La première plus grosse installation industrielle du monde se trouvait en France près d’Arles.

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Aux premier et second siècle de l’ère présente les Romains construisirent un moulin à grain d’une taille exceptionnelle dans le sud de la France à un peu plus de 10 kilomètres d’Arles (Arelate à l’époque), l’une des résidences favorites de l’Empereur Constantin au bord du Rhône. Arles doit son essor en s’alliant à Jules César un demi-siècle avant l’ère présente contre Marseille qui lui disputait la suprématie du commerce le long du couloir rhodanien. La ville fut équipée d’aqueducs et les débouchés de la riche campagne environnante furent exploités et transformés pendant les deux siècles qui suivirent. Ceci fut la raison pour laquelle les ingénieurs romains construisirent un moulin de taille industrielle à Barbegal alimenté par un aqueduc captant les eaux souterraines de la chaine des Alpilles alors que celui alimentant Arles en eau provenait du massif du Lubéron.

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Les moulins – il y en avait 16 – étaient alimentés par des buses (flume en anglais) en bois. L’eau provenant du moulin supérieur était recueillie dans un bassin et utilisée pour faire tourner la roue conçue en bois du moulin inférieur et ainsi de suite. Les pales des moulins étaient également en bois. Divers fragments retrouvés sur le site de Barbegal ont été minutieusement étudiés pour en quelque sorte retracer l’histoire de ce moulin exceptionnel. Il s’agit d’empreintes des structures de bois par des dépôts de calcite, l’eau souterraine des Alpilles captée dans les sources karstiques (k dans la figure ci-dessus) étant particulièrement chargée en carbonates. Ces fragments ont fait l’objet d’études stratigraphiques, cristallographiques et isotopiques ayant pour objet de retracer l’histoire de la buse d’arrivée de l’eau, des roues et donc du moulin lui-même.

Les études stratigraphiques et microscopiques ont mis en évidence l’alternance des saisons, la charge en calcaire de l’eau variant avec l’abondance des précipitations. Les précipitations ont formé des strates brunes dues à la présence de colloïdes provoqués par les eaux de ruissellement. La densité de ces dépôts de calcite indique en outre que les roues des moulins étaient probablement protégées des rayons solaires en comparant des dépôts d’autres moulins à Saepinum, Athènes ou encore Ephèse. Ces moulins n’étaient, en effet, pas protégés par un toit.

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Les études isotopiques ont concerné les isotopes 13 du carbone et 18 de l’oxygène. Les différences en teneur en ces isotopes permettent de retrouver la température de l’eau qui actionnait les moulins. Pour l’oxygène un δ18O élevé signifie que l’eau était plus froide, c’est-à-dire en hiver. Pour le δ13C c’est l’inverse car plus l’eau est chaude moins il y a d’isotope lourd du carbone en raison du dégazage plus intense de l’eau. Ces dernières études ont montré, combinées aux études cristallographiques et stratigraphiques, que les moulins étaient à l’arrêt durant quelques mois entre le milieu de l’été et le milieu de l’automne. Les dépôts de calcite recueillis et étudiés ont tous un âge d’environ 15 années ce qui indique que des opérations de maintenance étaient effectuées périodiquement chaque quinze années. L’épaisseur de ces dépôts de calcite représentaient en effet pour chaque roue des moulins un poids non négligeable d’environ 170 kg. Il fallait donc nettoyer ces roues périodiquement.

Les historiens ont cru pendant longtemps que l’économie romaine était basée sur l’esclavage. L’existence d’un tel moulin d’une taille industrielle unique au monde à cette époque explique au contraire que l’abandon progressif de l’exclavage libéra la créativité des ingénieurs romains. Puisqu’il y avait moins de main-d’oeuvre il fallait créer des machines performantes. Ce moulin pouvait en plein fonctionnement produire jusqu’à 25 tonnes de farine par jour afin d’alimenter en pain la population locale mais aussi les navires des ports d’Arles et de Fossae Marianae, aujourd’hui Fos-sur-Mer, à proximité d’Arles. Les navires embarquaient en effet un pain compact spécial qui pouvait être conservé plusieurs mois car il avait été cuit deux fois à cet effet. Parmi tous les débris de calcite conservés au musée archéologique d’Arles et rassemblés lors de fouilles du site de Barbegal en 1930, il a enfin pu être mis en évidence la date d’abandon du moulin, aux alentours du début du troisième siècle de l’ère présente probablement en raison des troubles qui affectaient l’Empire romain mais peut-être aussi avec l’apparition de moulins de taille plus modeste et de maintenance plus abordable pour des non-spécialistes. Il reste que le moulin de Barbegal reste le vestige de la plus grande construction industrielle de cette époque.

