Histoire de bourdons et d’abeilles

800px-Bumblebee_05.jpg

Dans le domaine de l’agriculture sous serre, les plantes nécessitant des insectes pollinisateurs posent quelques problèmes aux horticulteurs. C’est la raison pour laquelle il existe une grosse demande de la part de ces professionnels en particulier de bourdons pour polliniser les tomates cultivées sous serre. Or les bourdons semblent en voie d’extinction dans de nombreux pays dont en particulier au Canada et aux USA. Comme on pouvait s’y attendre les écologistes politiques, très friands de ce genre d’information, ont immédiatement accusé l’activité humaine, dont l’agriculture intensive détruit les biotopes naturels mais aussi les pesticides dont les néonicotinoïdes inscrits sur la liste noire de ces mêmes écologistes et enfin, on pouvait s’y attendre aussi, le réchauffement climatique.

Or il n’en est rien ! Au moins en Amérique du Nord et en Europe les bourdons sont dévastés non pas par tous les facteurs énumérés ci-dessus mais par les abeilles (Apis millifera) d’origine européenne, c’est-à-dire la grande majorité des abeilles utilisées quasiment industriellement pour polliniser les cultures en plein champ et accessoirement pour produire du miel. En effet ces abeilles dont ces mêmes écologistes ont déploré la disparition, sont porteuses de deux virus qu’elles transmettent aux bourdons lorsque ces deux espèces, d’ailleurs apparentées phylogénétiquement, butinent les même fleurs. Cette découverte réalisée à l’Université du Vermont est tout à fait inattendue et s’explique aisément.

Les abeilles sont de véritables animaux d’élevage au même titre que les poulets ou les porcs et elles ont accumulé au cours de cet « élevage » toutes sortes de microorganismes pathogènes et de parasites. Deux virus originaires des abeilles européennes se transmettent par ce processus de butinage commun vers les bourdons. Il s’agit du BQCV, ou Black Queen Cell Virus, qui attaque la pupe des reines et du DWV (Deformed Wing Virus) qui infecte aussi les abeilles et a pour effet de déformer les ailes de ces dernières, ce qui limite dramatiquement leurs performances de butinage. L’étude de cette transmission virale horizontale a été réalisée en identifiant la présence de ces virus dans les bourdons (Bombus bimaculatus ou B. vagans) oeuvrant près de ruches ou à plus d’un kilomètre de ruches d’Apis millifera d’origine européenne. Cette distance de un kilomètre est considérée comme une sécurité car le bourdon n’effectue jamais de vols aussi longs depuis son nid.

Lorsque les bourdons butinaient près d’un rucher infecté par l’un ou l’autre de ces deux virus (le plus souvent les deux) 75 % d’entre eux devenaient infectés par le BQCV et près de 10 % par le DWV en une saison. Or comme les producteurs de bourdons pour la pollinisation des plantes cultivées sous serre se fournissent en recherchant des nids de bourdons naturels, il est évident qu’ils devront prendre des précautions drastiques lors de leurs campagnes de prélèvements puis d’élevage car les bourdons infectés peuvent alors transmettre ces virus à d’autres bourdons et ainsi ruiner un élevage entier.

La conclusion de ce travail est évidente. Il ne faut pas tout de suite incriminer l’activité humaine pour des raisons idéologiques devant une telle situation encore que la domestication intensive des abeilles avec leur cortège de pathogènes puisse être le résultat indirect de cette activité humaine.

Source : https://doi.org/10.1371/journal.pone.0217822.t001 , illustration Wikipedia

Pauvres abeilles

 

