La culture hors-sol en milieu urbain : un rêve non rentable

Capture d’écran 2020-01-11 à 16.46.08.png

Des rangées de bok choï (chou chinois), de persil, d’estragon et de basilic joliment disposées aux côtés de dizaines de variétés de laitue poussent en harmonie sous la lueur rose de lumières LED dans une ancienne sucrerie. L’eau infusée de nutriments ruisselle sur les tours vertes, gardant les plantules hydratées et nourries. Il s’agit d’une ferme verticale intérieure techniquement avancée enfouie au fond d’un sous-sol dans un ancien entrepôt de Tate & Lyle devenu maintenant le Liverpool Life Sciences UTC.

Deux universitaires ont mis leurs ressources en commun, recruté des étudiants en doctorat et en maîtrise et cultivent la nourriture de manière hydroponique dans les tours – un concept de plus en plus populaire où les salades et les légumes à feuilles sont cultivés toute l’année dans des conditions précises dans des lits remplis de mousse synthétique empilés verticalement sans lumière du soleil ni sol naturels.

La ferme est la création de Jens Thomas et Paul Myers, tous deux issus de milieux scientifiques, qui se sont rencontrés pour la première fois lors d’une conférence puis à nouveau lors d’un cours de boxe thaï avant de décider de travailler ensemble. Ils ont fondé Farm Urban en 2014. Depuis lors, ils ont installé des systèmes dans toute la ville, notamment à l’Université de Liverpool, à l’hôpital pour enfants Alder Hey et aux jardins botaniques Ness et ont mené une série d’activités de sensibilisation du public. Leur objectif est de changer notre relation avec l’alimentation : les méthodes agricoles traditionnelles, disent-ils, et l’utilisation d’acres de terre ne sont plus « durables ». La population mondiale augmente – l’Organisation mondiale de la santé estime qu’elle atteindra 9,7 milliards d’habitants d’ici 2050, 70% des habitants vivant en zone urbaine.

Pour préserver les habitats naturels et améliorer la sécurité alimentaire mondiale, il faut une refonte complète des méthodes de production alimentaire, affirment Thomas et Myers. C’est une affirmation risquée car des projets similaires ont échoué, dont un dans le Grand Manchester. La Fondation de la Biosphère (Biospheric Foundation), basée dans un moulin sur les rives de la rivière Irwell à Salford, était censée être une ferme aquaponique urbaine de pointe, où les déchets de poisson fournissaient la source de nourriture pour les plantes en croissance, et les plantes devaient filtrer naturellement l’eau. Trois ans après son ouverture, le projet a été endetté de plus de 100 000 £ et la réputation de l’ensemble de la conception du système est partie en lambeaux.

Ces programmes de production alimentaire sont confrontés à des défis financiers très réels. Premièrement, il y a des coûts qui, s’ils ne sont pas gérés avec soin, pourraient finir par être astronomiques. Ils sont principalement associés à la consommation d’énergie requise pour maintenir un environnement contrôlé et fournir de la lumière artificielle. Il y a le problème de l’empreinte carbone de l’utilisation de grandes quantités d’énergie dans les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre. On a également critiqué ce type d’exploitations agricoles pour leur capacité à produire uniquement des légumes verts feuillus et non des cultures plus caloriques.

Pourtant Thomas et Myers insistent sur le fait que leur projet est différent. Leurs objectifs sont qualifiés d’ « hyperlocaux ». Il s’agit de démarrer une production de petite taille et susciter un intérêt commercial local croissant pour leurs produits. Leur ferme verticale actuelle, qui a été expédiée du Canada, a été payée par First Ark, une organisation d’investissement social basée à Knowsley. Le financement de 150 000 £ est en partie prêté et en partie subventionné. Thomas et Myers espèrent récupérer une partie de l’argent en vendant des caisses de salade pour 12,50 £ aux particuliers et aux entreprises, les abonnements annuels coûtant 600 £. Ils ont également lancé une campagne de financement participatif, Greens for Good, où chaque boîte de légumes verts achetée par une entreprise locale doit aussi prendre en charge une autre boîte de légumes verts allant dans une école locale. Ils ont levé plus de 17 000 £ sur leur objectif de 25 000 £.

