Pourquoi la poitrine reprend sa taille normale après l’allaitement

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Toutes les femmes qui ont porté puis nourri au sein un ou plusieurs enfants le savent, leur poitrine grossit durant leur grossesse puis à la fin de l’allaitement celle-ci diminue de volume (illustration ci-dessus : poitrine de femme enceinte, source Wikipedia). Mais que se passe-t-il au juste au niveau des glandes mammaires pour que la poitrine retrouve sa taille d’avant la grossesse ? C’est une question pas si anodine qu’il n’y paraît que s’est posée une équipe de biologistes de l’Université de Manchester car il existe des troubles chez certaines femmes dans le processus de retour à une taille normale de leur poitrine à la fin de l’allaitement mais aussi dans diverses situations physiologiques car l’organisme entier doit sans cesse créer de nouvelles cellules et également éliminer celles qui sont mortes. Le décryptage de l’élimination du surplus de cellules des glandes mammaires constitue donc une bonne approche pour comprendre cet aspect général du renouvellement cellulaire d’un quelconque organe de notre corps.

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Comme l’indique ci-dessus le résumé graphique des travaux réalisés et parus dans la revue Developmental Cell (voir le doi et en accès libre car sponsorisé par la fondation Wellcome) les macrophages, ces lymphocytes sanguins mangeurs de détritus, prennent en charge les cellules mortes (apoptotic cell) de la glande mammaire (dans l’illustration entourant le canal de sécrétion, la lumière, entourée de cellules sécrétrices de lait dites luminales) mais ce mécanisme doit être finement régulé afin d’éviter une dégénérescence de la totalité de la glande mammaire. La femme est en effet programmée pour porter plusieurs enfants comme la plupart des mammifères, et la poitrine doit être capable de subvenir aux besoins nutritionnels d’un futur enfant après avoir été nettoyée des cellules devenues inutiles à la fin de la lactation. Les macrophages ne suffisent pas pour mener à bien ce rôle de nettoyeurs et les cellules myo-épithéliales leur donnent un petit coup de main si on peut dire les choses ainsi.

La régulation de cet évènement appelé involution est critique pour maintenir la glande mammaire dans un état opérationnel futur et cette régulation est sous le contrôle d’une protéine dite « signal » appelée Rac-1 dont le rôle central a été mis en évidence en annihilant son expression chez des souris. La première portée de souriceaux de ces souris se porte presque bien mais il se passe déjà quelque chose de pas normal car ils n’arrivent pas à atteindre le même poids que des souriceaux témoins. Par contre pour la deuxième portée c’est la catastrophe car les glandes mammaires sont devenues incapables d’excréter correctement du lait, de plus défectueux dans sa composition, et tous les souriceaux meurent de malnutrition. Le Rac-1, cette protéine signal exprimée dans tous les tissus, joue donc un rôle central dans la reconfiguration de la glande afin d’assurer à la descendance suivante un apport optimal en lait. En son absence les canaux d’excrétion se remplissent de cellules mortes car la machinerie d’élimination de ces dernières est devenue totalement inefficace. Non seulement les macrophages n’ont pas fait leur travail mais les cellules myo-épithéliales sont devenues également inopérantes. Un désastre !

Comme quoi notre organisme est sous l’influence d’une myriade de systèmes de régulations liés les uns aux autres dans une harmonie extraordinaire et le moindre grain de sable, une petite mutation sur le gène d’une petite protéine, et tout se dérègle.

Source : Developmental Cell, doi : 10.1016/j.devcel.2016.08.005

Un tout petit pas vers la production « bio » d’ammoniac.

