Un sombre histoire de sucre

Il y a 50 ans presque jour pour jour une équipe de médecins biologistes de l’Université d’Harvard aux USA publia une revue bibliographique mettant en cause les acides gras et le cholestérol dans les maladies cardiovasculaires et dédouanant les sucres, en particulier le sucre de betterave ou de canne. Cette étude fut commandée par la très puissante Fondation pour la Recherche sur le Sucre (Sugar Research Association, SRA) basée comme par hasard à Washington. Il s’agit aux USA d’un des plus puissants lobbys, après naturellement celui de l’armement, et qui a ses entrées directement au Congrès et la porte de la Maison-Blanche lui est ouverte. Alors qu’en 1965 une équipe de biologistes avait clairement montré que le fructose, l’un des éléments constituant le sucre de table (la structure cyclique à 5 atomes), qu’il provienne de betteraves ou de canne, favorisait l’élévation des taux de cholestérol et de triglycérides dans le sang en provoquant dès lors des accidents cardiovasculaires, la SRA finança ces biologistes d’Harvard pour réfuter fermement les résultats émanant de l’Université du Minnesota.

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Les biologistes de l’Université du Minnesota avaient comparé l’état de santé des personnes ne mangeant que très rarement du sucre de table et se contentant de pommes de terre ou de pain pour leur apport en carbohydrates avec ceux qui abusaient de sucreries en tous genres. Ils se rendirent compte très rapidement et sans équivoque que le fructose était la source de tous ces maux.

Le principe de cette action anti-scientifique par nature de la Sugar Research Association était que les corps gras, le cholestérol et les acides gras insaturés avec les oeufs, la viande grasse et le beurre, étaient nocifs pour la santé et que réduire l’apport en corps gras pouvait parfaitement être pallié par une consommation plus élevée de sucre de table afin de remédier au déficit calorique d’un régime alimentaire pauvre en graisses. Les calculs prospectifs de la SRA mentionnaient une augmentation possible de 30 % de la consommation de sucre. Les travaux de Peter Kuo et David Bassett qui incriminaient le fructose, parus dans les Annals of Internal Medicine en 1965, furent mis promptement sous le tapis dans la revue commandée et financée par la SRA. Un autre article parut pourtant au début de l’année 1966 dans la revue Clinical Nutrition, des travaux dirigés par le Professeur Willard Krehl, qui confirmaient que le sucre de table est nocif car il induit une augmentation du taux de cholestérol dans le sang en raison encore une fois de la présence de fructose. La SRA demanda aux coauteurs de la revue bibliographique qu’ils finançaient de modifier in extremis leur texte afin qu’il paraisse dans les temps pour pouvoir influer sur les décisions de la FDA relatives aux directives nutritionnelles qui devaient être rendues publiques à brève échéance. La revue parut en deux parties dans le New England Journal of Medicine (NEJM) au tout début de l’année 1967 et rassemblait un tissu éhonté d’affirmations mensongères qui constituèrent rapidement la doxa tant auprès du corps médical, nutritionnistes compris, que dans les sphères gouvernementales et médiatiques, surtout médiatiques, sous la pression incessante de la SRA.

L’avenir du sucre était assuré. Aucun pays dans le monde n’osa remettre en cause l’article paru dans le NEJM qui faisait et fait toujours autorité en matière de santé et de médecine. La plupart des pays développés n’osèrent même pas contester les décisions de la FDA relatives aux « directives nutritionnelles » largement inspirées de documents issus de la Sugar Research Association !

Bien que le fructose ait été reconnu comme néfaste pour la santé dès l’année 1965 la Sugar Research Association, en étroite collaboration avec, cela va de soi, les compagnies Coca-Cola, Pepsi et General Food, promut dans les années 1990 les avantages du sirop de sucre enrichi en fructose en raison de son pouvoir sucrant comme s’il fallait aggraver la situation sanitaire de centaines de millions de personnes de par le monde … puisqu’ils savaient que le fructose est nocif comme les cigarettiers savaient que la fumée était cancérigène. L’histoire du fructose est révélatrice des pratiques scandaleuses de la Sugar Research Association. Le sucre obtenu à partir du maïs échappe aux conditions fiscales contraignantes relatives au sucre de betterave ou de canne. De ce fait les producteurs de sirops sucrés réalisent encore plus de profits sans se soucier un instant de la santé des consommateurs. Il s’agit d’un des plus grands scandales sanitaires de ces 50 dernières années et dont les conséquences se feront sentir pendant encore de nombreuses années avec une épidémie d’obésité, de maladies cardiovasculaires et de diabète … On ne change pas les habitudes alimentaires de peuples entiers en un clic, il faut deux générations pour que la prise de conscience soit suivie d’effet.

