Comment on réécrit l’histoire

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Entre 1936 et 1939, l’Espagne fut prise dans une tourmente que les Espagnols appellent pudiquement la « Guerre de 36 ». L’armée loyaliste comptant de nombreux gradés manifestant une réelle nostalgie pour la royauté réagit aux exactions invraisemblables des républicains qui passaient par les armes les religieux, curés et nonnes, détruisaient des monastères et brûlaient des bibliothèques où étaient entreposés des manuscrits inestimables, massacraient des familles entières de propriétaires terriens en pillant leurs biens, bref c’était « La République » depuis l’abdication du roi Alphonse XIII, un sombre remake de la révolution française. L’intervention de l’armée fut un soulagement pour de nombreux Espagnols. Quand éclata ce que l’on appelle en deçà des Pyrénées la guerre civile espagnole, des dizaines de milliers d’opportunistes se découvrirent une mission, aller combattre aux côtés des républicains pour sauver « la république ». On n’a jamais su combien de combattants disparurent. De nombreux romans et films ont immortalisé ces moments difficiles que traversa l’Espagne et peut-être l’un des plus fameux est « Pour qui sonne le glas » d’Ernest Hemingway. Pratiquement toute l’iconographie et la littérature relatives à la « guerre de 36 » ont glorifié la république. Et pour cause, une longue période de dictature s’ensuivit comme pour punir les républicains de la terreur et des ravages qu’ils avaient institutionnalisé durant leur court passage au pouvoir à des fins purement idéologiques à fort relent de communisme.

Si on replace la situation de l’époque, la fin de la guerre civile fut signée début avril 1939 après les interventions de l’aviation allemande et de quelques blindés à la demande de l’armée dirigée par Franco. Les Allemands qui n’avaient pas encore signé le pacte Molotov-Ribbentrop (août 1939) s’étaient cru obligés d’aider l’armée espagnole à extirper les communistes du pouvoir espagnol.

L’histoire a été réécrite puisqu’on a parlé des républicains démocratiquement élus et des rebelles emmenés par Franco. La mémoire et l’histoire trouvent toujours des arrangements étranges pour déformer la réalité du moment, à savoir d’occulter les heures sombres de la République espagnole. Pourquoi écrire ce billet que certains de mes lecteurs considéreront comme un brûlot négationniste, tout simplement parce que le roi d’Espagne a abdiqué pour des raisons de santé et que le quotidien de gauche El Païs en a profité pour rappeler que le roi démissionnaire avait été mis en place par la volonté de Franco. Qu’on en pense ce que l’on veut, cette assertion constitue aussi un raccourci car une majorité d’Espagnols étaient attachés à la famille royale et Adolfo Suarez a oeuvré pour apaiser le pays tout en l’acheminant vers une démocratie parlementaire, le roi n’ayant plus qu’un rôle équivalent à celui de la Reine d’Angleterre.

Il y a une autre raison qui m’a conduit à écrire ce billet, c’est le parallèle entre ce qui se passa en Espagne de 1936 à 1939 et les évènements de Syrie. Certes le parallèle est un peu spécieux mais il y a tout de même quelques similitudes frappantes. Assad a été élu président de la Syrie après des élections peut-être pas très démocratiques mais le peuple a tout de même choisi, qu’on le veuille ou non. L’émergence des « printemps » arabes a fourni presque comme une excuse pour que des « brigades internationales » interviennent sur le sol syrien, des djihadistes provenant aussi bien des pays voisins musulmans que de pays européens où prospère une sphère islamiste comme la Grande-Bretagne, la Belgique ou la France pour ne citer que ces trois pays. La situation est exacerbée par le fait que la Syrie occupe une position stratégique importante au Moyen-Orient et que le pays recèle des ressources énergétiques. Ce dernier point est d’ailleurs commun aux évènements de Libye, du Nigeria ou encore du Soudan, car qui dit pétrole dit aussi terrorisme. Alors on a placé Assad dans le camp des méchants et les rebelles appuyés par des étrangers (y compris par les Américains avec leur soutien financier) qui n’ont rien à voir avec la Syrie dans le camp des gentils. Les toutes prochaines élections présidentielles syriennes sont déjà qualifiées de mascarade par ces mêmes médias et politiciens qui ont l’impudence de réécrire l’histoire avant même qu’elle ne soit terminée. Les Occidentaux ont-ils réellement émis officiellement le souhait que la charia soit rétablie en Syrie alors que ce pays multiconfessionnel et multiethnique comptait parmi les plus libérés de la région en termes notamment de respect du droit des femmes, de liberté de penser et d’éducation ? Les Espagnols ont été punis de leurs velléités communistes destructrices par près de 40 années de dictature, le peuple syrien majoritairement du côté de Assad sera-t-il puni par des années d’obscurantisme islamiste radical ? Comment l’histoire sera-t-elle écrite ou réécrite dans cinquante ans ?

