Il y a 100 ans la grande grippe « espagnole »

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J’ai déjà écrit plusieurs billets sur cette pandémie de grippe qui tua entre 50 et 100 millions de personnes parmi le demi-milliard d’entre elles qui furent affectées par ce virus de type H1N1 (voir les liens en fin de billet). Les gènes de virulence du virus ont pu être reconstitués par génétique inverse et ce virus est apparenté à celui qui fit 18000 morts de par le monde en 2008-2009. Mais nul ne sait si ce virus venait d’Espagne.

Durant la « Grande Guerre » qui fit beaucoup moins de morts que cette grippe, l’Espagne était neutre mais le Portugal participait au conflit. Il y eut des mouvements entre la France et ce pays et comme l’information n’était pas censurée par les armées seule l’Espagne fit part de l’épidémie au début de l’année 1918. C’est ainsi qu’elle fut donc appelée « grippe espagnole ». Il est (presque) admis aujourd’hui qu’elle arriva d’Asie via les pays d’Europe de l’Est. Le virus H1N1 n’était pas du tout un super-virus mais l’épidémie se répandit très rapidement non pas en raison de l’agressivité du virus mais parce qu’il y avait de fortes concentrations de personnes dans les zones de conflit, une malnutrition chronique et des conditions d’hygiène plutôt détériorées. Ce dernier point entraina une aggravation de la grippe en raison des infections bactériennes collatérales contre lesquelles il n’existait à l’époque aucune thérapie efficace.

Il y eut plusieurs vagues de grippe et contrairement à ce qui fut admis la première vague au tout début de l’année 1918 ne fut pas la plus catastrophique. Les jeunes adultes furent les plus touchés par l’épidémie et parmi la population amérindienne des USA la mortalité fut particulièrement élevée car cette population n’avait pas été en contact avec le virus de la grippe auparavant. Un autre facteur aggravant et méconnu fut l’utilisation intensive de l’aspirine pour faire baisser la fièvre. Or à hautes doses l’aspirine devient un facteur hémorragique et de nombreux malades en moururent … bien que dans certaines régions d’Europe où l’aspirine ne fut jamais utilisée les taux de mortalité furent également élevés.

Comme les informations étaient filtrées par les autorités militaires il fallut un certain temps pour organiser des quarantaines afin de protéger les populations et ce manque d’information fut un incontestable facteur aggravant. L’évolution du conflit armé ne fut pas vraiment affecté par l’épidémie, ce fut plutôt l’inverse car les concentrations de soldats favorisèrent l’évolution du virus qui devint de plus en plus agressif au cours des mois qui suivirent les premiers cas de grippe. C’est ainsi que durant l’automne 1918 la mortalité atteignit son maximum.

Aujourd’hui encore la « grippe espagnole » suscite la controverse. L’humanité a pourtant beaucoup appris de cet évènement sanitaire remarquable. L’utilisation systématique de vaccins constitue l’une des facettes les plus prometteuses pour prévenir une nouvelle pandémie. Les anti-viraux sont également un outil efficace pour juguler l’extension de la maladie malgré le fait que beaucoup d’entre eux présentent des effets secondaires indésirables. La civilisation moderne améliore la qualité de la nourriture et sa disponibilité, les conditions d’hygiène et enfin les conditions de vie en général atteintes par les progrès techniques permettent de rendre les populations plus aptes à se défendre contre ce virus si ce dernier subissait une mutation le rendant particulièrement pathogène. Espérons que nous serons mieux armés pour la prochaine pandémie qui apparaîtra certainement un jour.

