Obésité, le cas des îles Cook et de Nauru

NAURU SHOOT JULY 2007

Je suis tombé par hasard sur un article paru dans la revue « Public Health Nutrition » datée du mois d’août qui décrit l’influence des facteurs externes à l’organisation sociétale traditionnelle favorisant l’apparition de l’obésité. Le cas des îles Cook et de Nauru constitue un extraordinaire laboratoire pour apprécier cette influence. L’obésité est une véritable calamité dans les nations îliennes, que ce soit dans les Caraïbes ou dans le Pacifique. Dans les îles du Pacifique, l’indice de masse corporelle (BMI) s’est accru de 6kg par mètre carré entre 1980 et 2008. L’indice de masse corporelle, pour rappel, est le quotient du poids exprimé en kg par le carré de la taille exprimée en mètres. Il y a d’autres paramètres pour quantifier l’obésité comme le tour de taille ou le tour de hanche mais l’étude relatée ici s’est focalisée sur le BMI. Ces îles sont devenues très dépendantes des importations de denrées alimentaires pour diverses raisons sociétales.

La population de Nauru atteint à peine dix mille habitants et l’exploitation minière du phosphate de cet atoll a réduit la surface cultivable de manière dramatique. Après la première guerre mondiale, Nauru passa de l’administration allemande à celle de la Couronne britannique qui mandata l’Australie pour y détacher un Haut Commissionnaire. Les Australiens se frottèrent les mains puisqu’ils pouvaient continuer à exploiter le phosphate pour fertiliser leurs terres. L’Australie acheta le phosphate de Nauru à prix coûtant jusqu’en 1968 quand ce micro-état accéda à l’indépendance. Jusqu’à l’indépendance il y avait à Nauru autant d’expatriés que d’indigènes et cette situation devint encore plus marquée après l’indépendance puisque le statut de paradis fiscal du pays attira un grand nombre d’investisseurs, de banquiers et d’importateurs en tous genres et la dette du pays s’amplifia considérablement avec le déclin annoncé des ressources minières. Mais l’influence occidentale avait profondément modifié l’organisation traditionnelle de la société indigène avec l’introduction de l’ensemble des « bienfaits » occidentaux y compris les fast-foods, les supermarchés et la télévision.

L’archipel des Cook, une quinzaine de petites îles, compte également une dizaine de milliers d’habitants. Les Cook étaient un protectorat anglais depuis le XIXe siècle et acquirent leur indépendance en 1965. La principale source de revenu du pays est maintenant le tourisme, le coprah étant tombé en désuétude en raison du coût insensé de l’exploitation des noix de coco. Je rappelle à mes lecteurs que le coprah nécessite le ramassage des noix tombées au sol. Il faut ensuite les casser, extirper manuellement la pulpe puis la sécher au soleil plusieurs jours sur des claies aménagées de telle manière qu’on puisse les protéger avec un haut-vent mobile en cas de pluie soudaine et enfin les presser pour en tirer l’huile. L’industrie touristique requiert une sorte de reconstitution locale des besoins des touristes habitués dans leur pays à des modes de vie éloignés des modes de vie traditionnels des îliens et cette évolution a naturellement entrainé une modification profonde du mode de vie des indigènes. Comme pour Nauru, de nombreuses chroniques et études ethnologiques sont disponibles et ont permis d’établir des comparaisons entre le mode de vie ancestral et la situation actuelle. Le développement alarmant de l’obésité dans ces îles a fait l’objet de toutes sortes d’hypothèses pour certaines complètement farfelues comme par exemple la nécessité d’accumuler des réserves caloriques pour aller en pirogue à rames d’île en île afin de commercer ou encore de faire face aux périodes de famine. Certaines îles du Pacifique sud étaient très dépendantes de la production de l’arbre à pain, or cette production végétale n’est pas constante et il faut pourvoir aux besoins alimentaires lorsque l’arbre ne produit pas de fruit, environ six mois par an. On ne trouve pas de fruit d’arbre à pain sur les linéaires des super-marchés occidentaux mais je peux affirmer à mes lecteurs que l’un des plus extraordinaires mets qu’il m’a été donné de déguster est une purée d’arbre à pain mélangé avec du lait de coco pour accompagner une carangue grillée …

Bref, la civilisation occidentale a donc bousculé les habitudes alimentaires des îliens ainsi que leur structure sociale tribale ancestrale et ce ne sont ni les prédispositions génétiques ni leur isolement qui a favorisé l’apparition de diabète et de désordres pondéraux. A Nauru les fruits du pandanus, très riches en amidon, ont été délaissés, le fruit de l’arbre à pain fermenté également alors que ces productions locales permettaient aisément de subsister. Aujourd’hui ces micro-états sont devenus totalement dépendants des importations de nourriture frelatée. La consommation de poisson cru a pratiquement disparu au profit de thon en conserve conditionné dans une huile dont on ignore le plus souvent l’origine précise.

L’arrivée des Occidentaux a enfin modifié l’attitude ancestrale du partage de la nourriture et des biens. Dans la plupart des îles du Pacifique, la notion de propriété est un concept plutôt vague car la terre est un bien communautaire et les produits des jardins est par voie de conséquence communautaire. On est accueilli dans un village et on vous invite à partager le repas communautaire car personne n’est « propriétaire » de la nourriture disponible. Les missionnaires et la scolarisation ont joué un rôle loin d’être négligeable dans cette évolution en occidentalisant le mode de vie traditionnel et les rôles de la famille, du clan et du chef de village ont finalement disparu au profit d’une culture de consommation, d’asservissement par la télévision et ses publicités incessantes vantant des boissons ou des pâtisseries hautement préjudiciables à la santé disponibles dans n’importe quel petit supermarché. Il est tellement plus facile de se nourrir à peu de frais et peu d’efforts physiques en achetant des mets industriels importés ! Le désœuvrement chronique a également joué un rôle dans l’apparition de l’obésité dans ces îles malgré quelques timides tentatives de sensibilisation dans les écoles et les mairies. Les habitants ont fini par délaisser leurs jardins en forêt et sont devenus progressivement complètement dépendants des importations de nourriture.

En conclusion, la modification fondamentale des habitudes de vie apportée par les Occidentaux dans ces îles a conduit à une dégradation généralisée de l’état de santé des indigènes malgré des campagnes soutenues pour promouvoir l’exercice physique, le retour aux aliments traditionnels et une hygiène de vie en général. Le mal est fait et cette étude est une démonstration incontestable de ce que peut déséquilibrer puis finalement détruire l’introduction de nouveaux modes de vies dans de petites communautés. Om peut presque comparer ce phénomène à l’introduction de plantes étrangères comme certaines lianes qui finissent par venir à bout de pans entiers de forêt tropicale en asphyxiant de grands arbres qui résistaient pourtant aux cyclones ravageurs coutumiers dans ces régions …

Source : Public Health Nutrition ( doi:10.1017/S136898001400175X ) illustration : habitants de Nauru.