Source et illustrations : Science Advances

La disparition de la mégafaune : entièrement le fait de l’activité humaine ? Pas si sûr.

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La mégafaune désigne les grands animaux terrestres ou marins encore vivants ou disparus. L’éléphant est un représentant de ce classement qui comprenait bien d’autres espèces vivantes terrestres pour la plupart disparues aujourd’hui comme le mammouth laineux ou encore le paresseux terrestre (Paramylodon harlani) qui disparut des Amériques il y a environ 11000 ans. Il s’agissait d’un animal muni de grosses griffes d’une hauteur d’environ 3 mètres pouvant peser jusqu’à 1000 kilos. Comme l’indique le nom de ses cousins existant encore à ce jour et essentiellement arboricoles – les paresseux – il devait se déplacer lentement et devint une proie facile pour les chasseurs-cueilleurs qui arrivèrent en Amérique depuis l’Asie par le détroit de Behring. Jamais aucune preuve de l’extinction de ces représentants de la mégafaune de la fin du Pléistocène par les hommes n’avait été apportée jusqu’à la découverte d’empreintes de cet animal visiblement pourchassé par des êtres humains dans le monument national des White Sands au Nouveau-Mexique.

L’illustration en deux parties montre clairement que des hommes, au moins deux, tentaient de s’approcher d’un paresseux pour l’abattre. L’un des hommes marche sur les traces du paresseux (sloth + human track), probablement en le poursuivant alors qu’un autre homme va l’attaquer à revers. Les empreintes en vert sont des traces des « mains » du paresseux (sloth manus trace) peut-être blessé ou tentant d’adopter une démarche de quadrupède pour s’échapper. Bref, il s’agit d’une scène de chasse (flailing circle) préhistorique unique en son genre.

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La disparition de la mégafaune du Pléistocène qui avait vu le jour des dizaines de millions d’années auparavant peut donc s’expliquer par l’activité des chasseurs-cueilleurs qui y avaient trouvé des proies faciles, certes, mais il ne faut pas perdre de vue que ces espèces animales avaient atteint le stade ultime de leur évolution de même qu’aujourd’hui les pandas, les éléphants, les rhinocéros ou encore les koalas sont des espèces animales qui ont atteint les limites de leur évolution et devraient disparaître naturellement à plus ou moins brève échéance quoique l’homme fasse pour les protéger. C’est la dure loi de l’évolution et que l’activité humaine accélère ce processus n’est qu’un épiphénomène monté en épingle par les tenants de la biodiversité tout simplement pour culpabiliser les hommes.

Source et illustrations : Science Advance, 10.1126/sciadv.aar7621 et aussi un vidéo en anglais résumant résumant ces travaux : https://youtu.be/fkY5aWNomUs . Sloth en anglais = paresse ou paresseux

Le dieu maléfique des Romains : le CO2 !

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La ville de Pamukkale dans le sud-ouest de la Turquie est bien connue des touristes pour ses concrétions spectaculaires de calcite et ses piscines d’eau turquoise chargée en sels minéraux (illustration ci-dessus). Il existe en effet une activité volcanique sous-jacente alimentant ces sources d’eau chaude. À l’époque romaine il existait sur la colline surplombant ce site particulier une ville appelée Hierapolis. Il y fut érigé un temple où les prêtres eunuques sacrifiaient des animaux à Pluton, le dieu des enfers, près de l’entrée d’une fissure du sol d’où sortaient des effluves de vapeur. C’était la porte de l’enfer, en latin Plutonium. Le géographe grec Strabo au premier siècle avant l’ère présente décrivait ainsi cet endroit : « Il y a tellement de vapeurs et de brumes denses qu’on peut difficilement voir le sol. Tout animal qui s’approche de trop près de la grotte meurt instantanément« .