téléchargement

Les abeilles et bien d’autres insectes pollinisateurs sont déjà malmenés par les insecticides systémiques notamment utilisés dans l’enrobage des semences comme les néo-nicotinoïdes, j’en ai parlé dans un précédent billet. Le Fipronil est aussi enfin banni dans toute l’Europe depuis ce mardi mais curieusement les Anglais se sont abstenus par deux fois quand les Européens ont pris ces décisions et pourtant le déclin des populations d’abeille outre-Manche est tout aussi catastrophique qu’en Europe continentale. En Grande-Bretagne, comme les deux tiers des cultures ont besoin d’insectes pollinisateurs pour qu’on puisse avoir par exemple des fruits, des tomates, des melons, des haricots verts, des petits pois, ou encore des aubergines et bien d’autres productions maraîchères les producteurs importent des bourdons qu’ils lâchent dans les serres afin d’effectuer la pollinisation. Il existe une réglementation très stricte sur l’état sanitaire des bourdons importés, un business très florissant, afin qu’ils ne répandent pas de maladies parasitaires. Mais les marchands de bourdons, si on peut parler ainsi de cette corporation peu banale, ne sont pas très regardants et les documents d’exportation sont remplis sans qu’ils aient vérifié dans le détail l’état de santé de ces utiles petites bêtes. Un test ADN pourrait pourtant être effectué rapidement et efficacement pour déterminer la présence de parasites ou de virus, mais ça coûte cher (environ 5000 dollars) et les marchands de bourdons ne le font pas et se contentent d’un examen à la va-vite à la loupe sur quelques bourdons et le tour est joué. Les importateurs ne sont pas trop regardants aussi. Plus des deux tiers des colonies de bourdons importées sont infectées par des champignons transmissibles aux abeilles comme les Nosema, les Ascosphaera, un autre champignon microscopique qui détruit les couvains ainsi qu’une bactérie fatale également pour ces mêmes couvains (Paenibacillus) et enfin un virus qui provoque une atrophie des ailes. Bref, c’est comme si on voulait éradiquer les abeilles et les bourdons en répandant sur le marché des insectes malades pour tuer le peu qui reste en bonne santé, déjà affaibli par les insecticides. Normalement la directive européenne 2003/881/CE enjoint les importateurs de bourdons à exiger un certificat sanitaire approuvé par les autorités douanières mais le laxisme est de mise : comment contrôler plus d’un million de nids de bourdons chaque année voyageant de par le monde et finissant dans les serres à fruits et légumes, dont 50000 en Grande-Bretagne ? La tâche est tout simplement impossible malgré l’enjeu économique car la disparition concomitante des abeilles constituerait une catastrophe économique à grande échelle. On peut au moins, en conclusion, féliciter les écologistes professionnels anglais qui ont pris la peine de lancer cette alarme …

Source : J. Applied Ecology, photo : Wikipedia

Abeilles: conclusions inquiétantes de l’EFSA sur l’impact des pesticides

 

BRUXELLES – La Commission européenne pourrait proposer d’interdire l’utilisation de certains pesticides après les conclusions inquiétantes rendues mercredi par l’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur leur impact létal pour les abeilles.

L’EFSA a rendu mercredi des conclusions inquiétantes sur l’impact de trois types de produits sur le nectar et le pollen, a expliqué Frédéric Vincent, porte-parole de Tonio Borg, commissaire européen en charge de la Santé et des Consommateurs.

Il a indiqué que cet avis avait été demandé par la Commission.

Une lettre va être adressée cette semaine au groupe allemand Bayer et au suisse Syngenta, qui produisent les pesticides comportant les trois néonicotinoïdes incriminés –clothianidin, imidacloprid et thiamethoxam–, notamment le Cruiser OSR, pour leur demander de réagir à ce rapport, a annoncé M. Vincent, précisant que les deux groupes avaient jusqu’au 25 janvier pour répondre.

D’autre part, la Commission européenne a décidé d’inscrire le sujet à l’ordre du jour de la réunion du comité permanent de l’UE en charge de ces questions prévue le 31 janvier. La Commission, avec les Etats membres, prendra les mesures qui s’imposent, a conclu le porte-parole.

Des Etats membres ont déjà pris des mesures au plan national. La France a ainsi retiré le 29 juillet l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du Cruiser OSR utilisé en traitement de semence pour le colza. Reste son usage pour le maïs qui, bien que contesté, n’a pas été à ce stade définitivement banni.

L’Italie et l’Allemagne interdisent l’usage des pesticides incriminés seulement pour le maïs, les Pays-Bas pour traiter les plantes qui attirent les abeilles, et la Slovénie pour toutes les plantes.

L’idée de la Commission européenne est d’arrêter une ligne de conduite au niveau de l’UE et d’aller si nécessaire vers une interdiction des produits incriminés.

Au fil des ans, les études scientifiques ont permis d’établir que les pesticides dits systémiques ou néonicotinoïdes ont bien un impact létal sur les abeilles, qu’ils désorientent, au point que certaines ne savent plus revenir à leurs ruches. En une quinzaine d’années, leur mortalité est passée de 5 à 30%.

Les apiculteurs ont déjà obtenu le retrait du Régent et du Gaucho (Bayer). Les fabricants insistent de leur côté sur l’impact économique de la suppression de leurs pesticides.

L’entreprise est prête à coopérer avec la Commission européenne et les Etats membres de l’UE et à développer des solutions pragmatiques pour aborder les lacunes en termes de données évoquées par l’EFSA, a réagi le groupe allemand dans un communiqué.

Sa division d’agrochimie, Bayer CropScience, rappelle que les nombreuses données rassemblées par le groupe ont été examinées par l’UE et les Etats membres et confirment que ses produits ne présentent aucun risque inacceptable.