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La production industrielle d’ammoniac catalysée par des oxydes de fer selon le procédé Haber-Bosch (1909) requiert de fortes pressions, 200 bars, et des températures élevées, 450 °C, outre la production en parallèle d’hydrogène dont la principale source est le gaz naturel et la purification de l’azote atmosphérique par liquéfaction, deux postes également gros consommateurs d’énergie. Les chiffres concernant la production d’ammoniac sont éloquents : 140 millions de tonnes produites annuellement représentant 3 % des émissions de CO2 dans l’atmosphère. Le dogme du changement climatique d’origine humaine a donc stimulé la recherche dans le domaine de la production d’ammoniac à l’aide de catalyseurs d’origine biologique – des enzymes – car la nature sait très bien produire de l’ammoniac dans des conditions de température et de pression tout aussi naturelles. L’un des microorganismes candidat pour tenter de réaliser une production d’ammoniac à l’aide d’enzymes est l’Azotobacter vinelandii qui possède l’équipement nécessaire pour réaliser les deux réactions nécessaires, casser la molécule d’azote N2 extrêmement solide et produire des ions hydrogène. Il s’agit d’une nitrogénase, un enzyme fonctionnant avec du fer et du molybdène comme cofacteurs mais grand consommateur d’énergie fournie sous forme d’ATP par la cellule. L’autre enzyme fournissant les ions hydrogène H+ à partir de l’hydrogène moléculaire H2 contient deux métaux, du fer et du nickel. Pour casser une molécule d’azote il faut consommer 16 molécules d’ATP pour arriver au final à deux molécules d’ammoniac NH3 :

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Des chimistes de l’Université de l’Utah se sont donc attaqué à ce problème délicat en rassemblant dans une sorte de pile « à combustible enzymatique » d’un type nouveau d’un côté une hydrogénase et de l’autre coté une nitrogénase, les deux compartiments de cette pile étant séparés par une membrane poreuse aux ions hydrogène H+. Le compartiment hydrogénase a été enrichi en hydrogène gazeux et l’autre compartiment enrichi en azote également gazeux, le tout étant strictement isolé de tout oxygène qui détruirait instantanément ces deux enzymes. En remplaçant l’ATP par d’autres produits donneurs d’électrons cette pile enzymatique a été capable de produire de l’ammoniac et donc de casser la molécule d’azote tout en produisant – Oh surprise – un peu d’électricité puisque les électrons doivent transiter d’une des électrodes vers l’autre comme l’indique le schéma tiré de l’article paru dans Angewandte Chemie (voir le doi). Dans ce schéma MV est le méthyl viologène et PEM la membrane perméable aux ions hydrogène H+. En bleu à gauche l’hydrogénase et à droite le complexe nitrogénase.

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Il existe tout de même de gros problèmes à résoudre avant d’arriver à produire de l’ammoniac par cette approche. D’abord il faut disposer de ces deux enzymes qui sont plutôt difficiles à purifier car ils sont détruits par des traces d’oxygène. D’autre part le transfert d’électrons est assuré par de l’ATP et produire cet ATP in situ, c’est-à-dire dans la pile enzymatique elle-même, semble totalement irréaliste dans l’état actuel des connaissances biochimiques. La modélisation présentée par le Docteur Minteer devra donc attendre probablement très longtemps pour atteindre une quelconque application industrielle.

Source : Angewandte Chemie ( 10.1002/anie.201612500 ) aimablement communiqué par le Docteur Shelley D. Minteer qui est vivement remerciée ici.

Notes explicatives. Dans la plupart des cellules vivantes l’ion hydrogène H+ est produit à partir de l’eau avec apparition simultanée d’électrons et non pas de l’hydrogène gazeux. La modélisation réalisée par l’équipe du Docteur Minteer a utilisé l’enzyme hydrogénase purifié à partir de la bactérie Desulfovibrio gigas pour la beauté de la démonstration, si on peut dire les choses ainsi. Le méthyl viologène est un pigment artificiel accepteur d’électrons.

Nous sommes constitués de poussière d’étoiles …

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Carl Sagan (illustration Wikipedia), fameux astrobiologiste et auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique, avait coutume de dire que nous sommes tous constitués de poussière d’étoiles, et c’est vrai. L’astronome Jennifer Johnson de l’Université de l’Ohio a coloré le tableau périodique des éléments en fonction de l’origine de chacun d’entre eux et je me suis amusé à digresser sur cette belle illustration dont on apprend beaucoup. Notre corps est composé de 7 octillions d’atomes (nombre qui s’écrit avec un 7 suivi de 27 zéros) que ce soit l’azote et le phosphore de notre ADN, le calcium de nos os et de nos dents ou encore le fer de notre sang … Tous proviennent de l’explosion d’étoiles massives ou naines mis à part l’hydrogène (et l’hélium) qui préexistaient dans l’univers depuis le « big-bang » datant conventionnellement de 13,8 milliards d’années. Comme notre étoile, le Soleil, ne date « que » d’environ 5 milliards d’années, il s’en est passé des choses en 8,8 milliards d’années et tous les éléments chimiques plus lourds que l’hélium proviennent d’explosions d’une (ou plusieurs) étoiles ayant précédé la naissance de notre Soleil et de son système de planètes.