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Le site a été récemment fouillé par une équipe d’archéologues italiens de l’Université de Salento et l’énigme de cet endroit a été révélée. Du gaz carbonique géogénique à plus de 45 % – il y a aussi un peu l’hélium, du radon et de la vapeur d’eau – sort en continu de cette grotte. Les fouilles ont permis de reconstituer le temple dédié à Pluton qui fut fréquenté jusqu’au cinquième siècle de notre ère puis démoli par les Chrétiens bien que des tremblements de terre puissent aussi être incriminés pour expliquer sa disparition car cette région se trouve dans une zone sismique toujours très active aujourd’hui.

Pourquoi les prêtres de Cybèle ne mourraient pas comme les animaux qu’ils présentaient à Hades ou Pluton en offrande ? La légende dit que c’était leur castration qui les avait immunisé en quelque sorte contre les maléfices remontant du monde de l’ombre et des enfers. En réalité, après avoir analysé les effluves de gaz qui montra la présence de CO2 presque à l’état pur, les archéologues et les scientifiques qui s’intéressaient à ce site et à son mystère conclurent très simplement qu’il fallait être un oiseau ou une chèvre pour être presque instantanément asphyxié, c’est-à-dire au ras du sol, car le gaz carbonique est plus lourd que l’air. Les prêtres se tenaient debout et avaient donc peu de chance de mourir d’asphyxie. Quand les archéologues travaillèrent sur ce site ils se rendirent compte que des oiseaux s’approchant trop près de l’entrée de la grotte mourraient immédiatement. C’était le dieu CO2 qui est aujourd’hui sinon vénéré du moins toujours aussi maléfique et infernal …

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Note : Cybèle, déesse d’origine phrygienne (Anatolie) représentait l’abondance de la Terre. Elle s’appellait Demeter chez les Romains et était assimilée à Gaïa, la déesse actuelle des écologistes. Les serviteurs de son culte, du moins dans la Grèce antique, étaient tous des eunuques.

Source : https://www.seeker.com/gate-to-hell-found-in-turkey -1767366949.html

Premières cuvées de vin il y a 8000 ans près de Tbilisi

L’acide tartrique est présent en grande quantité dans le raisin (Vitis vinifera) originaire d’Eurasie et la présence de ce composé qui se retrouve naturellement dans le vin fut à la base de l’identification non équivoque de la première production de vin dans le monde. En dehors d’autres fructifications comme la carambole, l’aubépin et LE tamarinier qui renferment des traces de cet acide le raisin en contient des quantités importantes, jusqu’à 4 grammes par litre de jus. Des poteries retrouvées à proximité de la ville de Tbilisi ont montré par leur teneur en acide tartrique et dans une moindre mesure d’acide citrique qu’elles avaient servi plus de 6000 ans avant notre ère à faire du vin. Cette découverte repousse donc la date des premières productions de vin.

Les jarres utilisées étaient imposantes puisque l’une d’elles mesurait pas moins de 1 mètre de diamètre et un mètre de haut. Elle pouvait contenir jusqu’à 350 litres de jus de raisin et la vinification fut probablement effectuée dans ce récipient qui servait ensuite à stocker le vin pour sa consommation ultérieure. La configuration de ces jarres est telle qu’elle devaient être partiellement enterrées. C’est encore le cas en Géorgie avec le « qvevri », littéralement un vin dit de jarre, vinifiée dans de larges récipients de terre toujours partiellement enterrés. Comme quoi les traditions ne se sont pas évanouies après plus de 8000 ans ! La première description de préparation de vin dans des récipients non enterrés date d’environ 3000 ans avant notre ère et elle figure sur des fresques anciennes de la haute Egypte. Cet art fut introduit en Egypte par les Canaans bien après la pratique courante de production de vin sur les flancs sud du Caucase.

Le climat local de l’époque a pu être reconstitué à l’aide des grains de pollen notamment et ressemblait au climat méditerranéen actuel. Les occupants de cette région devaient donc être de bons vivants comme tous les buveurs de vin …

Source et illustration : PNAS, doi : 10.1073/pnas.1714728114

Il y a 3000 ans les Egyptiens souffraient des mêmes maladies « modernes »

