La grippe espagnole

La grippe, une maladie virale (Influenza A), effraie l’humanité depuis l’hécatombe de 1918-1919 qui paya un lourd tribut de l’ordre de 50 millions de morts, bien plus que la « Grande Guerre » qui ne fit que une douzaine de millions de morts et dont on va célébrer cette année assez incongrument le centenaire de son début, comme s’il fallait se souvenir d’une déclaration de guerre … Chacun pense ce qui lui semble bon (en particulier les politiciens) mais pour ma part célébrer le début d’une guerre me paraît absolument déplacé. Qu’on commémore un armistice, à la rigueur, mais le début d’une guerre, franchement non, ce n’est pas pour moi et Brassens aurait été tout à fait d’accord. Pour ce qui est de la grande épidémie de grippe dite espagnole l’origine du virus était encore inconnue il y a peu mais la séroarchéologie vient d’apporter quelques éclaircissement à cet épisode funeste que traversa l’ensemble de l’humanité puisqu’elle frappa aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord ou en Asie. Pour les non-initiés, dont je fais partie, la séroarchéologie est l’étude des réactions immunitaires passées, pour faire simple.

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On a pu établir la séquence de l’acide nucléique du virus de 1918 en analysant des cadavres de victimes de la grippe enterrés au nord de la Norvège et assez bien conservés dans de la terre qui ne dégèle jamais. Mais ce qui intriguait les biologistes et qui semblait inexplicable était le fait que la grippe espagnole avait tendance à choisir ses victimes dans la tranche d’âge 20 – 40 ans, avec un maximum de mortalité situé entre 25 et 30 ans, la pire qui soit pour décimer une population entière, étêtant la force vive du capital productif et reproductif humain. Les effets démographiques de cette pandémie ont d’ailleurs été ressentis pendant plusieurs générations.

On classe les sous-types du virus selon les hémagglutinines ( H ), les petits champignons bleus dans la figure, et les neuraminidases ( N ), les petits trèfles à quatre feuilles verts, qui sont exprimées par l’acide nucléique viral. Par séroarchéologie ont a pu ainsi confirmer, on s’en doutait un peu, que le virus de la grippe espagnole était du type H1N1. D’autre part, la fréquence de mutation du virus permet d’établir une échelle de temps le long de laquelle on peut situer l’apparition de nouveaux types de H ou de N conduisant par voie de conséquence à de nouveaux virus plus ou moins méchants. Les choses se compliquent assez sérieusement puisque ce virus n’est pas spécifique de l’homme. Il se complait en effet chez le porc et les oiseaux en général et les poulets en particulier. Or comme le porc et le poulet sont des aliments carnés de base et l’étaient en 1918 il existe des échanges d’informations génétiques qui sont également aisément expliqués car la fréquence de mutation, lors d’un « séjour » du virus chez le porc, lui permet de s’adapter aux membranes cellulaires porcines avec une légère modification de l’hémagglutinine qui permet au virus de se fixer à la membrane cellulaire et de la neuraminidase qui détruit cette membrane pour permettre au virus d’échapper de la cellule infectée pour aller continuer sa besogne destructrice vers d’autres cellules comme par exemple celles de la trachée ou des poumons. Et si le virus va faire un tour chez les oiseaux, c’est le même scénario. Pour toutes ces raisons, le virus Influenza A varie presque tout le temps et une grave épidémie est imprévisible. L’étude détaillée de la grippe de 1918 a apporté des éléments précieux de compréhension du mécanisme intime de la virulence et également expliqué ce qui s’était passé dans les faits, à savoir pourquoi ce virus préférait des femmes et des hommes dans la force de l’âge plutôt que des enfants ou des vieillards, ses proies habituelles.

Le virus de 1918 est donc un virus H1N1 classique d’origine porcine, c’est-à-dire qu’il a « sauté » de l’homme au porc et vice-versa en amplifiant au passage sa virulence. L’horloge établie par la fréquence de mutation du virus a été très utile dans cette étude publiée dans les PNAS et réalisée par une collaboration entre l’Université de Tucson, Arizona, l’Université d’Edimbourg et le National Institute of Health à Bethesda, Maryland pour situer les sauts d’une espèce à l’autre, porc ou poulet, et vers ou depuis l’homme et expliquer in fine la spécificité de l’âge des victimes, si l’on peut dire les choses ainsi. Il ressort tout d’abord que le type H1 est apparu un peu avant 1907 à partir d’une souche aviaire ayant un ancêtre commun datant au plus tôt de 1895. Comme en biologie les choses sont toujours compliquées, le virus de 1918 a donné naissance par la suite à un type de virus semblant d’origine porcine mais éloigné de son cousin proche occasionnant la grippe saisonnière classique. Cette observation est conforme avec le fait que la grippe saisonnière présente des variations génétiques périodiques sur des durées allant de 6 à 12 ans comme cela a été observé au cours des années 30, 40 et 50 mais ce virus de 1918 avait un ancêtre distinct d’origine aviaire qui apparut au début du XXe siècle. Et effectivement l’étude des registres paroissiaux d’Amérique du Nord, d’Angleterre, d’Irlande et de quelques autres pays européens a permis de confirmer qu’il y eut vers 1900 une forte épidémie de grippe qu’on a d’abord attribué au type H3 par séroarchéologie mais qui a été dans cette étude confirmée comme étant d’origine aviaire alors que le type H3 était une réminiscence de la grippe « russe » des années 1889-1893, encore une vraie enquête policière, on connait la victime mais l’arme n’est pas totalement identifiée !