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Dans ce tableau périodique aux couleurs de l’arc-en-ciel ou presque on retrouve les éléments les plus courants constitutifs de la matière vivante dans la deuxième ligne après l’hydrogène lui-même l’élément le plus abondant dans notre corps : carbone, azote et oxygène (C, N et O). Dans la troisième ligne figurent deux métaux essentiels à la vie, le sodium et le magnésium (Na et Mg) puis le silicium le phosphore, le soufre et le chlore (N° 14, 15, 16 et 17), des éléments essentiels à la vie mis à part le silicium (voir notes) et tous issus de l’explosion d’une étoile massive. Dans la quatrième ligne, les deux premiers éléments sont encore très important pour la vie, le potassium et le calcium (K et Ca). Viennent ensuite une série de métaux dits de transition dont certains jouent un rôle incontournable dans certaines activités métaboliques : le chrome (Cr, trivalent) complexé à certains facteurs à activité insulinique, puis le fer, le cobalt, le nickel, le cuivre et le zinc, tous cofacteurs d’enzymes ou de pigments. Le fer est un élément structural de l’hémoglobine, le cobalt fait partie intégrante de la vitamine B12 et le cuivre et le zinc sont impliqués dans de nombreuses voies métaboliques importantes. Le rôle biologique du brome (Br) n’est pas prouvé chez les mammifères. Dans la cinquième ligne du tableau périodique la situation est plus claire puisque deux éléments seulement se retrouvent dans notre corps, le molybdène (Mo) et l’iode (I). Le molybdène est essentiel pour certaines activités enzymatiques de détoxification et l’iode se retrouve exclusivement lié aux hormones thyroïdiennes T3 et T4.

En résumé notre corps a besoin pour vivre de 20 éléments, tous formés au cours de l’explosion d’une étoile massive ou d’une étoile dite naine blanche mis à part l’hydrogène, la mère de tous les autres éléments chimiques. Le système solaire est issu de l’explosion d’une étoile massive et tous les éléments constitutifs de la croute terrestre sont issus de cette étoile et nous-mêmes sommes finalement de la poussière d’étoile.

Surgit alors une question à laquelle il est impossible d’apporter une réponse dans l’état actuel de nos connaissances mais qui préoccupa Carl Sagan : cette étoile massive ancêtre de notre Soleil était-elle entourée d’une ou plusieurs planètes sur lesquelles apparut une forme de vie durant les quelques 8 milliards d’années précédant son explosion puisqu’on a retrouvé des molécules chimiques relativement compliquées sur des comètes ? La vie n’est-elle pas l’aboutissement d’un processus naturel quand les conditions favorables à son apparition sont réunies comme sur notre Terre ? Nous ne pouvons pas affirmer que seule notre Terre est favorable à la vie dans l’Univers.

Source : sciencealert.com

Notes. Les éléments en grisé, technetium et promethium, sont instables et n’existent pas dans la croute terrestre. Le promethium fait partie de la famille dite des « terres rares » et a été prédit comme devant exister selon le tableau périodique des éléments. L’isotope 99 du technetium est par contre produit industriellement par bombardement neutronique d’uranium 235 hautement enrichi (donc de qualité militaire) car il est utilisé dans le monde entier pour divers radiodiagnostics médicaux. C’est la raison pour laquelle cette production est étroitement contrôlée. J’ai écrit quelques billets sur les problèmes d’approvisionnement en Tc-99 sur ce blog.

La liste ci-dessus a été établie de mémoire et si je me suis un peu attardé sur le cas du molybdène c’est tout simplement parce qu’il m’est arrivé au cours de ma carrière de biologiste de m’intéresser un temps à un enzyme, la xanthine oxydase, nécessitant un atome de molybdène pour être fonctionnel. Quant au silicium, le métal le plus abondant dans la croute terrestre, il semble jouer un rôle limité dans les propriétés structurales du collagène et de l’élastine, des protéines constitutives de l’ensemble de l’organisme dont en particulier les vaisseaux sanguins ou encore la peau. L’aluminium, l’autre métal le plus abondant dans la croute terrestre, n’a paradoxalement aucun rôle biologique.