Source : JAMA Network et STAT

Note 1 : Le lièvre, si l’on peut dire, fut levé par une ex-dentiste, le Dr Cristin Kearns, qui alla fouiner dans les archives de l’Université d’Harvard, inquiète de l’état de santé dentaire de ses patients qui consommaient tous trop de sucre. Un grand nombre d’entre eux souffraient également de problèmes cardiaques et d’obésité …

Note 2 : Ayant écrit ce billet le 18 septembre, j’ai eu la surprise de constater que le site Contrepoints que je lis chaque jour et qui republie parfois certains de mes billets avait mis en ligne le 20 septembre (hier) un article intitulé « L’industrie du sucre sape notre santé » sous la plume d’une certain Charles Boyer. Je pense que cet auteur a eu accès aux même sources d’information et n’a même pas pris la peine de relater le détail des intrigues menées par la SRA. J’ajoute que citer le Daily Mail au sujet des statines ou encore de faire référence à un reportage de LCI démontrent la médiocre qualité de cet article. Il est bien connu que ce quotidien anglais fait partie de la presse de caniveau et que les programmes de LCI sont scrutés par les représentants des intérêts financiers américains actionnaires de TF1 !

Note 3 : Enfin, pour les curieux le fructose aboutit inexorablement dans la voie de dégradation des sucres vers l’acétyl-coenzyme A qui ne peut être utilisé que pour produire de l’énergie sous forme d’ATP ou synthétiser des acides gras et du cholestérol quand les besoins en énergie réorientent le métabolisme vers cette voie. C’est la raison pour laquelle ce sucre est toxique quand il est ingéré à hautes doses comme avec les sodas et autres pâtisseries industrielles et que l’on ne se livre pas à des exercices physiques quotidiens suffisants. C’est aussi simple à comprendre que cela, pour un (ancien) biologiste, naturellement.

Quand le lobby des producteurs de sucre s’en prenait aux caries dentaires …

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C’est encore une affaire qui va faire grand bruit car on se trouve au devant des sombres agissements d’un lobby industriel ultra-puissant oeuvrant contre la santé humaine. Ça se passe aux Etats-Unis, le pays de toutes les magouilles et de tous les mensonges bien qu’en façade puritain jusqu’au bout des dents. Allez partager un repas dans l’Amérique profonde avec des Américains bon chic bon genre, par exemple à Birmingham, Alabama, avant de commencer à déguster un ragout pas très attirant avec de l’eau comme toute boisson on commence à se coltiner presque une dizaine de minutes de versets de la Bible et si on a le malheur de laisser trainer son regard sur l’arrière-train de la maîtresse de maison quand elle se lève pour aller chercher le dessert, ce qui m’est arrivé, je l’avoue, à Birmingham, parce que seules les rondeurs du popotin de mon hôtesse apportaient une touche de réconfort dans ce décor austère, on risque alors d’être traité d’obsédé sexuel. Bref, ces mêmes Américains cul-bénis mais aussi faux-culs acceptent que des groupes de pression obscurs façonnent la loi à leur profit en utilisant tous les moyens à leur disposition afin d’infléchir les recommandations d’organismes officiels en ce qui concerne la santé des individus.

C’est ce qui ressort d’un article paru dans PlosOne relatant l’affaire des « dossiers Roger Adams » à propos de la santé dentaire des enfants et des adolescents en relation avec la consommation de sucre. De 1959 à 1971 ce scientifique « émérite », professeur de chimie organique à l’Université de l’Illinois à Urbana fut la cheville ouvrière si l’on peut dire du lobby des producteurs de sucre de canne et de betterave, les intérêts étant identiques, réunis dans une association extrêmement puissante sur le plan politique la « Sugar Association » dont l’une des émanations était et est encore la Sugar Research Foundation, des structures qu’on retrouve dans l’industrie du tabac ou encore des soft-drinks. Pour se donner un vernis de bien-pensance cette association à but lucratif avait donc créé une sorte d’entité finançant à coups de grosses liasses de dollars des recherches académiques dont les résultats devaient toujours être favorables à l’industrie sucrière, cela va de soi.