Myers s’est intéressé à la production alimentaire tout en préparant son doctorat à l’Institut national du cancer. Des milliards sont dépensés pour la recherche sur les médicaments, mais il estime qu’il doit y avoir une approche plus globale pour examiner comment le régime alimentaire et la qualité des aliments peuvent affecter la santé. «C’est l’agriculture du futur. Sans pesticides passant directement de l’agriculture traditionnelle avec traction animale en court-circuitant celle des tracteurs qui détruit régulièrement la planète afin d’atteindre une approche plus durable », dit-il. Myers est pleinement conscient des risques de son cheminement de carrière choisi. « Oui, j’ai un peu peur – nous avons contracté une énorme dette – mais nous l’avons minimisée autant que possible humainement et maintenant il ne s’agit plus que de continuer et de travailler pour que cela fonctionne. »

Cet article paru sur The Guardian mérite quelques remarques. La culture hydroponique hors-sol n’est rentable que si elle est pratiquée en l’absence de source lumineuse artificielle ou, par conséquent, si l’énergie électrique est disponible à un coût modique. Ces genres de situations se retrouvent dans le désert du Neguev – ensoleillement abondant, donc inutilité d’un éclairage artificiel – et à l’opposé en Islande où l’électricité et le chauffage sont pratiquement gratuits. J’ai visité il y a quelques années des serres dans lesquelles étaient cultivés des légumes à feuilles en hydroponie dans un pays tropical. Pour assurer la circulation de l’eau et un éclairage d’appoint pour stimuler la croissance des plantes, l’alternance jour-nuit étant de 12 heures, ces serres étaient donc dépendantes d’un groupe électrogène puisqu’elles se trouvaient dans une zone non reliée au réseau électrique. Une aberration … Dans les propos rapportés dans cet article il y a enfin une stupidité quand l’un des objectifs de ce type de culture est de réduire les émissions de CO2 alors que de nombreux maraîchers pratiquent l’enrichissement de l’atmosphère de leurs serres justement avec ce gaz pour augmenter jusqu’à 30 % la vitesse de croissance des plantes. Le seul avantage des cultures hors-sol en milieu totalement contrôlé, requérant donc une filtration micronique de l’atmosphère et une stérilité draconienne, est de s’affranchir de l’usage de pesticides, en particulier de fongicides. Ce type d’approche nécessite la création de sas d’accès et un respect total des conditions de stérilité, ce qui complique considérablement l’installation. Il apparaît donc que l’objectif « écologique » d’un tel projet est tout à fait contestable.

Nouvelles du Japon : la culture hors-sol en plein développement.

Capture d’écran 2018-07-04 à 11.38.58.png

La société Spread ( http://www.spread.co.jp/en/technology/ ) s’est spécialisée depuis une dizaine d’années dans la culture hors-sol, aussi appelée hydroponie, à grande échelle, et pour diverses raisons. Le climat au Japon varie entre des étés avec des températures tropicales et de fortes précipitations et des hivers parfois longs et froids en raison de la proximité de la Sibérie. Si le riz profite de l’humidité estivale il n’en est pas de même pour beaucoup d’autres cultures maraîchères. De plus la paysannerie japonaise vieillit et un bon nombre d’exploitations agricoles disparaissent chaque année. Les jeunes Japonais sont plutôt attirés par les villes et délaissent donc l’agriculture. Inévitablement la recherche de solutions pour pallier à ce changement démographique a conduit la société Spread à en quelque sorte industrialiser la production de légumes et en particulier de salades.

Par exemple l’exploitation située à Kameoka près de Kyoto et construite par Spread produit 30000 salades (trois variétés différents) par jour dans des conditions sanitaires proches de la stérilité, en hydroponie et éclairage artificiel. L’équilibre des nutriments est strictement contrôlé ainsi que la teneur en CO2 et l’éclairage.

La clientèle des échoppes et des super-marchés a tout d’abord été réticente en apprenant que des salades étaient cultivées « sans soleil » puis comme elles étaient garanties sans aucun pesticides alors le marché s’est rapidement développé et il y a aujourd’hui plus de 200 fermes maraîchères de ce type au Japon. De nombreux grands groupes industriels ayant fermé des usines pour répondre à l’évolution des marchés ont reconverti leurs locaux en fermes de culture hors-sol. Dans la seule préfecture de Fukushima plus d’une dizaine de grandes installations de culture maraîchère hydroponique ont vu le jour et le groupe Fujitsu a reconverti des locaux où étaient produits des semi-conducteurs en d’immenses installations maraîchères « verticales », des fermes au sein desquelles l’automatisme se développe rapidement. Et dans ce domaine les Japonais sont à la pointe du progrès. Dans les banlieues de l’immense agglomération de Tokyo de telles fermes surgissent un peu partout bien que les plantes ne « voient » jamais le Soleil.

Pour accompagner cette nouvelle technologie les plantules sont produites par clonage des cellules de méristème en milieu strictement stérile, une technique qui a d’abord été mise au point pour la culture in vitro des plantules de bananiers et de palmiers à huile. Elle est aujourd’hui appliquée à grande échelle pour la production de salades, d’aubergines, de tomates, de courgettes et de bien d’autres légumes. Encore une fois le Japon fait figure de leader dans ce nouveau créneau de l’agriculture high-tech. Il y a une dernière motivation qui va favoriser le développement de cette technologie, c’est le changement du climat que ce soit vers le « plus chaud » ou vers le « plus froid ». Dans les deux cas cette approche se révélera judicieuse.

Source et illustration : Spread