L’alcoolisme, c’est génétique, docteur ?

L’acide gamma-aminobutyrique (GABA) est synthétisé dans le cerveau à partir du glutamate et ces deux acides aminés sont d’importants neurotransmetteurs agissant sur les flux d’ions au niveau des jonctions synaptiques qui sont au cœur même de l’apparition de l’influx nerveux essentiel par exemple pour l’activité musculaire mais aussi dans de nombreux autres fonctions cérébrales. Le GABA, pour faire simple parce que tout est compliqué dans le système nerveux (voir le schéma de Wikipedia), diminue la résistance « électrique » au niveau des jonctions synaptiques en ouvrant les vannes des canaux ioniques permettant aux ions chlore et potassium de circuler presque librement. Le GABA est donc un inhibiteur de la transmission synaptique de l’influx nerveux contrairement au glutamate qui a un effet globalement inverse.

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Le GABA agit en se fixant sur un récepteur appelé GABA-A associé au niveau de la membrane synaptique au canal ionique spécifique de l’ion chlore et avec l’ouverture du canal ionique cet ion chlore fuit vers le neurone (en vert dans la figure) provoquant un arrêt de la transmission synaptique. Comme si ce n’était pas déjà passablement compliqué, ce récepteur A du GABA est en fait un complexe de cinq protéines qui subissent des changements de structure conduisant à l’ouverture du pore par lequel s’échappe l’ion chlore. Mais ce récepteur est aussi sensible à toutes sortes de drogues dont par exemple les benzodiazépines, certains barbituriques ou encore tout simplement l’alcool. Ces drogues, dont l’alcool, ont des effets sédatifs ou relaxants comme les benzodiazépines telle que le Myolastan (Tétrazépam), un décontractant musculaire bien connu des sportifs ou encore le Valium (Diazépam) bien connu pour ses propriétés relaxantes.

Le but de récentes recherches sur la sous-unité beta-1 du récepteur A du GABA effectuées à l’Université de Newcastle était de tenter de trouver une explication à l’apparition de l’alcoolisme. Certes l’alcoolisme est un phénomène complexe résultant de la conjonction de multiples causes mais l’intérêt d’une étude plus détaillée de cette sous-unité du récepteur du GABA a été justifiée par la découverte fortuite qu’une infime mutation du gène codant pour cette protéine rendait des souris complètement alcooliques, en quelque sorte une preuve lointaine et indirecte d’une origine génétique de l’alcoolisme. Cette sous-unité du récepteur est codée par le gène Gabrb1 et en soumettant des souris à un agent mutagène puissant (N-éthyl-N-nitroso-urée) les biologistes ont finalement pu développer un modèle de souris alcooliques qui refusent catégoriquement de boire de l’eau à moins que celle-ci contienne au moins 10 % d’alcool, deux fois plus qu’une bière courante dont je suis un gros consommateur. Cette mutation induit le changement d’un seul acide aminé de la protéine, c’est-à-dire tellement peu de chose que cette découverte est une vraie chance pour aller plus en avant dans la connaissance de l’addiction à l’alcool.

J’avais parlé il y a quelques semaines (voir le lien) de la dépendance aux sucreries qui s’expliquait par une stimulation du noyau accumbens, le centre cérébral du plaisir. Cette mutation qui rend les souris alcooliques a justement un effet marqué sur ce noyau en y augmentant l’activité électrique spontanée, ce qui a pour effet d’amplifier le désir d’alcool à un point tel que les souris sont prêtes à dépenser de l’énergie en faisant des exercices physiques leur permettant d’atteindre la boisson alcoolisée et boire plus qu’elles n’en ont besoin jusqu’à devenir complètement ivres. Ce résultat explique que certains traitements contre l’alcoolisme impliquent entre autres médicaments des benzodiazépines qui agissent alors comme antidépresseurs tout en interagissant avec le récepteur du GABA. Une piste de recherche est donc ouverte pour trouver de nouvelles approches pharmacologiques malgré l’extrême complexité du mode d’action du GABA.

Source : University of Newcastle press release

https://jacqueshenry.wordpress.com/2013/10/17/oui-lobesite-est-une-maladie/