Déclin européen : un autre exemple

 

En 1971, la firme japonaise Morita Kogyo Co, Ltd débuta la commercialisation des glycosides extraits d’une plante originaire d’Amazonie, la stévia (Stevia rebaudiana), comme édulcorant naturel. Il fallut attendre 40 ans pour que l’Union Européenne se décide enfin à autoriser la vente des extraits de cette plante comme agent sucrant naturel. La raison totalement erronée et jamais prouvée invoquée par les régulateurs était que le stévioside, l’agent sucrant 350 fois plus puissant que le saccharose, pouvait peut-être, en raison de sa structure, présenter une activité pouvant le cas échéant interférer avec les hormones stéroïdes, ou dans le pire des cas qu’il pouvait présenter un pouvoir mutagène en raison de la présence d’un méthylène exo-cyclique, on ne sait jamais, et par précaution il était en principe préférable d’en interdire l’usage.

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Pour les amateurs de chimie, le méthylène exo-cyclique en question est symbolisé par le double trait adjacent au cycle de sept atomes de carbone de la molécule de stéviol, commune aux divers composés du stévia qui comprennent des sucres attachés au stéviol. J’ai délibérément écrit en caractères gras ce qui résume en effet la position des régulateurs qui n’y connaissent strictement rien et font appel à des experts qui n’y connaissent rien non plus mais sont politiquement orientés dans le sens indiqué par les décideurs politiques. La situation était de plus sous le contrôle des fabricants d’agents sucrants artificiels comme l’aspartame ou la saccharine car c’est un marché juteux, très juteux, représentant des dizaines de milliards de dollars. Les Japonais plutôt méfiants quant à ce qu’ils mettent entre leurs baguettes pour se nourrir ou dans leur tasse de thé pour s’abreuver avaient bien compris dès 1970 que le stévioside étaient préférables aux faux sucres de synthèse. L’Union Européenne a donc finalement avec plusieurs trains (à petite vitesse) de retard autorisé la mise sur le marché du stévioside ou des extraits de la plante comme agents édulcorants (voir le lien du Journal Officiel Européen).

Et quand j’écris plusieurs trains de retard, c’est tout simplement parce que les industriels européens, encore une fois, ont été freinés par les directives européennes soumises qu’on le veuille ou non au lobbying des firmes américaines ainsi qu’à la structure même de l’industrie européenne, j’y reviendrai. En 2007, Coca-Cola annonça à grands renforts de publicité qu’elle allait incorporer du stévioside dans ses boissons sucrées et PepsiCo suivit quelques mois plus tard, rien de plus normal. L’affaire était bouclée. Qui sont aujourd’hui les premiers producteurs de stévioside et de rebaudioside A, l’autre édulcorant du stévia, dans monde ? Coca-Cola avec le Truvia et PepsiCo avec son PureVia. Mais la généralisation du stévioside comme agent sucrant n’a jamais pu entrer en concurrence directe avec l’aspartame, le sucralose ou la saccharine car même si le pouvoir édulcorant de ces édulcorants du stévia est nettement supérieur, les trois derniers sont infiniment moins chers à produire par synthèse chimique et … business is business, as usual. Périodiquement et depuis 2007, diverses sociétés tentent de relancer l’utilisation des extraits de stévia en organisant par exemple des sondages, naturellement en toute honnêteté à n’en pas douter, qui montrent que 65 % des Américains se méfient des « faux » sucres de synthèse et qu’ils se disent prêts à boire des sodas contenant du stévioside plutôt que de l’aspartame ou de la saccharine. Le regain d’intérêt pour le stévioside et rebaudioside A tient au fait qu’ils sont stables à la chaleur contrairement à l’aspartame ou la saccharine et qu’ils sont d’origine naturelle. C’est l’argument massue pour ne pas dire « choc » qu’utilise la firme SteviaFirst ( http://www.steviafirst.com ) pour promouvoir ses extraits de stévia à des prix compétitifs après avoir amélioré les conditions d’extraction et de purification des divers édulcorants contenus dans la plante parallèlement à une sélection sur le terrain des variétés plus riches en rebaudioside A qui présente un moindre goût amer en comparaison des autres dérivés et un pouvoir édulcorant 30 % plus élevé que celui du stévioside lui-même. Le challenge consiste donc à disposer de grandes quantités de plantes, le principal producteur actuel étant la Chine et la production japonaise étant captée par le marché local, et d’optimiser le processus industriel de purification afin d’atteindre des coûts de production compétitifs mais aussi et surtout en organisant des campagnes de dénigrement systématique des édulcorants artificiels, c’est pourquoi la couleur verte domine la publicité autour des extraits de stévia :

