Faut-il se laver tous les jours ?

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C’est en observant son cheval se roulant dans la poussière les 4 fers en l’air puis projetant de la terre sur son ventre (photo, crédit AOBiome) que le Docteur David Whitlock commença à réfléchir au sujet de l’utilité de se savonner tous les jours sous la douche. Le cheval se plie à ce rite quotidien pour répartir sur tout son corps la flore bactérienne du sol avec laquelle il cohabite. Whitlock, chimiste de son état, collecta cette flore bactérienne qui neutralise les microorganismes dangereux et se nourrit également de substances toxiques dont en particulier l’ammoniaque qui contribue largement à la mauvaise odeur de la sueur. Ce chimiste hors normes a cultivé une partie de ces bactéries du sol et les a conditionnées, vivantes, en un spray qu’il utilise pour équilibrer sa propre flore bactérienne cutanée.

Il ne se lave plus depuis douze ans, tout au plus se rince-t-il avec de l’eau une fois par jour et pourtant il ne dégage aucune odeur désagréable ou nauséabonde. Au tout début de son expérience il ne croyait pas lui-même en la validité de son hypothèse mais fort de son succès il a créé une petite entreprise appelée AOBiome qui commercialise ce spray corporel appelé MotherDirt, littéralement la « mère de la saleté » (https://www.aobiome.com/about). Whitlock utilise ses sprays de bactéries quand il se lave les mains ou se rince le corps et/ou les cheveux pour reconstituer la balance naturelle de sa flore bactérienne.

Certaines bactéries du sol sont capables d’oxyder l’ammoniaque en oxydes nitriques et de dégrader des acides substitués comme les propionates et les butyrates responsables de la mauvaise odeur corporelle. En les réintroduisant sur la peau après une douche (sans agent détergent) pour équilibrer à nouveau la population bactérienne cutanée les odeurs inconvenantes de transpiration disparaissent et Whitlock en a donc fait l’expérience avec succès depuis 12 ans. De plus, les oxydes nitriques issus de l’oxydation de l’ammoniaque jouent un rôle physiologique bénéfique dans les situations de stress et Whitlock a constaté qu’il est toujours de bonne humeur depuis qu’il ne se « lave » plus.

L’homme moderne se lave trop et il déséquilibre sa peau mais également sa chevelure avec des détergents le plus souvent agressifs auxquels ne résistent pas ces bactéries capables d’oxyder l’ammoniaque. Se laver trop souvent favorise ainsi l’apparition d’infections cutanées et d’allergies, selon Whitlock. Enfin les odeurs corporelles font les choux gras des cosméticiens en vendant des déodorants … Est-il vraiment nécessaire de se laver en se savonnant abondamment tous les jours ? Je laisse à chacun le soin de répondre pour lui-même à cette question.

Source : Motherboard (motherboard.vice.com), illustrations AOBiome

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Comment le lombric résiste aux poisons des feuilles mortes

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On estime que 35 milliards de tonnes de feuilles d’arbres tombant au sol chaque année sont recyclées dans les sols. Ça fait beaucoup de carbone et parmi les mécanismes biologiques du recyclage il y a la microfaune des sols qui intervient activement et en particulier les vers de terre. Mais comment les vers de terre peuvent-ils résister à toutes les substances toxiques d’auto-défense que contiennent les feuilles des arbres, des arbustes et des buissons. Tous les végétaux ont en effet mis au point des mécanisme de protection contre les prédateurs et ce sont la plupart du temps des polyphénols toxiques qui peuvent être très abondants dans les feuilles, jusqu’à 25 % du poids sec. En toute logique les feuilles mortes ne devraient être dégradées que par des microorganismes équipés pour résister aux polyphénols. La question qui intriguait les biologistes était l’aptitude des vers de terre à s’en donner à cœur joie dans le compost sous des épaisseurs de feuilles mortes qui relarguent jusqu’à 200 kilos de tannins et autres flavonoïdes par hectare. Il a fallu la sagacité exemplaire d’une équipe anglo-allemande pour finir par comprendre pourquoi et comment le lombric survivait à ces polyphénols.

Certes il n’y a pas que des lombrics dans les feuilles en décomposition mais on peut imaginer que toutes sortes de larves d’insectes ont développé un mécanisme de défense similaire à celui du ver de terre. Cependant ce qui a été découvert est unique aux lombrics. Il s’agit d’une molécule aux propriétés détergentes puissantes qui empêche les polyphénols de se lier aux protéines solubles puis de les rendre insolubles avec les dégâts facilement imaginables que peut occasionner ce processus dans un organisme vivant. Il s’agit d’un d’un acide di-alkyl-furane-sulfonique unique aux lombrics identifié par les méthode classiques d’analyse d’extraits du tube digestif du ver sans aucune idée préconçue en réalisant ce que l’on appelle dans le jargon scientifique une recherche métabolomique, en d’autres termes une identification à l’aide machines presque automatiques de tout ce qui se trouve d’identités chimiques dans un échantillon de n’importe quel fluide biologique. Ce composé jusqu’alors inconnu a été appelé une drilodéfensine. Je dois avouer que j’ignore le pourquoi et le comment d’un tel mot mais les biologistes aiment beaucoup donner un nom à un composé chimique dont le nom scientifique est souvent rebutant comme on peut le constater.

Plus le lombric est exposé à des polyphénols comme par exemple des tannins, plus il sécrète uniquement dans son tube digestif cette drilodéfensine et il ne s’en trouve que mieux disposé à digérer ce qui est digeste pour lui d’une feuille morte. Ce composé chimique est soufré et représente jusqu’à 20 % du soufre total contenu dans le lombric, c’est dire à quel point ce ver doit dépenser une énergie considérable pour assurer sa survie dans l’environnement hostile que constituent les feuilles mortes. De plus ce détergent n’interfère pas avec les diverses activités enzymatiques nécessaires à la digestion.

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Selon les résultats obtenus au cours de cette étude, le plus abondant de la famille des drilodéfensines, le 2-ethyl-5-hexyl-4-furane sulfonate, se trouve dans la totalité des sols européens à raison d’un million de tonnes en estimant la masse de lombrics à une demi-tonne par hectare sans que ce composé se retrouve toutefois dans les excréments du ver de terre car il est astucieusement recyclé sans que l’on sache exactement comment. Une sorte de magie naturelle. Au contraire du lombric, les détergents industriels de synthèse, pour la plupart des phosphates, des phosphonates ou des sulfonates se retrouvent dans la nature et ne sont que lentement dégradés … mais on n’ose pas trop en parler.

Source en accès libre : Nature Communications, 2015; 6: 7869 DOI: 10.1038/ncomms8869