Mes lecteurs croiront que j’ai oublié le fluor et si je ne l’ai pas mentionné c’est tout simplement parce que cet élément n’a aucune activité biologique connue. L’effet supposé bénéfique du fluor sur les caries dentaires n’est qu’un artefact largement exploité par les fabricants de dentifrices. Il n’y a pas de fluor dans la dentine ni dans l’émail dentaire. Le seul effet du fluor pourrait être une conséquence de son activité inhibitrice sur les phosphatases, des enzymes pouvant être excrétés par les bactéries des plaques dentaires et attaquant éventuellement l’émail. Je sens que ma remarque risque de soulever une polémique mais j’en assume l’entière responsabilité …

Enfin il était opportun de rappeler cette citation prémonitoire de Carl Sagan datant de 1995 tirée de son livre Demon-Haunted World : Science as a Candle in the Dark traduit par mes soins le mieux possible :

 » La science est beaucoup plus qu’un corpus de connaissances. C’est une façon de penser. J’ai comme une vision du monde dans lequel vivront mes enfants et petits-enfants où l’Amérique sera une économie de services et d’information, quand la quasi-totalité des industries manufacturières aura émigré vers d’autres pays, quand des outils technologiques impressionnants seront entre les mains d’un très petit nombre, alors plus personne représentant l’intérêt public ne pourra prendre conscience de ce problème. Les gens auront perdu la possibilité d’organiser leur propre vie ou de remettre en question le rôle des responsables [politiques]. En nous raccrochant à nos boules de cristal et en consultant nerveusement nos horoscopes, notre sens critique aura décliné, nous serons devenus incapables de faire la distinction entre ce qui est bon et ce qui est vrai, alors nous glisserons presque sans nous en rendre compte dans la superstition et l’obscurantisme« .

Le texte anglais est ici : Science is more than a body of knowledge; it is a way of thinking. I have a foreboding of an America in my children’s or grandchildren’s time — when the United States is a service and information economy; when nearly all the key manufacturing industries have slipped away to other countries; when awesome technological powers are in the hands of a very few, and no one representing the public interest can even grasp the issues; when the people have lost the ability to set their own agendas or knowledgeably question those in authority; when, clutching our crystals and nervously consulting our horoscopes, our critical faculties in decline, unable to distinguish between what feels good and what’s true, we slide, almost without noticing, back into superstition and darkness.

Le pipi aux asperges

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Dans son oeuvre célébrissime Marcel Proust avait digressé sur l’odeur des madeleines mais il fit également une observation à propos des asperges assez réaliste qui changeaient « son pot de chambre en un vase de parfum » (Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu, 1922). Proust faisait donc partie des 40 % de personnes capables de sentir les dérivés soufrés volatils éliminés par les reins dans l’urine, dont en particulier le thiométhane CH3-SH, après avoir mangé des asperges.

Pourquoi certaines personnes sont totalement insensibles à cette odeur particulière de leur propre urine après avoir mangé des asperges – sauce mousseline, comme c’est bon ! – était resté un mystère depuis bien avant Proust puisque Caton l’Ancien mentionnait cette odeur particulière de l’urine à l’asperge dans son traité De Agri Cultura (160 avant JC).

Ce mystère vient d’être éclairci par une équipe de biologistes de l’Université d’Harvard dirigée par le Professeur Lorelei Mucci. Il a fallu analyser en détail le génome de 6909 personnes et déterminer la relation existant entre l' »anosmie à l’asperge » et des mutations discrètes de l’ADN. Toutes ces mutations se sont révélées liées aux gènes codant pour la famille des récepteurs olfactifs qui se trouvent sur le chromosome 1. Il s’agit d’un ensemble très complexe de protéines situées dans les terminaisons nerveuses tapissant les fosses nasales et envoyant des signaux spécifiques au cerveau. Les mécanismes de détection des odeurs sont peu connus et ces travaux révèlent cette extrême complexité dans la mesure où pas moins de 871 mutations ponctuelles sont significativement liées à cette anosmie particulière au thiométhane. Il est donc aisé de comprendre que trois personnes sur cinq soient incapables de « sentir » l’odeur caractéristique de l’urine à l’asperge contrairement à Marcel Proust. En ces temps de fêtes il est opportun de noter que l’asperge contient (surtout les feuilles) des substances qui stimulent l’activité de l’alcool-déshydrogénase du foie. Cet enzyme est directement impliqué dans la prise en charge de l’alcool, comme son nom l’indique. Un bienfait inattendu des asperges ?