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Et quand je dis que l’Europe, et la France en particulier, ont plusieurs trains de retard, aucune firme européenne ne s’est lancée ni dans la culture de stévia ni dans l’extraction et la commercialisation du stévioside et du rebaudioside A. Plusieurs raisons à cet état de fait déplorable, il est difficile en Europe de faire appel à des hedge funds pour financer un projet industriel, c’est pourtant ce qu’a fait SteviaFirst à Los Angeles qui a levé facilement 6 millions de dollars pour la construction d’une unité pilote de production. De plus les investisseurs se méfient de l’Europe et ils ont raison, tout y est plus compliqué que dans d’autres pays comme les USA, le Canada, l’Australie ou même le Japon. D’un autre côté les agriculteurs sont trop attachés à leurs traditions et à leurs subventions pour se lancer dans des cultures innovantes comme celle du stévia et enfin la situation de quasi monopole des édulcorants artificiels contrôlés par des firmes comme Tate & Lyle, Abbott, Johnson & Johnson ou encore Bayer et bien d’autres freinent tout innovation. L’avenir des édulcorants à base de stévia est donc entre les mains de petites firmes innovantes à la tête desquelles des entrepreneurs ayant le goût du risque finiront par imposer leur produit car le naturel ne tue pas …

Source : inspiré partiellement d’un article paru dans Forbes Magazine

http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2011:295:0205:0211:EN:PDF 

Des nouvelles sur l’édulcorant sucralose (Canderel, Splenda ou Aqualoz)

Le sucralose, constituant de l’édulcorant appelé Canderel, deuxième édulcorant non calorique du marché après l’aspartame est un saccharose tri-chloré dont le pouvoir « sucrant » est plus de 500 fois supérieur à celui du saccharose dont il dérive. Le saccharose est le vulgaire sucre de table obtenu à partir de canne à sucre ou de betterave. Le Canderel, pour reprendre le nom français de cet édulcorant a été testé depuis sa découverte dans les années 70 sur de nombreuses personnes en bonne santé et on n’a jamais trouvé d’effets indésirables d’autant plus qu’il est utilisé par exemple dans une tasse de café en quantités infimes compte tenu de son pouvoir sucrant. Une récente étude a pourtant été conduite sur des sujets obèses mais non diabétiques. Dix sept volontaires obèses, selon la définition de l’indice de masse corporelle, ont été soumis au test classique de tolérance au glucose qui consiste à boire un certaine quantité d’eau glucosée, en général 75 grammes de glucose dans un demi-litre d’eau, et de se soumettre ensuite à des analyses sanguines afin de suivre l’évolution du sucre circulant ainsi que le taux d’insuline. Le test est effectué à jeun et une prise de sang est effectué juste avant de boire l’eau glucosée. Les sujets buvaient d’abord un grand verre d’eau puis un verre d’eau glucosée (75 grammes de glucose) et le test était suivi par analyses sanguines chaque demi-heure. Les mêmes sujets servant de contrôle pour eux-mêmes un autre jour buvaient un verre d’eau avec du sucralose immédiatement suivi du verre d’eau glucosée. Les tests montrèrent que le pic de glucose est augmenté en valeur de 20 % et que l’insuline circulante est également augmentée de 20 % de manière inexplicable puisque le sucralose seul n’a pas d’effet sur la sécrétion d’insuline. Comme cette étude fut entreprise pour connaître si précisément l’usage de sucralose (Canderel) quotidien n’avait pas d’effet sur l’organisme, les médecins de l’hôpital universitaire de St-Louis dans le Missouri n’ont pu en déduire qu’une explication plausible, la perception du « sucré » s’effectue d’abord au niveau des papilles gustatives puis de récepteurs intestinaux et également au niveau du pancréas en induisant alors la sécrétion d’insuline. Le mécanisme d’action reste inconnu mais les médecins qui ont participé à cette étude se demandent tout de même, à la vue des résultats obtenus, si l’usage quotidien d’édulcorants artificiels surtout chez les personnes obèses non diabétiques afin de diminuer l’apport de calories ne pourrait pas à la longue induire une résistance à l’insuline qui caractérise le diabète de type II. Certes toutes les personnes souffrant de sur-poids ne prennent pas systématiquement des édulcorants artificiels (cyclamates, aspartame, sucralose ou encore stévioside) mais il reste encore des études à réaliser pour être certain que ces édulcorants ne contribuent pas à l’apparition de diabète.

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(noir: carbone, rouge: oxygène, vert: chlore)

 

Source : wustl.edu