Cette horloge des fréquences de mutation a ainsi permis d’établir la date de l’autre « saut », des oiseaux à l’homme, avec cette apparition du type H1 aux environs de 1905 mais certainement entre 1896 et 1907, alors que le type H3 disparaissait au cours de cette même période. Durant l’épidémie qui culmina aux alentours de 1904 et due au virus de type H1 les jeunes enfants eurent l’opportunité d’acquérir une immunité qui les préserva en 1918 des ravages du H1N1 et c’est ce qui explique la faible mortalité des tranches d’âge inférieures à 25 ans. Cette observation obtenue par séroarchéologie a pu être confirmée au cours de l’épidémie des années 1968-1970, un virus cette fois de type H3, que les personnes âgées de 65 ans et plus étaient plus sensibles que les plus jeunes et n’avaient donc pas été exposées à un virus de type H3 aux alentours de 1904 alors que les plus vieux étaient, eux, immunisés contre le type H3 auquel ils avaient été exposé aux alentour des années 1890-1900 !

De tous ces résultats un arbre phylogénétique a pu être dressé, si l’on peut dire les choses ainsi et il fait apparaître une forte et inquiétante interaction entre l’homme, le porc et les oiseaux, canards ou poulets peu importe. L’aspect inquiétant qui ressort de cette étude est que plusieurs souches différentes de type H1 (ou d’autres types) peuvent coexister dans ces trois « réservoirs » naturels que constituent l’homme, le porc et le poulet et émerger à tout moment avec une étiquette N variable et un séjour du virus chez le cheval peut aussi brouiller les cartes. Pour parfaire l’analyse du virus de 1918, le fait que les personnes âgées de l’époque, 80 ans et plus, aient montré une relative résistance à cette grippe indique que la sérieuse épidémie des années 1830, également identifiée grâce aux registres paroissiaux, était selon toute vraisemblance de type H1. Pour ne pas compliquer cet exposé, l’autre étiquette du virus, l’antigène neuraminidase ou N a également permis de préciser les points indiqués.

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Le suivi des différentes grippes saisonnières et l’identification précise des types de virus permettent avec précision de prévoir qui d’une tranche d’âge donnée sera exposé ou non à l’avenir à l’émergence d’un autre HxNy et aussi permettre une meilleure protection et un meilleur contrôle tant des épidémies saisonnières que des pandémies destructrices qui peuvent, comme l’a montré cette étude, apparaître n’importe quand. Ce qui interpèle aussi c’est l’interactivité, si encore une fois on peut utiliser un tel terme, entre l’homme, le poulet et le porc et éventuellement le cheval, trois animaux domestiqués de longue date par l’homme, qui paradoxalement sont une source potentielle de pandémies hautement mortelles. Bien entendu les oiseaux migrateurs jouent aussi un rôle dans la dispersion d’une pandémie mais les auteurs de l’étude dont fait l’objet ce billet ont aussi insisté sur l’influence des trains et des bateaux à vapeur au XIXe siècle et au début du XXe siècle pour propager les épidémies jusque par exemple aux îles Samoa et en Polynésie où la mortalité fut catastrophique. Aujourd’hui ce sont plus les transports aériens que les oiseaux migrateurs qui propageront la prochaine pandémie qui pourrait comme en 1918 épargner des vieux et des jeunes et décimer les générations actives à l’échelle mondiale provoquant de très graves troubles socio-économiques. C’est la raison pour laquelle la recherche de vaccins à large spectre combinant plusieurs sites antigéniques sur une même protéine créée artificiellement par ingénierie génétique pourrait constituer une approche prometteuse encore faudrait-il que la conformation de cette chimère soit favorable pour l’expression d’anticorps actifs contre le virus lui-même. Cependant les mutations constantes du virus ne laissent pas beaucoup d’espoir et il faudra en cas de pandémie se contenter d’espérer qu’une tranche d’âge pourra résister comme ce fut le cas en 1918.

Source : http://www.pnas.org/content/early/2014/04/24/1324197111.full.pdf+html?with-ds=yes

Pour l’anecdote, la pandémie de 1918-1919 dite « grippe espagnole » doit cette appellation au fait que l’Espagne était neutre durant le conflit qui déchira l’Europe. Or le roi Alphonse XIII contracta la grippe à la fin de l’année 1917 et les nouvelles circulèrent rapidement au sujet de sa santé dans toute l’Europe alors que la censure imposée par les armées des belligérants ne voulait pas ébruiter cette épidémie afin de ménager le moral des troupes, les premiers cas de grippe mortelle apparurent en effet en janvier 1918.