La guerre du cacao aura-t-elle lieu, et la suivante ?

Le Ghana, un des rares pays africains dont on n’entend pas ou peu parler s’est engagé il y a quelques années dans un vaste programme d’éradication du virus qui ravage les plantations de cacaoyer du pays. Pour rappel, le Ghana est le premier producteur mondial de cacao et l’économie de l’ensemble du pays repose donc fragilement sur cette monoculture. Le virus en question est le CSSV, acronyme de Cocoa Swollen-Shoot Virus, littéralement le virus du gonflement des tiges du cacaoyer. Ce virus, comme tous les virus phyto-pathogènes est transmis par un insecte et dans le cas du cacaoyer par un parasite parfois appelé à tort mouche blanche mais qui est réalité une cochenille. Cet insecte parasite a la particularité de sécréter un miellat dont raffolent certaines fourmis qui ont vite compris que la « culture » des cochenilles était tout bénéfice pour elles mais pas du tout pour le cacaoyer. Entre 2005 et 2010, ce sont près de trente millions de cacaoyers qui ont été arrachés et brûlés, simplement au Ghana. Au Cameroun ou en Côte-d’Ivoire, deux autres pays africains producteurs de cacao, la situation est tout aussi alarmante. Plus grave encore, les fourmis transportent au cours de leur travail d’élevage des cochenilles un champignon tout aussi dévastateur qui attaque le cacaoyer au niveau des blessures occasionnées par les cochenilles. Ce champignon microscopique de la famille des Phytophthora, plus proche d’ailleurs génétiquement des algues brunes que des champignons, constitue un autre ennemi mortel du cacaoyer difficile à éradiquer à l’aide de fongicides traditionnels puisqu’il se loge dans les blessures et sous l’écorce de l’arbuste. Ce champignon a également la malencontreuse idée de s’attaquer aux fruits du cacaoyer, ce qui signifie qu’avant sa mort certaine en quelques années à cause de l’infection virale, le cacaoyer ne produit plus que quelques fruits et le fermier ne doit plus sa survie qu’aux efforts constants et gigantesques des autorités du Ghana pour planifier des plantations entourées de no man’s lands afin de prévenir la transmission des cochenilles d’une plantation à une autre. Les fermiers ne voient pas d’un bon œil ces terres inutilisées mais ils sont en permanence avertis que c’est la seule solution pour leur survie. Mais le but ultime de cette histoire relatant brièvement le triste destin des cacaoyers ghanéens est beaucoup plus vaste. Le Phytophthora fait partie des ravageurs des cultures vivrières comme d’autres champignons provoquant la « rouille » mais parmi ces ravageurs, il faut inclure les insectes, les nématodes, ces vers microscopiques qui attaquent les racines, et les rongeurs variés, du mulot au rat. On estime que près de 30 % des récoltes dans le monde sont tout simplement perdues en raison des ravageurs. Des pays comme la Chine ont déclaré la guerre aux rats, mais qu’arriverait-il si un champignon résistant à tous les pesticides connus pullulait brusquement ? Le fait que les cours du cacao fluctuent à cause de ces maladies – aucun traitement contre les affections virales n’existe pour les plantes, comme chez l’homme à quelques rares exceptions près – n’est pas vraiment vital en soi, à la limite on peut se passer de chocolat, mais si une grande culture vivrière comme le riz venait à être décimée en partie par une rouille provoquée par un champignon phyto-pathogène mutant et résistant à tous les traitements phytosanitaires, ce serait la famine immédiate pour des centaines de millions de personnes et qui dit famine dit violence, guerre, émigration. Il faut se souvenir que la grande famine irlandaise du milieu du XIXe siècle fut causée par le ravage des cultures de pommes de terre justement par un Phytophthora. En quelques années la population du pays chuta de plus de 25 %, mortalité et émigration confondues. A l’échelle mondiale, il est impossible d’imaginer un scénario plausible au cas où la production d’une ou plusieurs grandes cultures vivrières, blé, maïs, riz ou soja, chutait même de seulement 30 %. La situation s’aggrave pour une autre raison inattendue, plus aucun étudiant d’université n’a envie de se spécialiser en mycologie, en entomologie, en bactériologie ou virologie végétale, on ne trouve plus aucun taxonomiste, ce biologiste spécialiste capable d’identifier un champignon microscopique pathogène pour les plantes, et l’expérience des « anciens » partis à la retraite a disparu. Enfin, la mise au point de nouvelles molécules chimiques permettant de combattre les ravageurs des végétaux est longue et coûteuse. Entre l’instant où on identifie une nouvelle molécule chimique de synthèse active au laboratoire sur un champignon donné et le jour où cette même molécule se retrouve sur le marché, il peut se passer dix à quinze années. Un crise alimentaire mondiale de grande ampleur ne peut donc pas être exclue y compris dans un proche avenir. Le cas de l’Irlande est là pour rappeler que les conséquences de la famine sont ingérables et conduisent à des guerres et des tueries. Et comme pour assombrir le tableau, les stocks des 4 grandes cultures citées plus haut sont à peine suffisants pour nourrir la planète pendant six mois. Plus que toute autre ressource primaire de la planète, l’agriculture vivrière est un colosse aux pieds d’argile qui peut s’effondrer à tout moment.

Ants-and-cocoa

Source et photo : National Geographic