Et si le monde allait manquer de phosphate ?

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J’ai écrit sur ce blog un bref billet le 24 décembre 2016 relatif à la situation politique assez alarmante du Sahara Occidental qui a été annexé en 1975 par le Maroc sans que la population locale ait été consultée contrairement à ce qui s’est passé récemment en Crimée en vertu du droit des populations à disposer d’elles-mêmes, un principe écrit dans la charte des Nations-Unies. Ce n’est pas par hasard que le Maroc a annexé cette bande de désert et la protège jalousement après avoir expulsé ses habitants en l’ayant entourée d’un mur pratiquement infranchissable car ce désert contient les plus importants gisements de phosphate du monde et son annexion a plus que doublé celles existant préalablement au Maroc. Selon l’USGS, le bureau géologique américain, le Maroc détient 72 % des réserves de minerai de la planète sous forme de phosphorites (données en milliers de tonnes, la production mondiale en 2015 était de 223 millions de tonnes) :

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Comme on peut le constater à la lecture de ce tableau, en ne prenant en compte que les grandes mines de phosphorite, la Chine aura rapidement épuisé ses réserves. Dans 40 ans à peine la situation deviendra alors mondialement critique. Le Maroc aura de facto acquis le monopole mondial du phosphate et sera un acteur stratégique incontournable pour tous les pays du monde sans exception.

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Or il n’existe aucun substitut au phosphate pour la production d’engrais et c’est la raison pour laquelle le Maroc est courtisé par tous les pays du monde qui dépendent et seront encore plus dépendants de ce pays dans les prochaines années pour leur agriculture. Certes des gisements de phosphorite ont été identifiés sur les plateaux continentaux, au large de la Namibie par exemple, mais leur exploitation n’est pas à l’ordre du jour et en ce qui concerne un éventuel recyclage c’est tout simplement impossible à envisager techniquement. Les seules sources alternatives de phosphate sont le guano et les ossements. Il fut un temps où les agriculteurs déterraient les squelettes des champs de bataille, les broyaient pour les répandre ensuite dans les champs et cette pratique constituait un apport en phosphate satisfaisant. Les gisements de guano chilien sont en voie d’épuisement alors que l’industrialisation de l’agriculture a conduit à l’usage intensif d’engrais à base de phosphate d’ammonium malgré le fait que près de 70 % du phosphate est perdu dans les sols et difficilement utilisable par les plantes d’une année à l’autre.

Il apparait donc qu’à terme, outre le refroidissement généralisé du climat prévu par les astrophysiciens, le renchérissement du prix des engrais risque bien de créer de sérieux troubles sociaux dans le monde entier à la suite d’un renchérissement insoutenable et incontournable du prix de toutes les denrées alimentaires.

Sources : The Conversation, The Atlantic, IFDC (International Fertilizer Development Center) et USGS. Illustrations IFDC, tableau USGS.

Note : dans un prochain billet je disserterai d’une autre valorisation inattendue des gisements de phosphorite marocains.

Géopolitique : le cas du Sahara Occidental

Crimée et Sahara Occidental, drôle de rapprochement …

Je suis toujours surpris de constater que beaucoup de cartes éditées par exemple par le Forum économique mondial ou encore Wikipedia font figurer en grisé le Sahara occidental. Ce territoire est cerné par un mur l’isolant à l’est de l’Algérie voisine et au sud de la Mauritanie et il n’existe pas pour les Nations-Unies. Peu peuplé il a été annexé purement et simplement par le Royaume du Maroc lorsque l’Espagne a quitté son ultime colonie alors appelée le Rio de Oro. De nombreux Sahraouis ont trouvé refuge dans l’archipel tout proche des Canaries. Jamais les Nations-Unies ont reconnu cette annexion. Les pays occidentaux ont-ils sanctionné le Maroc ? Naturellement que non et pour diverses raisons. D’abord le Maroc entretient des liens économiques étroits avec la Communauté européenne dans le cadre d’un accord de libre échange. Ensuite de nombreuses entreprises européennes, en particulier françaises, ont délocalisé certaines de leurs productions manufacturières au Maroc, la main-d’oeuvre y étant moins chère et le régime fiscal plus avantageux. Enfin le Maroc est le premier producteur de phosphate du monde, il faut donc le ménager.

L’une des raisons pour lesquelles le Maroc a annexé le Sahara Occidental et ensuite refoulé les populations à l’est de ce territoire largement désertique est donc la richesse en phosphate dans sa partie nord qui a quasiment doublé les réserves en phosphate du pays. Il y a également une autre raison économique, la présence d’hydrocarbures au large de cette nouvelle province du Royaume. Personne n’a rien eu à redire lorsque l’armée marocaine a investi cette région. Il y a quelques années, Hillary Clinton, encore à la tête du Département d’Etat américain, a reçu un cadeau du Roi du Maroc de 13 millions de dollars immédiatement transférés sur le compte de la Fondation Clinton pour donner une conférence économique. Elle a empoché l’argent, ne s’est même pas présentée et a envoyé à sa place son époux Bill. Ce cadeau était assorti de la promesse faite, selon Madame Clinton, par le Pentagone d’installer une base militaire importante au nord de l’ancien Sahara occidental, précisément là où se trouvent les gisements de phosphate … car il faut tout de même protéger cette ressource essentielle pour l’agriculture (américaine).

