Les vraies raisons de la fusion Bayer Crop Sciences – Monsanto

 

Tout a été dit par les analystes financiers au sujet de la méga-acquisition de Monsanto par Bayer, mais qu’en est-il au juste ? Il ne s’agit pas seulement d’un rapprochement stratégique induisant de futures synergies profitables. Ce sont les récents développements de la biologie moléculaire qui justifient cette acquisition. En effet, selon une étude très détaillée émanant de l’Académie des Sciences américaine, on se trouve aujourd’hui à un tournant décisif dans le domaine des biotechnologies et pas seulement à propos des plantes génétiquement modifiées. Comme je le mentionnais dans ces pages en avril dernier (voir le lien) l’utilisation de l’outil CRISPR-cas9 pour effectuer des modifications génétiques fines d’une plante de grande culture ne vas plus permettre de faire la distinction entre la dite plante et celle issue d’amélioration par sélection traditionnelle. Depuis la fin des années 90 de nombreuses plantes ont été génétiquement modifiées en vue d’améliorer des caractéristiques particulières comme par exemple des tomates qui ne pourrissent plus, du riz enrichi en une vitamine essentielle, le beta-carotène ( le riz doré ) ou encore l’introduction d’une résistance à certains ravageurs. Ce qui a le plus frappé le public, le monde politique et les écologistes, est l’apparition sur le marché de plantes résistantes au RoundUp qui a terni durablement l’image de Monsanto. Les plantes génétiquement modifiées pour exprimer la toxine Bt et devenir résistantes aux insectes et à leurs larves ont été également diabolisées alors qu’elles permettent de substantielles diminutions de l’usage d’insecticides à spectre large qui détruisent également les insectes butineurs comme les abeilles. C’était encore Monsanto qui sévissait dans un but strictement mercantile comme cela a été clamé dans les médias relayant les écologistes opposés à toute atteinte à l’état « naturel » de la nature.

Les études dites génomiques et protéinomiques ainsi que le décryptage de l’ADN de la plupart des plantes cultivées pour un usage alimentaire et l’avènement de l’outil CRISPR ont bouleversé l’appréhension de la transgenèse végétale. Selon l’Académie des Sciences américaine (NAS) il n’est déjà plus possible de faire la différence entre plante non modifiée et plante génétiquement améliorée au laboratoire. Seules les caractéristiques phénotypiques pourront désormais être examinées. Par exemple un maïs pourra être modifié (si ce n’est déjà fait) pour synthétiser plus de lysine afin d’éviter de supplémenter l’alimentation animale à base de maïs avec cet acide aminé, le maïs étant notoirement pauvre en lysine. La seule différence entre les deux maïs sera cette teneur en lysine. La NAS a statué sur un tel cas en déclarant qu’il ne pouvait pas exister d’effet détrimental pour l’environnement induit par une telle modification génétique. Le comité mis en place par la NAS a examiné plus de 900 dossiers, brevets et publications récents relatifs aux modifications génétiques discrètes de seulement trois grandes cultures, le maïs, le soja et le coton. Plus de 80 personnalités du monde universitaire ont été sollicitées pour apporter leurs commentaires. Des réunions publiques ont été organisées pour mieux comprendre l’impact des plantes génétiquement modifiées sur la santé animale et humaine ainsi que sur l’environnement et l’industrie agricole elle-même.

Effets des OGMs sur la santé humaine

Le comité ad hoc a soigneusement recherché des évidences convaincantes d’effets indésirables sur la santé humaine qui puissent être directement imputés aux plantes génétiquement modifiées, essentiellement maïs et soja, et le résultat a été négatif. Tant chimiquement que biochimiquement les aliments contenant des produits issus de plantes génétiquement modifiées sont indiscernables de leurs homologues non génétiquement modifiés. Les études épidémiologiques sur le long terme n’ont pas pu mettre en évidence des effets adverses de ces plantes. Aucune maladie chronique n’a pu être identifiée comme étant liée à l’usage d’OGMs dans l’alimentation. Quelques évidences ont indiqué un effet bénéfique des plantes exprimant le gène Bt sur la santé tant animale qu’humaine et ont été expliquées par une teneur significativement plus faible en insecticides résiduels dans ces plantes. Le cas du riz doré a déjà été mentionné et le comité de la NAS s’est dit préoccupé que ce riz soit toujours banni dans de nombreux pays alors qu’il pourrait sauver des vies et éviter que des centaines de milliers d’enfants deviennent aveugles en raison de déficiences en vitamine A.

Effets sur l’environnement

Le comité a reconnu que l’utilisation de plantes exprimant la toxine Bt n’avait aucun impact sur l’environnement, notant de surcroit que l’usage de ces cultures avait un effet plutôt bénéfique sur la diversité des insectes. Si quelques cas de transfert horizontal du gène Bt ont été observés, il n’y a pas eu d’effets notoires observables sur l’environnement. Aucune relation de cause à effet direct n’a pu être établie entre les plantes Bt et une quelconque détérioration de l’environnement même si, comme l’a reconnu le comité, des conclusions définitives sur le long terme ne peuvent pas pour l’instant être étayées.

