Le campagnol des prairies : un modèle de fidélité (conjugale) amoureuse ?

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Ce petit rongeur natif des grandes prairies d’Amérique du Nord est un modèle d’étude de la fidélité du couple et il a été étudié en détail au Centre de Neurosciences sociales à l’Emory University d’Atlanta pour tenter de décrypter les mécanismes neuronaux qui établissent la fidélité conjugale. Le campagnol des prairies est en effet strictement monogame durant sa courte existence, pas beaucoup plus de deux années. Pour comprendre le protocole expérimental utilisé il faut rappeler que ce campagnol (Microtus ochrogaster) est plus actif le jour durant l’hiver et plutôt nocturne durant l’été et les couples se forment à la fin de l’hiver. Le mâle et la femelle s’occupent conjointement des petits qui sont capables de se nourrir dès l’âge de deux semaines. Une stimulation lumineuse directe de certaines zones du cerveau a permis d’élucider le mécanisme de fidélité de ces couples de petits rongeurs car les couples se forment au printemps quand les jours commencent à augmenter.

Il est apparu évident que deux zones du cerveau sont particulièrement impliquées dans la fidélité, le cortex préfrontal médian et le nucleus accumbens et ces deux zones cérébrales sont connectées par des neurones spécifiques. le nucleus accumbens est sensible à la lumière via le nerf optique et se trouve être également le centre nerveux traitant les mécanismes de récompense, de l’accoutumance et du plaisir.

Lorsque une femelle est mise en présence d’un mâle inconnu l’activité des neurones du nucleus accumbens est d’autant plus élevée que le couple va se former rapidement après la période qu’on appellerait anthropomorphiquement « le flirt ». En stimulant ce noyau accumbens à l’aide d’éclairs lumineux produits par une micro-fibre optique implantée dans le cerveau l’équipe de neurobiologistes a pu ainsi montrer que des femelles ayant déjà formé auparavant un couple avec un mâle, mises alors en présence d’un autre mâle inconnu, dédaignaient ce dernier malgré ces stimuli lumineux censés au contraire provoquer ce que l’on pourrait appeler l’approche amoureuse. Les circuits neuronaux semblent avoir été figés afin de permettre cette fidélité de couple. Si au contraire une femelle n’ayant pas encore formé de couple et également stimulée par des éclairs lumineux (directement dans le cerveau) est mise en présence d’un mâle alors la formation du couple – la période de « flirt » – est beaucoup plus rapide.

Toute la question est de savoir si on peut influer d’une manière ou d’une autre, à l’aide de drogues par exemple, sur la naissance de l’amour et des sentiments et leur solidité dans le temps. Le campagnol des prairies ne reste tout de même qu’un modèle d’étude et ces expériences très démonstratrices ne peuvent pas être extrapolées à l’homme, du moins en ce qui concerne les comportements amoureux.

Source et illustration : Emory University

L’amnésie de l’enfance

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J’ai écrit il y a quelques années de courtes mémoires à usage personnel justement sur la mémoire en tentant de remonter aussi loin que possible dans les recoins les plus inaccessibles des méandres de mes neurones afin d’atteindre le souvenir le plus reculé que je pouvais retrouver. Au cours de cette démarche très introspective et parfois nombriliste je n’ai jamais réussi à remonter avant l’âge de trois ans et neuf mois. J’ai pu précisément dater le premier souvenir que mon cerveau avait emmagasiné car il s’agissait de la cérémonie de baptême de ma sœur cadette. Au cours de cette remontée dans le temps, ce qui était resté le plus présent et le plus palpable si l’on peut dire était toujours associé à des situations de stress, de peur ou d’émotion. L’impression des souvenirs dans le cerveau est en effet d’autant plus indélébile qu’elle est associée à ce type de situation. Par exemple je pourrais encore aujourd’hui retrouver l’endroit précis où mon père tua une vipère avec sa petite canne munie d’une pointe métallique en un lieu que ma mémoire retint comme « le chemin de la vipère » et j’irai plus loin en pouvant décrire avec précision qu’il y avait du soleil, un léger vent du nord, ce devait être en juin ou juillet, le chemin en question bordé de buissons de pruneliers et un petit chêne derrière ces buissons. Remémorer avec autant d’exactitude un tel événement n’était possible que parce que tout mon organisme était en alerte probablement comme la cérémonie qui avait suivi le baptême de ma sœur, je devais probablement avoir une peur effroyable devant toutes les têtes inconnues qui avaient participé à cette réunion familiale.

