Petite histoire pas du tout fictive : un black-out généralisé en Europe occidentale ?

La ville de Caracas et ses environs ont connu il y a quelques mois un black-out pendant plusieurs jours créant un chaos indescriptible. La population était heureusement habituée aux coupures d’électricité récurrentes depuis plusieurs années mais jamais un tel black-out avait duré aussi longtemps. En Californie, l’Etat le plus riche des USA, la compagnie de gaz et d’électricité PG&E, en faillite, a organisé lors d’un épisode de vents violents des black-out partiels concernant tout de même parfois plus de 200000 foyers. La raison incroyable pour un Etat aussi riche est l’état de délabrement avancé du réseau de distribution électrique basse et moyenne tension pouvant provoquer des incendies comme ce fut le cas il y a un an au nord de l’agglomération de Los Angeles. Mais que se passerait-il si un black-out généralisé s’étendait à toute l’Europe occidentale ?

Presque tous les pays européens sont interconnectés et un défaut sur une partie du réseau provoqué par une trop forte demande en énergie ou au contraire une trop forte charge sur ce réseau provoquerait très rapidement un black-out général par un enchainement incontrôlable de défauts. Un défaut peut aussi être provoqué par des conditions météorologiques extrêmes comme par exemple de très fortes chutes de neige. La neige peut en effet s’agglomérer sur les conducteurs électriques aériens et provoquer par son poids une chute ou une rupture de ces derniers. Enfin une forte tempête magnétique solaire peut provoquer un black-out total sans oublier naturellement une ou plusieurs attaques terroristes ciblées sur des centres de dispatching stratégiquement importants.

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La première conséquence du black-out est une déconnection de toutes les usines productrices d’électricité du réseau car elles ne peuvent plus « évacuer » l’énergie produite puisque ce réseau est devenu soudainement inopérant. Les centrales électriques utilisant du gaz naturel présentent les inconvénients les moins critiques car elles peuvent être mises à l’arrêt en quelques minutes et il est possible de rétablir leur fonctionnement tout aussi rapidement. Pour les usines utilisant du charbon et du fuel lourd la situation n’est pas critique car les chaudières produisant de la vapeur ont une inertie thermique relativement peu élevée. Ce n’est pas le cas des centrales nucléaires. Les barres de contrôle et l’injection de borate dans le circuit de refroidissement primaire vont stopper la fission mais l’inertie thermique de l’ensemble du combustible et de la cuve du réacteur est grande. Une mise à l’arrêt va nécessiter un refroidissement rapide et continu du coeur du réacteur tant que le réseau électrique sera incapable d’accepter de l’énergie.

La reconstruction du réseau est progressive car il est impératif de rétablir les capacités de stabilité du réseau électrique. En effet, afin d’éviter tout risque de nouvelle instabilité il faut adapter la demande à la production électrique et le rétablissement du réseau ne peut en aucun cas être atteint en quelques heures. Or compte tenu des capacités de réserve de production, dans le cas présent les petits systèmes de production en particulier hydroélectriques, au delà de trois jours de black-out la situation devient de plus en plus critique et la reconstruction du réseau de plus en plus longue et difficile. C’est la raison pour laquelle un black-out généralisé sur l’Europe occidentale aurait des conséquences incalculables sur l’ensemble des populations et de l’économie.

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Les centrales nucléaires ne peuvent redevenir capable de produire de l’électricité rapidement que, et uniquement, si le black-out n’a pas été trop long. Au delà de 5 jours d’arrêt il faudra autant de jours pour produire à nouveau de la vapeur de qualité suffisante pour que les turbines puissent fonctionner et ainsi de suite. Seules les usines fonctionnant avec du gaz naturel pourront rapidement être reconnectées au réseau en reconstruction progressive. Compte tenu de la taille du réseau électrique européen le rétablissement intégral de ce dernier pourrait nécessiter plusieurs jours en étant optimiste. Les spécialistes dans ce domaine sont très diserts car il ne faut pas affoler les populations. Certains ingénieurs de l’armée suisse ont levé un coin du voile et c’est tout simplement terrifiant.

