Chronique d’un voyage Canaries-Japon

 

01h30 du matin. Rien ne va plus dans les airs, au milieu de la nuit froide ou plutôt presque glaciale de Madrid, en souffrance à l’Aéroport Adolfo Suarez, pas de connexion possible avec internet. Il semblerait, et ce n’est qu’une hypothèse, que la société Aena, dont 49,5 % du capital a été cédé à un investisseur international, n’est plus très regardante avec le Wi-Fi qui fonctionnait parfaitement bien il y a encore six mois. Economies obligent probablement. Toujours est-il que c’est carrément énervant surtout quand on doit se coller 6 heures de transit pour embarquer dans l’avion suivant en direction d’Amsterdam avec comme destination finale Narita. Je m’étais muni d’un petit bidule acheté chez Orange pour me connecter où je veux et quand je veux pour la somme astronomique de 3 euros par tranche de 24 heures. Même souci, pas de signal, et pourtant mon bidule, qui est en réalité un genre de téléphone portable utilisable seulement en Espagne, ne fonctionne pas non plus. Peut-être qu’Orange en est aussi aux programmes d’économies en tous genres … Toujours est-il que c’est très énervant quand on est devenu totalement soumis à une connexion pour se donner l’illusion que le monde entier peut être appréhendé en quelques clics. Bref, je suis désappointé et c’est la seule raison qui m’a conduit à écrire ces quelques lignes en maugréant en silence et à la limite de maltraiter le clavier de mon desk-top.

Cette situation inattendue révèle au plus profond de moi l’envie d’aller vivre dans un village perdu dans la forêt tropicale de l’île de Malikolo au Vanuatu et de laisser derrière moi la civilisation avec ses bons côtés. C’est d’ailleurs un peu rapide de parler ainsi des bons côtés de la civilisation de haute technicité puisque cette déconnexion fortuite laisse un goût amer et insoutenable dans l’univers déshumanisé d’un aéroport aux recoins inextricables. Le terminal 1-2 de l’aéroport de Madrid est constitué d’une enfilade de bâtiments disparates reliés les uns aux autres avec le temps et on doit parfois marcher trente minutes à une vitesse soutenue pour rejoindre la bonne porte d’embarquement. C’est presque pire que Roissy mais il y a au moins des bars ouverts la nuit et des toilettes parfaitement propres. On est presque réconcilié ainsi avec la civilisation.

Je n’en dira pas plus pour l’instant.

4h30. Les compteurs ouvrent, des voyageurs arrivent. Je vais faire la queue au comptoir de KLM. Pour rien, 20 minutes de piétinement inutiles car mon vol est en code-share avec Air Europa. Je refais donc la queue à l’autre compteur et une charmante employée ferme les yeux sur le surpoids de ma valise comme l’avait fait d’ailleurs sa collègue à Tenerife. Pour faire passer le problème, deux kilos et demi supplémentaires auraient pu me coûter au bas mot 62 euros de taxe, j’ai tenté l’argument humoristique, ne comprenant pas comment ma valise s’était alourdie de 2,5 kilos en 3 heures de vol ou bien que les balances des Canaries sont réglées pour plaire aux touristes. Au cours de cette négociation qui n’en fut pas une, j’eus le loisir d’admirer sa gorge qu’elle offrait sans retenue à ma vue plongeante et passablement inquisitrice. Impossible de m’attribuer une place à tribord dans le Boeing 747 pour le vol Amsterdam-Narita. J’aurais aimé voir le mont Fuji à l’approche de Tokyo, c’est en effet un spectacle merveilleux.

5h30. C’est l’affluence. J’ai fait plusieurs aller-retour entre une cafétéria bondée à boire des bières et l’extérieur où sévit une sorte de blizzard sans flocons insupportable pour fumer une cigarette. Orion et Sirius étaient au rendez-vous entre des petits nuages blanchis par les lueurs de la ville. Plus qu’une heure avant d’aller passer la sécurité avant d’embarquer.

Quand on voyage relativement souvent, ces transits dans les aéroports deviennent non plus des pensums mais des divertissements, du moins on fait en sorte qu’il en soit ainsi car c’est le meilleur choix. Depuis que je pratique cet aéroport, je connais exactement toutes les astuces pour en définitive presque apprécier ces transits souvent nocturnes. Il s’agit d’une sorte de résignation contrôlée.

5h45. Une horrible mégère arborant un surpoids repoussant s’empiffre en face de moi d’une espèce de gâteau de nature indéfinissable après avoir ajouté deux sachets de saccharine dans son café. Répugnant ! Pourtant elle a un visage presque attirant et encore une fois je n’arrive pas à comprendre comment une femme peut arriver à se dégrader ainsi en laissant aller ses bas instincts alimentaires. Ce spectacle me conduit naturellement à une réflexion sur ce comportement compulsif qu’adoptent certaines personnes sans en avoir conscience. Dans l’avion entre Tenerife et Madrid un gros joufflu obèse dont l’abondant tissu adipeux débordait presque sur mon siège agitait ses jambes en une sorte de mouvement vibratoire discontinu qui se transmettait désagréablement à mon siège. Je me suis permis de lui envoyer un signal consistant à pointer sur sa cuisse gauche mon crayon exclusivement réservé aux mots croisés, mon passe-temps favori quand je n’ai rien d’autre à faire, en accompagnant mon geste d’un « por favor » murmuré sur un ton exprimant parfaitement ce que je pensais de cette attitude qui reste inexplicable pour moi.

