Moins se laver pour moins attirer les moustiques ?

 

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L’été arrive avec la chaleur et l’humidité et c’est synonyme de moustiques, ces charmantes petites bêtes, nocturnes pour la plupart, et qui émettent un son à peine audible et parfaitement désagréable quand elles volent près de nous à la recherche de sang. Les moustiques sont attirés par les infra-rouges que nous dégageons autour de nous et aussi par le gaz carbonique que nous exhalons et enfin par nos odeurs. Et nous avons tous une odeur particulière, ce qui pourrait expliquer que certaines personnes n’attirent pas les moustiques alors que d’autres sont leur cible préférée. Bien qu’on ait observé cette différence, encore fallait-il en trouver la raison exacte car un scientifique ne peut pas se contenter d’une simple impression déduite d’une observation par trop suggestive. J’ai été saigné des milliers de fois par des moustiques variés qui m’ont laissé des souvenirs désagréables comme la dengue ou la malaria et depuis quelques années si ces petites bêtes continuent à s’abreuver de mon sang impur (que la Croix-rouge refuse de me prélever) je n’éprouve plus aucune réaction cutanée. Si l’hypothèse des odeurs attirantes pour les moustiques était vérifiée, je n’entrerais pas dans la catégorie des personnes qui ne se font pas piquer parce qu’elles repoussent les moustiques et pourtant ces spécimens humains privilégiés existent !

Une équipe pluridisciplinaire de l’Université de Wageningen aux Pays-Bas a voulu en savoir plus sur cette différence entre les individus et ils ont procédé à une étude détaillée de la flore bactérienne qui fleurit sur notre corps, en particulier dans les parties humides de notre anatomie, les pieds et les aisselles notamment. Qu’on le veuille ou non, qu’on se lave trois fois par jour en se brossant vigoureusement, il reste des milliards de bactéries et des champignons microscopiques sur notre peau qui vivent heureusement en bonne harmonie avec nous et ne nous procurent aucun désagrément sinon que notre transpiration peut parfois être particulièrement odorante. Et ce n’est pas la transpiration en soi qui sent puisque c’est pratiquement de l’eau distillée mais les éléments chimiques produits par les bactéries qui vivent dans les moindres recoins de notre épiderme et de notre appareil pileux. Chaque personne dégage une odeur particulière qui lui est propre tout simplement parce que chaque individu transporte sur lui une panoplie de bactéries qui lui est unique en termes de diversité de cette flore microbienne cutanée.

L’équipe de l’université batave a réuni 48 volontaires mâles acceptant de se plier à l’expérience dont le but était d’élucider la raison pour laquelle les moustiques sont attirés par certains hommes et pas par d’autres. On leur a demandé de s’abstenir durant les quelques jours précédant l’expérience de boire des boissons alcoolisées en particulier de la bière, de bannir l’ail, les oignions et les plats épicées, également de s’abstenir d’utiliser un savon ou un détergent en se douchant, un simple rinçage, de ne pas utiliser un déodorant quelconque et pour parachever leur préparation de s’obliger à porter pendant deux jours des chaussettes de nylon que leur fournissait le laboratoires après avoir stérilisé les dites chaussettes, sans se laver les pieds. Pour les odeurs de pieds, les chaussettes en nylon, il n’y a pas mieux. Pour tester si les odeurs des pieds attiraient les moustiques, les pieds de ces volontaires ayant bien mariné dans leurs chaussettes en nylon ont été frottés avec des petites billes de verre pour absorber les bactéries et les petits tas de billes ont été placés au centre de sortes d’enclos surmontés d’un filet et légèrement ventilés pour dissiper ces odeurs. Un système permettait d’observer par quel échantillon d’odeurs de pied les moustiques étaient attirés et avec quelle intensité simplement en piégeant les moustiques attirés par cet appareillage rudimentaire mais efficace. Les mêmes prélèvements ont été utilisés pour identifier la flore bactérienne par séquençage de l’ARN 16S des ribosomes. Juste une brève explication, l’ARN 16S est une molécule d’acide ribonucléique qui fait partie de la grosse machinerie impliquée dans la synthèse des protéines, les ribosomes, et chaque espèce vivante possède son propre ARN 16S. L’ARN 16S de dizaines de milliers de bactéries différentes est connu et il est alors très facile d’identifier une bactérie par ce simple séquençage. Il ne faut pas oublier de mentionner que c’est le moustique vecteur de la malaria (Anopheles gambiae) qui a été utilisé au cours de cette étude.

Premier résultat intéressant, sur les 48 volontaires, six d’entre eux n’attiraient pas ou très peu les moustiques. Pourtant la plante des pieds, près des orteils, est colonisée en moyenne par un demi million de bactéries par centimètre carré dans les conditions de l’expérimentation, mais dans la vie courante ce doit être sensiblement la même situation. Il faut dire que les bactéries ont tendance à se multiplier en moyenne en moins d’une heure et si le matin, après une vigoureuse douche, on a encore deux cent mille bactéries par centimètre carré de peau, à la fin de la journée on a atteint aisément plusieurs millions, mais pas de souci, nos pieds sont toujours en bon état, du moins dans la plupart des cas.

Deuxième résultat, l’attractivité de chaque individu volontaire pour l’expérience s’est révélée ne pas être directement corrélée avec la densité bactérienne mais plutôt avec la diversité de leur « microbiome » ou population microbienne. Plus le nombre d’ARN 16S différents était élevé, donc plus il y avait de bactéries différentes dans les prélèvements, moins les individus attiraient les moustiques ou plutôt les petits tas de billes odoriférants disposés au milieu des pièges, on n’a tout de même pas exposé ces volontaires à des attaques répétées d’essaims de femelles de moustiques assoiffées de sang. L’illustration ci-dessous montre une corrélation statistique entre les différentes bactéries identifiées et le pouvoir attractif ou non attractif rapporté aux sujets volontaires de l’expérience.

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On remarque d’abord que plus la flore bactérienne est diversifiée moins les moustiques sont attirés (partie gauche du diagramme) et au contraire quelques bactéries seulement sont particulièrement responsables de cette attractivité (en bleu dans partie supérieure droite du diagramme) comme Leptotrichia, une bactérie communément trouvée dans la bouche ou Delftia, une bactérie commune que l’on trouve sur la peau et les cheveux alors qu’à l’opposé Variovorax, proche cousine de Delftia, également commune sur la peau, ne relâche pas les mêmes substances volatiles. Comme on peut le voir le microbiome de l’épiderme est très complexe et certaines bactéries se nourrissent des excrétions d’autres de leurs congénères et transforment ces substances volatiles en permanence. Parmi ces substances on peut citer des acides, comme l’acide octanoïque ou l’acide caprylique, qui sent la chèvre, ou encore des aldéhydes et des esters variés. L’identification précise de l’ensemble de ces molécules est en cours dans le laboratoire de l’Université de Wageningen dans le but de mettre au point des pièges attirant les moustiques de manière spécifique. En effet, le moustique vecteur de la fièvre jaune, Aedes aegypti, n’est pas attiré par les mêmes odeurs et il en est de même pour le vulgaire Culex pipiens de nos villes qui heureusement n’est pas normalement un vecteur de maladies parasitaires ou virales. Quand on pourra piéger ces sales bêtes avec ces substances naturelles qui font que nous sentons parfois un peu fort surtout au cœur de l’été, ce sera « le pied » et peut-être pourrons-nous nous en débarrasser pour notre plus grand confort au cours d’une calme nuit de juillet et on peut se poser la question de l’opportunité de se laver souvent ou au contraire moins souvent pour moins attirer les moustiques …

Lien : http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0028991