Sources en accès libre : Journal of Food Science, doi : 10.1111/j.1750-3841.2009.01263.x et British Medical Journal, doi : 10.1136/bmj.i6071

L’étrange comportement de l’octopus des abysses

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Il s’agit d’un petit poulpe presque translucide qui vit à plus de 4500 mètres de profondeur au fond de l’Océan Pacifique. La température dépasse rarement 3 degrés, l’obscurité y est totale et il n’y a que des détritus pour se nourrir. Ce poulpe doit en quelque sorte couver ses oeufs ou plutôt les protéger des éventuels prédateurs mais en raison de la température très basse cette incubation dure plus de 4 années ! Pour survivre, le poulpe qui n’a pas encore de nom scientifique puisqu’il vient d’être découvert au large de l’archipel d’Hawaii, s’aggripe à une éponge morte elle-même fixée sur des nodules riches en manganèse ou du basalte.

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Les tentacules du poulpe sont déployées pour former une sorte de réceptacle pour la trentaine d’oeufs d’environ deux centimètres et demi de diamètre. Lorsque les oeufs ont éclos, le poulpe n’a plus qu’à se laisser mourir après avoir rempli son difficile et douloureux devoir de reproduction …

Source et illustration : Current Biology, doi : 10.1016/j.cub.2016.10.052

L’incroyable histoire du KI-67

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En 1983 des biologistes de l’Université de Kiel en Allemagne injectèrent à des souris des cellules humaines provenant de patients souffrant du lymphome d’Hogkin, une forme de leucémie, et aboutirent à la production d’un anticorps dit monoclonal dirigé contre un antigène dont ils ignoraient la nature. Il apparut par la suite que cet antigène appelé KI-67 du nom du 67e puits d’une plaque de culture en comportant 96 et KI pour Kiel, fut associé très rapidement à la prolifération cellulaire car on ne pouvait le retrouver qu’avec des cellules en cours de multiplication. Cet anticorps, tout naturellement fut utilisé par dépister la présence de cellules cancéreuses. Mais ce n’est que tout récemment que le rôle exact du KI-67 a été élucidé.

Revenons donc au noyau cellulaire des eucaryotes dont nous faisons partie : chacune de nos cellules possède un vrai noyau. Quand les cellules ne se divisent pas, malgré toutes les techniques d’observation mises en oeuvre, on ne sait pas trop comment les 46 chromosomes (2 fois 23) sont organisés et ce qui permet qu’ils puissent être accessibles à tout moment pour l’expression des gènes dont la cellule a besoin. C’est d’ailleurs ce dernier point qui a laissé penser que quand la cellule ne se divisait pas tout était apparemment désorganisé dans le noyau. Mais une telle interprétation n’expliquait pas comment une cellule de peau, plus précisément du derme, pouvait très rapidement réorganiser tous ses chromosomes pour entamer une division. La peau, où le KI-67 est parfaitement détectable puisqu’il s’agit d’un tissu en perpétuelle régénération, devait-elle être alors une exception ?

En utilisant plusieurs techniques de visualisation de manière séquentielle, plusieurs équipes de biologistes de par le monde, en Grande-Bretagne, au Japon et aux USA, ont en association avec les Laboratoires Wellcome élucidé le rôle du KI-67, une monstrueuse protéine de plus de 3000 résidus d’aminoacides qui entoure littéralement l’extérieur de chaque chromosome comme la peau d’un saucisson entoure la chair qui le constitue. En utilisant une modélisation moléculaire particulière et divers moyens de détection à l’aide d’anticorps couplés à des molécules fluorescentes il a pu être possible de montrer qu’en réalité, dans le noyau, tous les chromosomes étaient bien sagement rangés les uns à côté des autres. Outre les histones, intimement liées à l’ADN, et la chromatine, la protéine KI-67 représente plus du tiers de la masse totale protéique du noyau hormis le nucléole et si cette proportion (si on peut dire les choses ainsi) vient à diminuer la cellule devient alors incapable de se diviser.