Mais au fait, les habitants de la Crimée, eux, ont choisi démocratiquement par référendum il y aura bientôt trois ans de se séparer de l’Ukraine et de retourner dans le giron de la Russie lorsqu’un régime fasciste de la plus ignoble facture a été installé par les USA à Kiev, ce qui a provoqué les sanctions économiques et financières de l’Union Européenne à l’encontre de la Russie. La Russie n’a pas annexé autoritairement la Crimée, ce sont les habitants très majoritairement russophones et chrétiens orthodoxes qui ont volontairement choisi ce rapprochement contrairement à ce qui s’est passé avec le Maroc pour le Sahara Occidental. On ne peut que constater qu’il y aurait comme deux poids-deux mesures en politique internationale. Les dés sont pipés et l’Europe est aux ordres de la Maison-Blanche. Jean-Claude Junker est le larbin de Washington, l’Europe est incapable d’adopter une politique étrangère cohérente. Pourquoi ne pas aussi sanctionner le Maroc ?

Un printemps marocain ou un printemps canarien ?

 

 

C’est assez surprenant que le Maroc bientôt producteur de pétrole se trouve en ce moment secoué par des manifestations non pas généralisées mais tout de même significatives, à cause du prix du pain. Quand les boulangers font leur pain et qu’ils n’en tirent aucun profit ou plutôt des pertes, on les comprend. Or le « printemps » tunisien a précisément débuté pour une histoire banale de pain proposé par un de ces innombrables petits revendeurs qui réalisent un profit au bout de la journée tellement ridicule qu’ils sont incapables de s’offrir un morceau de pain à eux-mêmes. De quoi se suicider ! Et au Maroc où nombres de touristes ont déjà déserté les lieux, s’il n’y a maintenant plus de pain, c’est bon, la moindre petite perturbation fait mauvais effet et les agences de voyage ne s’y trompent pas. Mais le Roi va arroser les petits marchands de dinars tout frais sortis de l’imprimerie nationale et la vie continuera, espérons-le.

Toujours est-il que le Maroc et la Mauritanie font bénéficier le port de Santa Cruz de Tenerife d’une activité inédite. Il y a en ce moment dans la darse désertée par les porte-containers qui sont redirigés vers le nouveau terminal dont la construction est maintenant terminée trois plate-formes pétrolières en construction. Ce sont de grosses structures avec toutes sortes d’équipements dont j’ignore la fonction. L’immense derrick de l’une d’elle est en cours d’achèvement. On a trouvé de l’huile au large du Maroc et probablement aussi dans les eaux territoriales de la Mauritanie mais il est difficile de disposer d’informations confirmées. Il est simple de comprendre dès lors pourquoi le Maroc a annexé le Sahara Occidental, une annexion qui n’a jamais été reconnue par l’ONU comme l’annexion de la Crimée par la Russie ne le sera aussi jamais : les mêmes causes produisent les mêmes effets et quand il y a du pétrole …

Toujours est-il que les Canariens commencent à se poser de sérieuses questions sur l’opportunité de faire aussi des trous dans leurs eaux à eux. Au large de Lanzarote et de Fuerteventura, le plateau continental est peut-être prometteur. Il y a beaucoup à parier qu’un jour ou l’autre les Canariens accepteront que des concessions soient attribuées aux grandes compagnies pétrolières pour dans un premier temps prouver que les résultats du logging peuvent être concrétisés. La raffinerie de pétrole de Santa Cruz de Tenerife est à l’arrêt pour effectuer des améliorations, c’est ce que la presse locale a raconté, mais comme elle appartient à l’Emirat d’Abou Dhabi on peut se poser des questions sur son redémarrage, source juteuse de revenus pour la ville, à moins que l’on trouve du pétrole au large de Fuerteventura, après tout, c’est beaucoup moins loin que le Golfe Persique ou encore la Guinée Equatoriale, ancienne colonie espagnole d’où provient l’essentiel du brut importé par l’Espagne. Ces mangeurs de bananes auraient-ils retrouvé la raison subitement ? En tous les cas, au Ministère des Moulins à Vent français on n’en est pas encore là !

Et le pétrole des îles Canaries ?

Dans le port de Santa Cruz de Tenerife, le terminal de containers appellé Candelaria est totalement inactif et cela depuis le début de la crise financière de 2009. Des portiques de levage de containers ont même été découpés en morceaux pour revendre l’acier, c’est dire en quelques mots le marasme que traverse l’archipel. Pourtant deux plates-formes pétrolières sont en construction dans la darse, des objets flottants insolites et gigantesques qui partiront dans quelques mois se positionner au large du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole annexée par le Maroc et également entre le Maroc et les îles Canaries du Nord, Lanzarote et Fuerteventura. Car il y a du pétrole et peut-être aussi du gaz exploitables. Chevron, la quatrième « major » pétrolière du monde est déjà sur site pour démarrer les premiers forages, ayant signé un accord pour l’exploration (et l’exploitation) d’un bloc de plus de 11 000 miles carrés, 75 % des profits revenant à Chevron et le reste au gouvernement marocain. On ne connait pas encore précisément quelles sont les potentialités de cette zone partagée entre le Maroc (Sahara occidental inclus) et l’archipel des Canaries. Mais si les hydrocarbures sont exploitables, les Canariens se reposeront peut-être la question de savoir si oui ou non ils exploiteront « leur » pétrole. En dehors du tourisme et des bananeraies, la seule activité industrielle de Tenerife est le raffinage pétrolier, alors pourquoi ne pas attirer une « major » pour au moins connaître le potentiel, côté canarien, du plateau continental ? Il faudra du temps pour que les écologistes locaux se renient ou plutôt se rendent à la réalité des faits si le Maroc devient soudain un producteur de pétrole important.

En attendant, le port commercial de Santa Cruz est bien désert …