Du temps des pharaons de l’Égypte ancienne le coeur était considéré comme le siège de l’âme et lorsqu’un illustre individu, comme par exemple un pharaon, était inhumé son corps était embaumé avant d’être entouré de bandelettes pour être momifié mais il était éviscéré car les sanies contenues dans ces viscères pouvaient contribuer à corrompre le coeur et l’âme aurait alors la liberté de s’éloigner. Ces viscères étaient si l’on peut dire conditionnées à l’aide de sel, de résines, parfois de miel et éventuellement de bitume puis conservées dans des vase d’albâtre ou de terre cuite appelés vases canopes, hauts d’une quarantaine de centimètres dans lesquels les archéologues ont retrouvé des morceaux de foie, de poumon ou d’intestin. Chaque canope était étiquetée avec une tête humaine pour le foie, une tête de babouin pour les poumons, d’un chacal pour l’estomac et d’un faucon pour les intestins. Si le coeur était préservé car il était le siège de l’âme il fallait que quelques viscères restent auprès du corps dans la sépulture et soient bien conservées pour « la vie d’après ».

Les vases canopes ont été délaissés par les archéologues car ils étaient considérés comme de simples ornements dans la sépulture. Ce n’est que récemment qu’ils ont attiré l’attention des spécialistes qui ont demandé à des biologistes leur concours pour analyser leur contenu. Les puissantes techniques de séquençage de l’ADN ont permis d’envisager une étude de ces restes d’organes contenus dans les vases canopes. Pour comprendre l’effet du procédé d’embaumement les chercheurs ont utilisé des organes de porc qui sont physiologiquement très proches de ceux de l’homme et ils ont reproduit les gestes et les techniques des embaumeurs égyptiens. Puis à l’aide d’appareils d’imagerie médicale ces spécialistes d’un nouveau genre ont pu optimiser les prélèvements de ces restes d’organes. Dans l’illustration les photos posées sur la table de travail sont des clichés obtenus à l’aide d’un scanner médical.

Ayant ainsi réuni tous les atouts pour procéder à des analyses d’ADN les chercheurs, donc des archéo-biologistes, de l’Université de Zürich ont par exemple montré que les intestins de ces Egyptiens anciens contenaient des bactéries capables de digérer certaines fibres mais ces bactéries ont disparu depuis longtemps. Les investigations se sont aussi orientées vers la recherche de la bilharziose, un ver parasite très présent dans les eaux du Nil. Pour l’instant les résultats doivent être confirmé malgré le fait que le nombre de canopes se trouvant dans divers musées soit limité.

Ces travaux ont étonné les chercheurs sur d’autres aspects de la santé des Egyptiens anciens. Par exemple des momies de sujets jeunes ont révélé que près de 30 % des enfants souffraient déjà d’athérosclérose mais ils n’en mourraient pas forcément car ils avaient beaucoup plus de chances de mourir de maladies infectieuses ou de blessures. Peut-être considérons-nous à tort aujourd’hui que cette maladie est réservée aux adultes. L’histoire montre ainsi que si on peut prendre certaines précautions pour combattre des affections comme l’athérosclérose ou l’obésité, ces maladies existaient déjà il y a bien longtemps. De ce fait il faut plutôt s’accommoder de la présence de certaines maladies car ces mesures de précaution sont illusoires. Un véritable pavé dans la mare des certitudes médicales, si on peut formuler les choses ainsi.

Source : Le Temps de Genève

Origine des peuples de l’Asie de l’Est

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Il y a environ 100000 ans l’homme moderne (Homo sapiens sapiens) s’échappa d’Afrique sub-sahélienne et on retrouve ses traces d’occupation les plus anciennes au Moyen-Orient. Puis il partit vers l’est pour finalement arriver en Australie et en Amérique assez récemment puisque les Aborigènes d’Australie y accostèrent là où ils sont encore aujourd’hui il y a une quinzaine de milliers d’année à peu près au même moment que la migration vers l’Amérique du Nord et du Sud alors que le détroit de Behring n’existait pas en raison de la grande glaciation qui recouvrait l’Europe et une partie de l’Amérique du Nord, variations climatiques obligent.

Sur le continent eurasiatique il existe aujourd’hui deux sous-groupes d’Homo sapiens sapiens (on dit des clades) ceux de l’ouest, disons à l’ouest de l’Oural et ceux de l’est, depuis la Chine et la Sibérie jusqu’à l’Australie. Ces deux clades se sont différenciés du point de vue génétique il y aurait environ 45000 ans. Une controverse persiste cependant au sujet de certaines ethnies asiatiques et australasiatiques comme par exemples les « negritos », un groupe ethnique que l’on rencontre dans certaines îles de l’archipel des Philippines, ou encore les papous au sens large du terme et les aborigènes d’Australie. Certaines différences génétiques très discrètes ont été expliquées par la présence de populations dispersées sur le continent eurasiatique qui préexistaient avant le « out of Africa » qui eut lieu il y a 100000 ans telles que l’homme de néandertal ou les Denisovans et pourquoi pas d’autres hominidés.