Le résultat de ces travaux est tout à fait surprenant :

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La première image est une modélisation de l’arrangement des chromosomes dans le noyau avec une vue éclatée de cet arrangement. La barre horizontale représente 5 microns. Les flèches jaunes indiquent les trois chromosomes agrandis ci-dessous :

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Les 46 chromosomes occupent un volume de 176 micron-cube et au tout début de la division cellulaire cette protéine KI-67 sert en quelque sorte de lubrifiant pour que chaque chromosome se sépare des autres, une découverte inattendue qui constitue également une explication de l’accessibilité de la machinerie de l’ARN polymérase pour la synthèse des protéines dont la cellule a besoin. Ces travaux conduisent donc à revoir la perception que l’on avait jusqu’alors de l’organisation du noyau cellulaire, une perspective qui ouvre la voie à des investigations relatives à l’extrême complexité du vivant.

Source et illustrations : http://dx.doi.org/10.1016/j.molcel.2016.10.009

L’incroyable histoire de la « petite Pauline »

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Quand une amibe vole des gènes à des bactéries

C’est l’incroyable histoire d’une amibe tout à fait banale qui s’est arrangée pour subvenir elle-même à ses propres besoins. Imaginez un instant que vous incorporiez dans vos gènes ceux qui sont nécessaires pour, comme les plantes, réaliser par photosynthèse la production de sucres en mangeant des épinards. Vous n’aurez qu’à exposer au soleil votre peau devenue verte et le tour sera joué. C’est ce genre de prouesse qu’a réalisé il y a une centaine de millions d’années la petite amibe répondant au charmant nom de Paulinella chromatophora.

Normalement les amibes mangent des trucs plus petits qu’elles, surtout des bactéries, et un jour l’ancêtre de la « petite Pauline » s’est dit qu’après tout si elle pouvait photosynthétiser des sucres ça serait tout bon pour ses finances, pardon, pour son métabolisme. En quelque sorte elle ferait son pain toute seule quand il y a de la lumière …

Un jour, prise d’une grosse fringale, elle a avalé une cyanobactérie qui s’est trouvée pas si mal que ça dans son ventre. La petite Pauline a gardé ce dont elle avait besoin et un peu trop rapidement mangé le reste. Ce qu’elle a préservé s’est vite mis à ressembler à des genres de saucisses vertes, toutes proportions gardées, parce qu’elle avait incorporé les gènes qui servent à effectuer la photosynthèse du sucre et de quelques autres métabolites.

Pour ne pas devenir complètement obèse, c’est-à-dire laisser un peu de place à tous ces nouveaux gènes, un peu par erreur la petite Pauline en a effacé quelques-uns de son propre patrimoine génétique. C’était presque suicidaire mais la petite Pauline, pas très contente de son résultat a alors mangé quelques bactéries et a prélevé dans leur génome ce qui lui manquait pour rester en bonne santé, quelques gènes par ci par là pour que tout fonctionne finalement correctement.

Cette histoire paraît complètement délirante mais c’est pourtant ce qui s’est passé non pas en un jour mais au cours d’une lente évolution pour aboutir à cette amibe assez phénoménale qui a littéralement reconstruit tout son patrimoine génétique en faisant des « emprunts » génétiques à des bactéries.

Cette histoire a été étudiée en détail dans le cadre d’une collaboration entre plusieurs universités nord-américaines et allemandes sous la direction du Docteur Eva Nowack de l’Université de Düsseldorf. Cette étude n’a pas été très facile à réaliser au niveau des ADNs, l’ADN circulaire du plastide ou chromatophore, les choses vertes dans la photo ci-dessus, celui du noyau de l’amibe et des contaminants d’origine bactérienne.

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Il y a eu donc un transfert de gènes en provenance du plastide (on pourrait dire chloroplaste comme pour les plantes) dans le cadre de la symbiose initiale amibe-cyanobactérie (EGT, pour endosymbiotic gene transfer) mais également tout un trafic de gènes dit horizontal (HGT, pour horizontal gene transfer) en provenance d’autres bactéries pour aboutir à la Paulinella actuelle comme l’illustre le schéma ci-dessus tiré de l’article paru dans la revue PNAS. Il est intéressant d’insister sur le fait que cette histoire de la petite Pauline date d’une centaine de millions d’années alors que les premiers plastides photosynthétiques apparurent il y a plus d’un milliard d’années à la suite de symbioses avec des cyanobactéries pour aboutir par exemple aux végétaux que l’on connait aujourd’hui.

Source : PNAS, doi : 10.1073/pnas.1608016112 aimablement communiqué par le Docteur Nowack qui est chaleureusement remerciée ici.