Il y a 75 ans, un premier avril à Burgos

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J’ai montré à une amie canarienne l’article de Contrepoints (http://www.contrepoints.org/2014/04/01/19527-fin-de-la-guerre-despagne) faisant mention du 75e anniversaire de la reddition des derniers groupes armés républicains devant le général Franco à Burgos le premier avril 1939. Et nous sommes partis dans une longue conversation au sujet des commémorations d’évènements historiques et d’une certaine réécriture de l’histoire pas toujours très respectueuse des faits réellement passés. L’histoire devrait pourtant être une sorte de science au même titre que la géologie ou la paléontologie. Les faits passés sont acquis et ne peuvent en aucun cas être modifiés ce qui n’est à l’évidence pas du tout le cas dans bien des pays et pour de nombreuses raisons. L’histoire, pourtant, est un élément essentiel pour faciliter la compréhension de l’identité actuelle d’un peuple et, j’irai encore plus loin, pour aider chaque individu à appréhender sa place dans la société dans laquelle il vit.

Nous sommes tous influencés par le passé de notre pays et le passé de nos ascendants familiaux, pourquoi le nier. Un petit rappel historique très bien relaté dans cet article de Contrepoints est toujours présent dans les esprits des Canariens et en particulier des habitants de l’île de Tenerife. Au printemps 1936, alors que l’Espagne péninsulaire sombrait dans le chaos et les exactions en tous genres fomentées par les Républicains de gauche au pouvoir à Madrid, Franco arriva à Santa Cruz de Tenerife et l’Armée locale, au moins une partie de celle qui était restée légitimiste, en d’autres termes respectueuse des traditions de l’Espagne, les Républicains n’ayant jamais été vraiment les bien-venus aux Canaries, se rallia à Franco venu de Mellila lors d’une réunion qui eut lieu dans le centre ville de Santa Cruz de Tenerife, précisément Plaza Weyler, là où je vais boire mon café chaque matin, au quartier général des forces armées de l’Archipel des Canaries. Franco partit dans la montagne au dessus du village de La Esperanza dans des casernements militaires pour établir une stratégie de reconquête du pays. Ce que les livres d’histoire appellent la Guerre Civile Espagnole et les Espagnols la guerre de 36 allait commencer et durer un peu moins de trois ans avec ce que l’on a bien voulu enseigner dans ces livres d’histoire comme faits d’arme, intervention des brigades internationales (genre les partisans aujourd’hui du djihad en Syrie issus de nombreux pays y compris la France), de l’armée allemande qui bombardait des villes espagnoles aux mains des Républicains pour tester ses armements en vraie grandeur, bref, des évènements qui ont complètement occulté les terribles ravages déjà occasionnés au passé historique et culturel multi-séculaire espagnol par ces mêmes Républicains, presque un remake en pire des Jacobins en France quelques années après la prise de la Bastille.

En dehors d’une séquence de 15 secondes hier soir sur la cinquième chaine de télévision aucun média espagnol ne s’est étendu sur ce 75e anniversaire, et pour cause ! A la fin de la guerre civile, ce fut le début de la « dictature franquiste » avec des exactions, des exécutions sommaires, des tortures et des massacres qui n’avaient rien à envier aux horreurs des années 1930 – 1936 qu’avait vécu le peuple espagnol sous la « République ». De même, la mort de Franco n’est pas non plus célébrée comme événement historique ni l’abdication d’Alphonse XIII d’ailleurs. L’histoire a donc tout simplement ignoré ces dates et les manuels scolaires restent pour le moins elliptiques dans leurs descriptions des évènements passés. Et pourtant il s’agit d’un passé bien réel mais il faut parfois mentir par omission plutôt que de se compromettre. Qui a osé remettre en cause le surnom de « Petit Père du Peuple » dont s’affublait Staline, certainement le plus grand criminel de toute l’histoire de l’humanité, certainement pas Maurice Thorez, un intime de Staline, dont on retrouve le nom placardé dans de nombreuses rues et places de France, qui a osé, justement en Espagne, remettre en cause la personnalité des rois très catholiques qui se sont couvert les mains de sang en massacrant souvent pour le plaisir des populations entières d’indigènes d’Amérique, les juifs d’Espagne proprement jetés à la mer, qui oserait remettre en cause la probité de l’armée française en Algérie, etc, etc ?

Le « sens » de l’histoire, lui, ne doit pas être remis en cause et si besoin était, peut être réécrit par les politiciens pour enjoliver les heures sombres que des nations entières ont traversé pour la « bonne cause ».

J’ai donc fait une petite enquête pour apprécier ce qu’en pensaient quelques Espagnols du cru, des Canariens pure souche directement concernés par ces évènements. Et la réponse fut invariablement « muy politicamente incorrecto », point barre. Une des personnes que j’ai interviewé m’a répondu que trop de familles avaient encore un parent vivant dont les mains étaient couvertes de sang républicain ou franquiste et qu’il n’était pas bien venu de parler de ces évènements. Un vieux militaire à la retraite (89 ans) m’a raconté que son frère avait été enrôlé de force par Franco à l’âge de 15 ans et qu’il a combattu dans la division Azul et s’est ensuite volontairement engagé dans l’armée allemande pour aller se battre sur le front russe. Il m’a raconté cette histoire parce qu’il était lui-même militaire de carrière et que pour lui l’histoire était modifiée par les politiciens et non les militaires qui au final n’avaient pas le droit de protester …

Qui faut-il donc commémorer, les exactions des Républicains espagnols ou la dictature de Franco ? Ni l’une ni les autres. Avant tout la paix sociale et politique quitte à mentir sur l’histoire, mentir, le maître mot devenu aujourd’hui, dans tous les domaines, d’une triste, répugnante et révoltante banalité …

Illustration : Contrepoints