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Quelles peuvent être les conséquences d’un black-out ?

Immédiatement la population est confrontée à une totale impossibilité d’effectuer toute une série d’opérations de base comme par exemple se nourrir : ni les fours à micro-ondes ni les réfrigérateurs ne fonctionnent. Les distributeurs de billets et les lecteurs de carte de paiement sont inopérants, les feux de signalisation dans les villes sont éteints et il devient rapidement très difficile de se déplacer dans les villes. Il n’y a plus d’eau puisque les pompes ne fonctionnent plus, plus de gaz naturel puisqu’il n’y a plus de pompes et de compresseurs opérationnels, plus de téléphones fixes ou portables, plus d’informations. La nuit les villes sont plongées dans l’obscurité totale et par mesure de sécurité les forces de police et les militaires imposent très rapidement un couvre-feu strict afin de prévenir tout vandalisme ou pillage puisque les systèmes d’alarme ne fonctionnent plus. La plupart des entreprises industrielles sont à l’arrêt, les hôpitaux ne fonctionnent plus qu’à petite vitesse pour éviter au maximum d’épuiser leurs réserves de carburant pour l’alimentation des groupes électrogènes. En effet, la distribution de carburants est devenue également totalement arrêtée. La situation ne peut qu’empirer au point de devenir dangereuse socio-économiquement parlant au fur et à mesure que le black-out se prolonge.

Toute la société se paralyse progressivement et c’est inévitable. Personne, aucun pays, aucun gouvernement, aucun politicien n’a pris une quelconque mesure à l’échelle d’une population en cas de black-out durant plus de trois jours, ce qui est un minimum dans le cas de l’ensemble du réseau européen. Très rapidement, en quelques jours seulement, s’installera dans la population un autre aspect terrifiant : le stress alimentaire combiné à la pénurie de carburant et à la totale absence des réseaux de distribution des denrées alimentaires. En quelques jours seulement la plupart des produits de première nécessité disparaissent. Par exemple en Suisse les ménages disposent de trois jours de nourriture, à Bordeaux un jour seulement et à Paris moins d’une journée.

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Une autre conséquence inattendue mais jamais abordée est la perte totale de la mémoire des banques de données dépendant d’une alimentation électrique fiable pour rester fonctionnelles autant dire que le jour où il redevient possible d’accéder à internet on s’aperçoit que tout a disparu ! Tous les utilisateurs du « cloud », que ce soit des particuliers ou des entreprises seront vraiment désappointés. Je laisse à mes lecteurs le soin d’imaginer ce qui se passerait en cas de prolongement au delà d’une semaine. Je ne suis pas collapsologue mais un « simple » black-out de quelques jours en Europe occidentale aurait des conséquences tout simplement terribles que personne n’ose aborder.

Au sujet de possibles « cyber-attaques » pouvant perturber une centrale nucléaire, je rassure tout de suite mes lecteurs car l’ensemble des système informatiques de pilotage des centrales nucléaires – je parle ici de la France – sont totalement indépendants du réseau internet. Pour EDF en France il existe un réseau « intranet » hautement sécurisé par lequel sont acheminés les ordres de pilotage de puissance des installations hydroélectriques et de certains réacteurs nucléaires dont la puissance est pilotable à +5/-5 % de leur puissance opérationnelle réglée à 95 % de la puissance nominale. Ce réseau intranet propre à EDF est lui-même isolé du réseau internet transnational. Juste une dernière remarque à ce sujet : la privatisation programmée des ouvrages hydroélectriques français ressemble à une haute trahison permettant à des acteurs privés d’interférer avec le fonctionnement de l’électricien national (EDF), la seule entreprise française encore en bonne santé … mais pour combien de temps.

Inspiré d’une conférence présentée à l’INRIA de Grenoble en France par Grégoire Chambaz, ingénieur membre de l’armée suisse. Illustrations tirées de cette conférence : youtube.com/watch?v=u9sau9f1FCM