détaillants au plus tard deux à trois jours seulement après la date de ponte, car il s’agit d’un produit dit sensible. On considère que le client, donc le consommateur, doit les acheter puis ne pas les consommer au delà de la date limite et ceci a pour conséquence pratique désastreuse que le détaillant retire les œufs de la vente avant la date limite indiquée sur l’emballage car il sait par expérience que les œufs sont devenus invendables au delà de dix jours suivant la date de ponte. Il en résulte une perte évaluée à plus du tiers de la production d’oeufs qui sont purement et simplement jetés alors qu’ils auraient encore pu être consommés sans danger. Naturellement cette situation entraine une renchérissement du prix de vente puisqu’il prend en compte cette perte. L’exemple des œufs « frais » est l’exemple extrême de la date limite de consommation. On pourrait imaginer des œufs de fraicheur moyenne laissés à la vente jusqu’à trente jours après la ponte et soldés à moitié prix mais personne ne les achèterait. Il existe pourtant deux moyens très simples de s’assurer de la qualité de l’oeuf, le casser dans une tasse et le sentir. Si la membrane vitelline se brise libérant le jaune, il vaut mieux ne pas consommer l’oeuf et normalement un œuf propre à la consommation ne dégage pratiquement aucune odeur. Ce sont de vieilles pratiques de nos grand-mères qui ont totalement disparu. Le cas du miel est encore plus intéressant. Le miel est régurgité par les abeilles après une digestion partielle qui a pour but de produire une solution mixte de glucose et de fructose après l’action de l’invertase contenue dans le suc digestif de l’abeille et parallèlement de réduire la teneur en eau du nectar floral jusqu’à moins de 15 %. Le miel est donc un produit presque déshydraté contenant outre les sucres mentionnés des acides aminés et d’autre composés en quantité négligeable mais cependant suffisante pour que miel s’assombrisse avec le temps. Est-ce la raison pour laquelle on trouve sur les bouchons des bocaux de miel une date limite de consommation, je l’ignore. Avant d’écrire ce billet je suis allé dans le petit supermarché au coin de ma rue et j’ai relevé les dates limites d’utilisation de deux miels différents de palme, c’est-à-dire du miel sombre provenant du nectar des inflorescences des palmiers canariens, les mêmes que ceux se trouvant sur la promenade des Anglais à Nice, juillet 2014 et août 2015. J’en ai déduit que la date limite de consommation du miel devait être de deux ans. Il est utile d’apporter une petite précision sur ces dates. Aux Canaries, au moins à Tenerife, il pleut en général sporadiquement entre la fin du mois de septembre et la fin du mois de février. Les précipitations d’automne entrainent souvent une floraison de certaines plantes qui perdurera jusqu’en avril-mai. Les amandiers fleurissent par exemple au mois de janvier et les palmiers entre janvier et avril. La récolte du miel doit donc avoir lieu durant les mois secs d’été. Mais est-il justifié d’appliquer au miel une date limite de consommation, quels sont les critères de fraicheur du miel et comment ont-ils été établis par le législateur ? J’avoue que je reste perplexe d’autant plus que beaucoup de miels sont pasteurisés par ultra-sons ou rayons gamma. S’il n’y avait que le miel qui défie le bon sens élémentaire, mais de nombreuses autres denrées alimentaires sont interdites à la vente après une certaine date et détruites. On estime à environ un tiers la destruction des denrées alimentaires à cause de dates d’utilisation réglementaires le plus souvent fantaisistes. Au Japon seulement, on estime que 18 millions de tonnes de denrées alimentaires sont détruites chaque année pour cette raison ! C’est n’importe quoi …

Billet inspiré d’un article paru dans le Japan Times (photo Wikipedia : œuf conservé dans du vinaigre et coloré avec des betteraves rouges)

Abeilles : encore des preuves contre les pesticides !

J’avais mentionné dans un précédent billet que les bourdons importés pour polliniser les cultures sous serres ne répondaient pas toujours aux critères sanitaires imposés par les règlements en vigueur et que compte tenu du surcoût que représentait une inspection sanitaire détaillée, celle-ci était tout simplement négligée. Tant pis pour les bourdons mais surtout tant pis pour les abeilles qui, exposées aux bourdons infectés, contractent diverses maladies dont des bactéries détruisant le tractus intestinal des ouvrières et des butineuses sans épargner la reine et mettant en danger la survie de la ruche. L’un des parasites transporté par les bourdons est le Nosema spp. apis, un parasite unicellulaire classé parmi les champignons qui affaiblit les butineuses à tel point qu’elles ne peuvent plus revenir à la ruche. On a attribué ce comportement des butineuses à l’abus de pesticides, mais on comprend ainsi que le déclin inexorable des abeilles est multifactoriel. La sensibilité des abeilles aux parasites est exacerbée par les pesticides mais jamais une étude détaillée n’avait été vraiment conduite pour le prouver sur le terrain.