L’homme moderne rencontra donc, au cours de sa progression vers l’est de l’Asie, d’autres populations plus archaïques avec lesquelles il se mêla puisqu’on retrouve des signatures génétiques caractéristiques des hommes de néandertal et de Denisova chez beaucoup de groupes ethniques d’Asie. Il est intéressant de rappeler que les Denisovans et les néandertaliens cohabitèrent durant plusieurs centaines de milliers d’années de la péninsule ibérique à l’Asie centrale bien qu’ils divergèrent génétiquement il y a environ 600000 ans. En considérant que la dérive génétique est constante (voir le lien Wikipedia), l’équipe du Docteur David Reich, généticien à l’Université d’Harvard, a reconstruit la filiation de tous les groupes ethniques d’Asie de l’Est en collaboration avec le laboratoire d’évolution anthropologique du Max Planck Institute de Leipzig du Docteur Svante Pääbo. Et, oh surprise ! le résultat de ces travaux montre qu’il existe des mutations qui ne proviennent ni des Néandertaliens ni des Denisovans mais d’un autre hominidé inconnu qui a disparu sans laisser de traces sinon ces quelques caractéristiques génétiques.

Quelques 1230000 SNPs (mutations ponctuelles affectant un seul nucléotide de l’ADN) ont été comparées pour identifier les mélanges génétiques ayant eu lieu entre l’homme moderne et ces populations qui existaient dispersées sur le territoire eurasiatique. L’arbre reconstruit paraît très compliqué pour un non-initié (dont je fais partie) mais il mérite d’être examiné. Chimp est l’ancêtre de l’homme c’est-à-dire le chimpanzé. La distance génétique qui sépare les Dinka, un groupe ethnique du Sud-Soudan, donc l’homme moderne qui n’a pas émigré hors d’Afrique, du chimpanzé est de 61 +56 + 80 + 3 = 200 milliers d’unités de dérive génétique. Le dernier ancêtre commun à l’homme moderne et au chimpanzé date ainsi de 6,5 millions d’années selon cette méthode de calcul.

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Il existe dans cet « arbre » généalogique neuf évènements de mélange (ou alliances, admixture en anglais) le premier étant un mélange entre deux ancêtres de l’homme de néandertal (Altaï) pour conduire à l’homme de Denisovan. Cet évènement eut lieu il y a approximativement 500000 ans. Beaucoup plus récemment, c’est-à-dire il y a moins de 100000 ans l’homme de néandertal et l’homme moderne dont l’interfécondité a été prouvée sans que l’on sache toutefois si les descendants mâles étaient féconds a provoqué l’émergence de l’Homo sapiens sapiens « non africain » ayant incorporé 3 % du génome néandertalien qui s’est scindé en deux groupes (clades) : Asie-est et Asie-ouest (East1 et West1). Les individus West1 se sont à nouveau alliés avec des néandertaliens pour donner l’homme de Ust’-Ishim, un individu retrouvé en Sibérie datant de 45000 ans et dont l’ADN mitochondrial a été séquencé. Un autre mélange a donné naissance à l’individu appelé K14, l’homme de Kostenki daté de 37000 ans. Enfin les descendants directs des West1 (North1) se sont mélangé avec ceux des East1 dans les proportions 73/27 % pour donner les Amérindiens dont l’exemple étudié est les Surui, une tribu amazonienne du Brésil qui n’a jamais été en contact avec d’autres êtres humains.