Une jeune dentiste n’ayant pas froid aux yeux est allée fouiller dans les archives de l’Université d’Urbana et a découvert des centaines de documents relatant dans le menu les manigances de la Sugar Association. Cet organisme avait été mis en garde dès le début des années 1950 au sujet du rôle néfaste des sucres alimentaires dans le développement des caries dentaires … mais c’était aller contre les intérêts de l’association. La situation a un peu évolué au cours des années mais pas tant que ça. La FAO et l’OMS ont tenté à plusieurs reprises d’édicter des règles conduisant à la limitation de l’usage de sucres dans les aliments et les boissons mais en vain. Il se trouve que l’organisation mondiale de recherche sur le sucre (WSRO) compte parmi ses membres contributeurs la Sugar Association, normal allez-vous penser, mais aussi Coca-Cola, curieux hasard qui n’en est pas un. La WSRO bloque systématiquement toute prise de position tant de l’OMS que de la FAO pour émettre des recommandations afin de limiter dans l’alimentation les « sucres libres ». La WSRO, niant l’évidence, fait du lobbying en faveur des dentifrices au fluor !

Pourtant la cause première de l’apparition des caries dentaires est la formation de plaques sur l’émail. Ces plaques sont constituées de bactéries du genre Streptococcus mutans qui s’entourent d’un mucus protecteur et quand elles digèrent les sucres alimentaires elle sécrètent des acides qui restent prisonniers de ce mucus et attaquent alors l’émail en ouvrant des brèches dans la dent pour finalement aboutir à une cavité qui servira de niche pour d’autres bactéries pathogènes. Les caries dentaires constituent la première cause d’affection chez les enfants et les adolescents et ce n’est pas par philanthropie que des organisations multiples ont depuis de nombreuses années mis en garde les parents et les enfants contre l’abus de sucres alimentaires. Aux USA, l’administration Nixon alerta la population, sans succès … Le fluor dans l’eau du robinet était une excellente excuse pour que le lobby des sucriers se lave les mains. Puis vinrent les dentifrices au fluor et les sucres aux effets délétères pour les dents passèrent tout simplement aux oubliettes. Quand on sait que Coca-Cola, l’une des plus grosses entreprises de commercialisation de sucre, fait partie des membres de la très respectée WSRO, on peut émettre de sérieux doutes quant à l’honnêteté et à l’efficacité d’un tel organisme.

Il a fallu la sagacité de cette jeune dentiste diplômée co-auteur de l’étude parue dans PlosOne ( DOI: 10.1371/journal.pmed.1001798 ) pour découvrir les sombres agissements du lobby des sucriers. Mais puisque Coca-cola est mentionné dans cet article, il faut souligner que cette société paie à prix d’or des nutritionnistes et des bloggers, c’est nouveau, pour vanter les vertus de la boisson brune et pétillante aux vertus bénéfiques jamais remises en question depuis sa création. Mais il n’y a malheureusement pas que les sucriers et Coca-cola dans ce monde hostile du business alimentaire. Pepsi, spécialisé aussi dans la vente de boissons sucrées et propriétaire des marques Frito-Lay ou encore Tostito, des trucs immangeables qu’on se doit d’engouffrer avec une bouteille de Pepsi, rémunère des diététiciens pour vanter les vertus gustatives de ces snacks empoisonnés y compris sur les plateaux de télévision ! Même Nestlé, une firme tentaculaire assise sur une solide réputation de qualité dans le domaine des aliments pour bébés et enfants, s’est offert une armada de soit-disant spécialistes de la nutrition. Coca-cola a poussé son marketing jusqu’au ridicule en préconisant pour moins se goinfrer de sucre d’acheter des mini-bouteilles de 250 ml (8,5 onces) et la campagne de promotion initiée dans les country-clubs de golf incluait cette petite bouteille et un petit paquet d’amandes dûment salées pour maintenir la sensation de soif. Pas en reste, Pepsi a immédiatement réagi en mettant sur le marché une bouteille de 7,5 onces uniquement sucrée avec du sirop de maïs enrichi en fructose parce qu’il fallait suivre les conseils des diététiciens inféodés au lobby des producteurs de maïs naturellement de connivence avec les sucriers puisque le sirop de maïs et le fructose sont aussi des sucres … La boucle est refermée, la malbouffe et les soft-drinks continueront à faire des ravages et ni l’Organisation Mondiale de la Santé ni les autres institutions pourtant là pour protéger la santé des citoyens du monde n’y pourront rien, les puissants lobbys auront toujours le dernier mot et le vulgum pecus sera assommé de publicité télévisuelle à longueur de journée pour le pousser à consommer ces saloperies !

Sources : PlosOne et Associated Press

Note : je conseille à mes lecteurs anglophones de lire l’article de PlosOne, c’est un véritable roman policier !