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C’est ce que vient de publier une équipe de biologistes de l’Université du Maryland à College Park. L’étude a été effectuée avec des ruches placées au milieu de cultures maraîchères et fruitières variées, comprenant des amandiers, des pommiers, cassis et canneberge ainsi que des concombres, pastèques et courges. Cette étude a été réalisée dans plusieurs Etats dont la Californie, le New-Jersey, le Delaware ou encore la Pennsylvanie. D’une part l’analyse des pollens ramenés à la ruche par les butineuses a montré qu’ils contenaient tous des pesticides et parfois jusqu’à trente pesticides différents comprenant des fongicides, des insecticides et même des herbicides pour un quart des échantillons de pollens analysés. Je n’ai pas l’intention d’ennuyer mes lecteurs mais il semble intéressant de noter les diverses familles de pesticides trouvés parfois à des doses supérieures à celles dites sub-létales. Dans l’énumération qui suit, les données entre parenthèse représentent le pourcentage d’échantillons de pollen contaminés par le pesticide en question : oxadiazines (10,5), néonicotinoïdes (15,8), carbamates (31,6), cyclodiènes (52,6), formamidines (52,6), organophosphates (63,2) et pyréthroïdes (100). Ca fait carrément peur surtout quand on sait que tous ces produits aux noms évocateurs se retrouvent dans le miel avec lequel on fait des tartines au petit déjeuner pour nos enfants et petits-enfants. Sans vouloir abuser de la patience de mes lecteurs il faut tout de même mentionner que huit fongicides différents ont été détectés dont un, le chlorothalonil, à une dose quatre fois supérieure à la dose sublétale admise (LD50) et 21 insecticides différents pratiquement tous présents à des doses supérieures à la LD50 en particulier les pyréthroïdes et les néonicotinoïdes. Pire encore, dans une étude séparée pour déterminer ceux parmi les pesticides détectés dans le pollen lesquels pouvaient avoir une incidence sur l’infection des abeilles par le Nosema, 22 d’entre eux (parmi les 35 détectés) augmentaient significativement le risque d’infection et en particulier le chlorothalonil, le résidu le plus abondant trouvé dans tous les pollens étudiés et qui est pourtant un fongicide. Un autre fait marquant révélé par cette étude est la tendance des abeilles à récolter le pollen des cultures qu’elles « connaissent » comme celui des amandiers ou des pommiers et à ne récolter que le nectar des autres cultures en particulier de la canneberge, mais pas pour les concombres, les citrouilles ou les pastèques, et se contenter de récolter le pollen des fleurs sauvages se trouvant près des champs cultivés. Cette observation précieuse montre que ce ne sont pas nécessairement les pesticides répandus sur les cultures qui nuisent aux abeilles mais ces mêmes pesticides se trouvant « par erreur » sur les fleurs sauvages et transportés par le vent lors des applications par pulvérisation. On comprend dès lors la nécessité pour les agriculteurs de respecter des règles très strictes lors des applications de pesticides afin de préserver la viabilité des abeilles, comme par exemple l’absence totale de vent. Enfin, l’effet délétère des fongicides tels que le chlorothalonil ou la pyraclostrobine sur la susceptibilité des abeilles au Nosema constitue un fait nouveau. Ce genre de situation n’avait été observé qu’avec l’utilisation de pesticides dirigés contre le varroa. Les biologistes auteurs de cette étude parue dans PlosOne insistent aussi sur le fait que les divers pesticides retrouvés dans le pollen à des doses incroyablement élevées puissent agir en synergie pour finalement détruire les ruchers en peu de temps. Si les abeilles pouvaient (encore) parler, elle remercieraient chaleureusement les chimistes qui n’ont aucun état d’âme sinon de réaliser des profits … après les abeilles le déluge, ou plutôt non, la famine … 

Source: PlosOne, crédit photo: Université du Maryland