Nous sommes convaincus que les nouvelles conclusions de l’EFSA ne changent rien à la qualité et à la validité de cette évaluation des risques, a ajouté le groupe.

Selon lui, la recherche a montré que plusieurs facteurs expliquent le déclin de la population des abeilles, le principal étant un acarien parasite de l’espèce Varroa.

Bayer CropScience s’engage à une utilisation responsable des néonicotinoïdes et investit dans un programme destiné à réduire leurs effets sur les abeilles, a encore affirmé l’entreprise.

L’agrochimiste suisse Syngenta a de son côté vigoureusement contesté les conclusions de l’EFSA.

Il est clair pour nous que l’EFSA s’est trouvée sous pression politique pour produire une évaluation hâtive et insuffisante, a déclaré John Atkin, le directeur opérationnel de Syngenta.

Le rapport n’a pas tenu compte des études scientifiques exhaustives qui ont précédé le lancement des néonicotinoïdes, ni des rapports de surveillance effectués dans les champs sur plusieurs années, selon le groupe suisse.

Ce rapport n’est pas digne de l’EFSA et de ses scientifiques, a ajouté John Atkin.

Syngenta mettra tous les moyens à sa disposition pour défendre l’utilisation de ce type de produit, a précisé le groupe dans un communiqué.

Une interdiction des néonicotinoïdes pourrait menacer 50.000 emplois et se traduire par un perte économique de 17 milliards d’euros à travers l’Europe sur les cinq prochaines années, selon l’agrochimiste bâlois.


(©AFP / 16 janvier 2013 18h22)

On croit rêver en lisant cette dépêche d’agence pour diverses raisons que je vais tenter d’énumérer et expliquer pour mes lecteurs.

Les néonicotinoïdes commercialisés par Syngenta et Bayer sont des insecticides systémiques, c’est-à-dire qu’ils se répandent dans toute la plante par l’intermédiaire de la sève. Ils sont utilisés notamment dans l’enrobage des semences et se retrouvent donc au niveau des fleurs au moment où justement les insectes pollinisateurs, dont les abeilles, viennent récupérer le pollen et le transporter vers d’autres fleurs au cours de leur mission de collecte de nourriture pour la ruche ou le nid des bourdons (par exemple) et la présence de traces de ces pesticides va désorienter les abeilles qui ne retrouveront pas leur ruche et seront alors condamnées à une mort certaine.

Voilà un peu ce qui se passe dans la réalité. Les grandes compagnies chimiques dont la dépêche d’agence cite le nom nient la réalité en prétendant sans aucune preuve à l’appui que le peu de pesticide susceptible de se retrouver au niveau des infloraisons ne peut pas expliquer la décimation des abeilles pourtant observée par les apiculteurs. On ne peut pas dire que les apiculteurs agissent sciemment contre les chimistes, ils ont simplement observé que leurs colonies d’abeilles étaient décimées, un point c’est tout. Les grands groupes chimiques semblent ignorer quel serait le désastre résultant de la disparition des insectes pollinisateurs : chute des rendements agricoles, pénuries alimentaires pires qu’une grande sécheresse, et bien sûr une frofonde crise du monde agricole. Ces éléments sont prouvés et diverses études de prospective impartiale l’ont montré.

Si l’interdiction des néonicotinoïdes devait être décidée, et j’espère qu’elle le sera, ces entreprises prétendent que cette interdiction risquera la perte de 50000 emplois et une perte financière de 17 milliards d’euros.

Alors là, je ris à en pleurer !

Autant chez Syngenta que Bayer, au plus une centaine de personnes dans chacune des sociétés est concernée par la production de ces pesticides et disons qu’une autre centaine de personnes est concernée par la formulation et l’encapsulation des semences si ces dernières sociétés sont impliquées dans la commercialisation des semences dites enrobées. Disons 400 et j’hallucine quand ces gens-là prétendent qu’il en résulterait une perte de 50000 emplois, premier mensonge. Pour la perte financière, sachant que les profits réalisés sont incroyablement élevés (la matière active revient à une dizaine de dollars par kilogramme et est revendue sous forme d’enrobage quelques dizaines de milliers de dollars) ils font un calcul arithmétique fallacieux prenant en compte la perte qui pourrait être induite par l’interdiction de l’usage de ces produits, mais une perte de profits et non pas une perte au niveau des coûts de production puisqu’ils sont dérisoires comme je l’ai mentionné ci-dessus. C’est donc un deuxième mensonge flagrant. Les dirigeants européens préoccupés à juste titre par la protection des insectes pollinisateurs vont-ils baisser leur culotte devant les lobbyistes agressifs qui rodent dans les couloirs des instances européennes tant à Bruxelles qu’à Strasbourg ou vont-ils enfin assumer leurs responsabilités ?

A suivre …