13h25. Schiphol. L’avion supposé m’emporter à Narita est enfin arrivé. Le précédent locataire de l’emplacement, un Boeing 747 avait quitté ce lieu à destination de Chicago avec deux bonnes heures de retard. Il y aura certainement aussi du retard car personne n’a l’air de s’affoler autour de l’aéronef. Dans l’aéroport tout est très cher. La moindre bière y est huit fois plus coûteuse qu’à Tenerife ! Mais bon, il faut bien tuer le temps. Les Japonais et d’autres voyageurs sont déjà en formation pour se payer une bonne heure d’attente dans l’espèce d’aquarium qui sert de salle d’attente. J’ai décidé de prendre mon temps … dans un 747, même un « Combi », il y a beaucoup de monde. Je n’ai toujours pas compris pourquoi, dans les aéroports les passagers aimaient faire la queue. Par exemple quand on est encore dans l’avion, quand celui-ci s’immobilise et que le signal autorisant à se libérer de sa ceinture de sécurité, tout le monde se lève et va attendre une bonne dizaine de minutes, la tête courbée sous les coffres à bagages avant de pouvoir progresser vers la sortie. Une sorte de comportement grégaire inexplicable sinon qu’on se comporte souvent comme des animaux très basiques tout juste bons à nous fournir en laine et accessoirement en gigots.

13h35. Le passage par la sécurité a débuté. Toujours aucune activité autour de l’avion en dehors de l’opération probablement soumise à des règles de sécurité stricte de remplissage des réservoirs de kérosène. J’ai tenté de me connecter à l’internet de l’aéroport, nouvel échec.

Treize heures trente plus tard. Après avoir admiré au dessus des nuages bas clairsemés le Mont Fuji avec son cône blanc au sommet, atterrissage à Narita avec 55 minutes de retard …

Retour à Tenerife

Il est toujours instructif de voyager, ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse … et si je voyage relativement beaucoup ce n’est plus pour me former mais pour le plaisir de visiter mes amis, ma famille et mes petits-enfants. Parti de Tokyo-Narita après avoir emprunté l’Asakuza line depuis Shimbashi, pas chère et rapide, je la conseille vivement aux touristes qui oseraient s’aventurer au Japon puisque paraît-il tout le pays est radioactif, 26 heures plus tard je me retrouvais à Madrid après une escale à Séoul de 4 heures incluse. Le vol Séoul (Incheon)-Madrid est particulièrement éprouvant, 14 heures de vol c’est presque le maximum autorisé pour un biréacteur (Boeing 777) surtout quand on s’attend à une bonne vingtaine de minutes de taxi dans les méandres du tarmac de Madrid-Barajas. Je pratique cet aéroport depuis plus de cinq ans et plusieurs fois par an et je n’ai toujours pas compris pourquoi l’accès des avions à l’aérogare du terminal 1 était si complexe. On dirait qu’il y a des rond-points pour peut-être éviter aux avions de se téléscoper et pourtant à 5 heures quinze du matin, il n’y avait pas vraiment foule sur les tarmacs, je veux parler des aéroplanes. Ensuite les préposés aux bagages n’ayant pas encore fini leur nuit n’avaient pas l’air pressés puisque tous les Coréens venus visiter l’Espagne attendaient avec patience et résignation leur valise alors que quelques Espagnols commençaient à manifester leur énervement d’autant plus évident qu’ils parlaient suffisamment fort pour couvrir totalement les chuchotements timides des Coréens. Il faut aller à Las Vegas pour attendre plus de quarante minutes sa valise mais c’est étudié pour que les arrivants se fassent tout de suite la main sur les machines à sous ! Puisque les machines à sous sont justement légales en Espagne, pourquoi ne pas en installer dans les halls hideux du terminal 1 de Madrid où on attend ses bagages aussi longtemps après ce vol si long ?

Au milieu de la nuit l’avion a survolé des étendues immenses ponctuées de torchères irrégulièrement réparties dans un paysage au relief difficile à apprécier par une nuit sans lune. Probablement les immenses champs gaziers à l’est de l’Oural, loin, très loin dans l’interminable Sibérie centrale. J’ai compris pourquoi le vol avait trainé en longueur, le vent contraire de front avoisinait les 180 km/h et sur de longues distances ce détail fait la différence.

A Madrid, nouvelle escale de plus de quatre heures pour attraper un vol vers Tenerife Norte, l’aéroport où il y eut l’accident le plus meurtrier de l’aviation civile, ma destination finale, qui sera atteinte après plus de 35 heures de périple, attentes comprises. Rien à dire sur la nourriture du catering de Korean Air sinon qu’elle est difficilement supportable pour un palais occidental. Mes voisins coréens avaient l’air satisfaits avec une soupe aux algues et un grand bol d’un mélange dont je n’ai pas été capable de déterminer la composition exacte. Il est préférable de se mettre à la diète plutôt que risquer un gros problème digestif avec des mets asiatiques peut-être fort bons mais que je qualifierai d’exotiques. Je suis donc de retour à Santa Cruz de Tenerife avec son climat exceptionnel, 25 degrés et une belle brise marine pour ressentir une touche de fraicheur, que du bonheur, alors qu’en France l’hiver se languit et qu’à Tokyo la variabilité extrême du climat est assez perturbante. C’est fou comme le temps, le soleil, la température, la pluie et le vent prennent de l’importance quand on commence à prendre de l’âge …