Source et illustration : The Conversation Et aussi sur ce blog :

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/05/03/la-grippe-espagnole/

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/06/14/la-controverse-du-virus-de-la-grippe/

https://jacqueshenry.wordpress.com/2015/03/17/et-si-le-virus-h1n1-revenait-bientot/

La controverse du virus de la grippe

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Les journalistes toujours en quête d’informations à sensation (le poids des mots, le choc …) se sont accaparé d’une publication parue le 11 juin dans le journal scientifique Cell Host & Microbe qui relate les similitudes entre les six gènes du virus H5N1 avec leurs homologues du virus de la grippe de 1918. Le Guardian, jamais en reste dans le registre de l’alarmisme, titre : « Des scientifiques condamnent la création folle et dangereuse du virus mortel transmissible de la grippe ». Puisque c’est Lord May, ce vieux fossile ancien président de la Royal Society, qui le dit, non seulement on peut mais on doit le croire. La réalité est toute autre car le professeur Yoshihiro Kawaoka, travaillant entre les Universités de Tokyo et de Madison, Wisconsin, n’a pas du tout reconstruit le virus de la grippe dite espagnole mais identifié par génétique inverse à partir des bases de données disponibles quelles étaient les mutations qui différenciaient le virus actuel H5N1 de celui de la pandémie de 1918.

Il faut dire un mot de la génétique inverse car cette approche est utilisée pour réaliser certains vaccins en particulier celui de la grippe. Il s’agit d’étudier les effets sur l’organisme du produit d’un gène après modifications ponctuelles de ce dernier, artificiellement ou telles que ces modifications ont été observées par analyse de séquences. Dans le cas de la grippe il s’agit des séquences d’ARN. La confection du vaccin annuel de la grippe s’effectue ainsi :

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En réalisant des études dans un laboratoire de biologie de haute sécurité classé P4 celles-ci ont eu pour seul but de déterminer quelle pouvait être la tendance dans l’évolution à venir du virus. Ce qui a été montré ce sont de très discrètes mutations sur les produits de 8 des 11 gènes que comporte le virus qui accroissent la virulence, la vitesse de réplication du virus et ses modes d’infection. L’étude n’avait pas pour but de reconstruire le virus de 1918 ou de le disséminer mais au contraire d’affiner et d’orienter les travaux futurs tant au niveau de la mise au point des vaccins que de l’amélioration des molécules antivirales.

Kawaoka prévient tout de même qu’il y a un pool génétique naturel susceptible d’aboutir à un événement pandémique et qu’il faut y être préparé. C’est la raison pour laquelle le virus construit en laboratoire n’est pas celui de 1918 puisqu’il diffère de ce dernier de 3 % ! Pour un journaliste ce n’est rien du tout, donc les deux virus sont quasiment identiques, mais en termes de biologie et surtout de virulence quelques mutations suffisent à inactiver totalement par exemple l’hémagglutinine et le virus devient alors inoffensif. A contrario la virulence dépend aussi de l’efficacité de l’équipement enzymatique qui convertit l’ARN du virus, son support génétique, en ARN messager susceptible d’être capable de dévier le métabolisme de la cellule hôte pour initier la réplication. Et la virulence est le résultat de l’ensemble de ces facteurs. Ce que Kawaoka a pu déterminer avec son équipe c’est le nombre de mutations nécessaires pour que le virus actuel devienne aussi dangereux que celui de 1918 et là où ce travail pourrait faire peur c’est le résultat de ses travaux : sept mutations réparties sur trois gènes feraient que le virus actuel pourrait devenir aussi dangereux que celui de 1918. Comme le virus de la grippe est un virus à ARN la fréquence de mutation est beaucoup plus élevée que chez les virus à ADN alors la probabilité de voir émerger un HxNy meurtrier est loin d’être nulle.

Cependant la même étude a montré que le vaccin contre la souche H1N1 de 2009 est efficace contre ce virus artificiellement construit en laboratoire. Il y a donc tout lieu d’espérer que toutes les personnes vaccinées alors et celles qui ont été en contact avec cette souche pourraient se trouver protégées contre une nouvelle pandémie de type 1918. Enfin, cette étude a permis d’éclairer le mécanisme de transmission par voie orale étudiée chez le furet. En conclusion l’alarmisme des journalistes est plutôt mal venu car cette étude est une contribution importante pour la lutte contre le virus de la grippe et sa prévention.

Source : University of Wisconsin at Madison News, illustrations : génétique inverse NIH via Wikipedia et DOI: 10.1016/j.chom.2014.05.006

et pour mémoire : https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/05/03/la-grippe-espagnole/