Mais avant l’âge de trois à quatre ans, rien, le trou noir, le néant, c’est ce que les spécialistes de la mémoire appellent « l’amnésie de l’enfance ». On est devenu progressivement incapable de retrouver nos souvenirs de tendre enfance et cette situation a fait l’objet de nombreuses investigations qui toutes constatent que vers l’âge de 8 à 9 ans un processus d’amnésie se met en place et efface pratiquement tous les souvenirs dont le cerveau s’était si l’on peut dire encombré alors qu’il n’avait pas terminé sa maturation architecturale. Certes, les récits de la mère, la présence de photographies, de films ou d’autres traces variées peuvent raviver les souvenirs enfouis que l’enfant croyait oubliés à jamais mais cette analyse restait trop subjective. C’est la raison pour laquelle une équipe de l’Emory University à Atlanta s’est penchée soigneusement sur l’amnésie de l’enfance étudiée entre autres par Zygmund Freud dès 1905 qui ne se pencha pas sur l’enfance mais étudiait plutôt les adultes. Freud, tout obsédé sexuel refoulé qu’il était en réalité sans jamais l’avoir reconnu publiquement, considérait que l’amnésie de l’enfance était le reflet d’une négation de la sexualité naissante, un peu la théorie du genre qui est développée par Peillon, j’ai enfin retrouvé le nom de l’actuel ministre de l’Education Nationale, mais je m’égare.

Depuis les années 90 de nombreux spécialistes ont revisité l’amnésie de l’enfance en adoptant des démarches scientifiques dont les protocoles ont été établis très scrupuleusement afin d’éviter tous les biais pouvant conduire à des interprétations erronées.

En étudiant 83 enfants dont 44 filles dès l’âge de trois ans et en les suivant jusqu’à l’âge de 9 ans et en se concentrant sur divers évènements marquants de leur enfance avec l’assistance des parents qui fournissaient les dates exactes des évènements que pouvaient relater ces enfants, l’équipe de psychologues de l’Université Emory a pu déterminer assez précisément à quel événement un enfant peut facilement remonter et également à partir de quel âge le processus de l’amnésie s’installe.

Chaque année, l’équipe conduisant cette recherche retrouvait les enfants et souvent avec l’aide de leur mère tentait de laisser ces enfants s’exprimer spontanément sur leurs souvenirs. Ces premiers souvenirs ont pu ainsi être retrouvé entre 63 et 72 % des cas jusqu’à l’âge de 7 ans mais à huit et neuf ans, cette faculté de se remémorer les souvenirs chute dramatiquement à une exception près, les souvenirs les plus marquants semblent résister à l’amnésie et sont renforcés par des détails précis qui persistent plus tard. Selon Patricia Bauer, l’un des auteurs de l’étude, le mécanisme de la mémoire semble être comme un filet dont les mailles très lâches dans l’enfance se resserrent progressivement au fur et à mesure que le cerveau atteint un degré de complexité plus élevé au cours de sa maturation qui s’accélère justement vers l’âge de sept à huit ans et se termine ensuite vers l’âge de 18 ans. Beaucoup de souvenirs passent au travers de ce « filet » avant cet âge de huit ans. Les mécanismes de maturation finale du cerveau, en gros entre 8 et 18 ans, restent encore mystérieux. A n’en pas douter les techniques d’investigation comme l’IRM fonctionnelle soulèveront peut-être le voile un jour car ce type d’étude permettrait d’expliquer de nombreux dysfonctionnements du comportement.

Ma petite et humble recherche introspective n’était donc pas éloignée de la réalité …

Source : Emory University News et  

http://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/09658211.2013.854806