Effet sur l’agriculture

L’utilisation des plantes génétiquement modifiées par les agriculteurs a eu des effets économiques bénéfiques mais le comité de la NAS insiste sur une meilleure appréhension des techniques culturales et de l’utilisation de pesticides afin d’améliorer les rendements. En effet l’utilisation de plantes génétiquement modifiées n’a pas significativement augmenté ces rendements considérés globalement. Sans en être totalement certain le comité de la NAS préconise une agriculture « raisonnée » prenant en considération tous les intrants, les techniques culturales et l’observation stricte des règles d’utilisation tant des plantes génétiquement modifiées que des pesticides pour améliorer durablement ces rendements des récoltes. Quant aux surcoûts induits par l’utilisation de plantes génétiquement modifiées, ceux-ci sont largement occultés par la diminution de l’usage de pesticides, dans le cas des plantes Bt, et des opérations de désherbage dans le cas des plantes résistantes au RoundUp.

Réflexions sur la transgenèse

Le comité de la NAS insiste sur le fait que ce n’est pas le procédé de transgenèse qui doit être désormais pris en considération mais les caractéristiques biochimiques, organoleptiques et alimentaires de la plante considérée. C’est sur ce dernier point qu’apparaît l’intérêt particulier de la firme Bayer pour la société Monsanto. Les techniques « anciennes » de transgenèse végétale ne sont plus qu’un lointain souvenir. Les outils modernes de haute-couture au niveau de l’ADN à l’aide du CRISPR-Cas9 rendront indiscernables des plantes améliorées génétiquement de celles améliorées par sélection variétale. Le comité de la NAS a insisté sur le fait que les deux approches pouvaient présenter les mêmes risques alors que la sélection variétale a toujours été considérée comme non risquée par les spécialistes ! On comprend dès lors qu’une fusion-acquisition de Bayer Crop Science et de Monsanto tombe à point nommé.

Source : www8.nationalacademies.org (17 mai 2016)

https://jacqueshenry.wordpress.com/2016/04/20/les-ogms-nouveaux-sont-arrives/

Bayer, le Luna Privilege et les vignerons suisses : la lune dans le caniveau.

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On est toujours étonné de la créativité des chimistes quand ils découvrent maintenant le plus souvent par screening haute fréquence une molécule active pour combattre un ravageur des grandes cultures. L’une des préoccupations majeures des agrochimistes est de développer de nouveaux fongicides car il apparaît assez rapidement des résistances. Ainsi quand il y a un « hit » il reste ensuite à vérifier que le nouveau produit n’est pas (trop) toxique pour les insectes ou encore les poissons et les grenouilles et naturellement sans danger pour d’autres vertébrés comme par exemple les mammifères. Mais il arrive parfois que l’arme se retourne contre la plante qui était supposée être protégée des attaques de champignons pathogènes. Les conditions d’utilisation sont définies en laboratoires, sous serre et également en plein champ dans des situations parfois éloignées de celles de l’agriculteur moyen qui se contente de lire la notice d’utilisation et de traiter ses cultures quand il détecte une attaque fongique.

C’est ce genre de déboire qui est arrivé chez les vignerons suisses au début de l’été. Quelques 900 vignerons ont traité leurs vignes avec du Luna Privilege contre l’oïdium et le Botrytis (pourriture grise) et se sont rapidement aperçu que les jeunes feuilles se recroquevillaient et que la floraison et la véraison étaient inhibées, en d’autres termes que les ceps ne porteraient pas de fruits. Ils ont immédiatement incriminé le nouveau fongicide Moon Privilege de Bayer, homologué en Suisse en 2012 sous ce nom et en cours d’homologation dans certains Etats des USA pour traiter les arbres fruitiers, les pommes de terre, la vigne et les betteraves sucrières.

Malgré le manque de preuves évidentes, Bayer a conseillé aux vignerons de cesser d’utiliser le produit dont la matière active est le fluopyram, un inhibiteur d’une activité enzymatique clé de la mitochondrie. Bayer a discrètement approché les vignerons ayant évalué leurs pertes à environ 5 % pour les dédommager et étouffer si possible le scandale car les pertes pourraient s’élever au final à plus de 100 millions de francs suisses si on se base sur le prix du vin. Bayer avait initialement proposé une indemnisation sur la base du prix du raisin évalué à 4 francs le kg. Maintenant que les vendanges sont terminées, la perte est évaluée à 4,85 %.

Que va faire Bayer ? Dans un premier temps cette société avait reproché aux vignerons de ne pas avoir respecté les directives d’emploi. Les aléas météorologiques ont fait que le début de l’été a été pluvieux plus que de coutume et c’est sur cet argument que Bayer a tenté une esquive. Les vignerons ne l’ont pas tout à fait entendu ainsi et si Bayer ne s’arrange pas à l’amiable, ce sera encore une autre grosse entreprise allemande qui risquerait bien de devoir payer le prix fort pour cette bavure. Des dégâts du même type ont en effet été observés en Autriche, en France (Champagne et Val de Loire) et en Italie …

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Conclusion de cette histoire : les agrochimistes ne s’entourent pas toujours de toutes les précautions pourvu qu’ils réalisent des profits le plus rapidement possible.

Source : agence ats, illustration oïdium, Wikipedia