Dans la branche est (East1) on trouve les Onge, un groupe ethnique habitant certaines îles Andaman à l’est de l’Océan Indien et les Ami, des aborigènes taïwanais vivant encore isolés dans la forêt de cette île. La descendance du sous-groupe Australasie est plus compliquée. Un premier mélange avec les Denisovan a donné naissance aux Aborigènes d’Australie et aux habitants de la Nouvelle-Guinée (Papous) incorporant 4 % de gènes de Denisovan. Les « negritos » ou Mamanwa des îles de l’archipel des Philippines résultent de deux admixtures successives conduisant à seulement 1,3 % de gènes provenant des Denisovan. Enfin l’homme de Mal’ta (MA1) retrouvé en Sibérie centrale et datant de 24000 ans partage les gènes de trois lignées, East1, North1 et Denisovan. Il reste à mentionner que les Surui (Amazonie) partagent des SNPs en commun avec les Onge et les Aborigènes d’Australie.

L’ancêtre commun à tous les peuples d’Asie de l’Est et de l’Ouest est donc un inconnu apparu il y a environ 700 à 80000 ans qui n’a pas laissé de traces, une sorte d’hybride entre un hominidé et un néandertalien archaïque. Les Denisovan (première illustration : reconstitution d’artiste) seraient enfin apparentés à l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) qui vécut en Europe entre 700000 et 200000 ans avant l’ère présente.

Cette filiation génétique peut être représentée de manière plus simple ainsi (source Nature, doi ci-dessous). Les Dai sont un groupe ethnique vivant dans le sud du Yunnan en Chine :

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Source : Article encore sous presse aimablement communiqué par le Docteur Reich et aussi Nature : DOI : 10.1038/nature18964

https://en.wikipedia.org/wiki/Human_mitochondrial_molecular_clock

https://jacqueshenry.wordpress.com/2015/09/18/levolution-humaine-un-long-parcours-parfois-seme-dembuches/

L’hygiène en Chine il y a 2000 ans

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C’est en effectuant des fouilles archéologiques d’un ancien relais situé aux confins du redoutable désert du Taklamakan qu’une équipe anglo-chinoise a découvert, preuves à l’appui, que la Route de la Soie véhiculait non seulement des denrées commerciales en tous genres mais aussi des maladies parasitaires tout aussi variées. Ce désert de dunes de sables mouvants situé entre les chaines de montagne de l’Himalaya, de Qilian et de Beishan avec à l’est le désert de Gobi est une des régions les plus inhospitalières du monde car il y fait froid et sec. Entre les années 111 avant et 109 après l’ère présente le relais de Dunhuang, un oasis situé aux confins est de la région autonome chinoise du Xinjiang, s’appelait Xuanquanzhi et était une étape importante de la Route de la Soie où arrivaient les marchandises de l’est et du sud pour repartir par deux voies contournant par le nord et par le sud les déserts de Gobi et du Taklamakan. S’y retrouvaient durant la dynastie Han toutes sortes de personnages, des marchands, des moines, des pèlerins, des soldats et des nomades. La Grande Muraille de Chine arrivait jusqu’à cet endroit où il fait relativement chaud l’été et un froid glacial en hiver.

Les archéologues ont passé minutieusement en revue les restes de ce relais important classé site historique national par la Chine et parmi une multitude d’artéfacts ils se sont aussi intéressé aux latrines dans les fosses desquelles les excréments humains ont été relativement bien conservés pendant plus de 2000 ans en raison du climat extrêmement sec sévissant dans cette région. Les voyageurs utilisaient des petites baguettes de bois autour desquelles était enroulé un morceau de tissu pour se nettoyer l’anus :

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un genre de coton tige d’une douzaine de centimètres de long pour le trou de balle …

Les fragments d’excréments, les taches brunes sur la « baguette d’hygiène anale », ont été extraits et analysés au microscope optique. Quatre sortes d’oeufs de vers parasites ont pu être aisément identifiés. D’abord le Trichuris trichiura qui est la cause de la trichiurose, une parasitose bénigne sauf en cas d’infestation massive. C’est un ver suceur de sang qui colonise l’intestin grêle et plus d’un milliard de personnes dans le monde vivent avec sans trop de désagréments. L’autre nématode parasite identifié par ses oeufs est l’ascaris (Ascaris lumbricoides) qui était déjà présent dans ce relais de la route de la soie car son hôte est exclusivement l’homme. Encore aujourd’hui plus d’un milliard et demi de personnes en sont atteintes en particulier les enfants qui paient un lourd tribut de par la mortalité, environ 2500 enfants en meurent chaque année dans le monde.

La troisième sorte d’oeufs a été attribuée au ténia (Taenia solium), le classique ver solitaire muni de crochets pouvant atteindre 10 mètres de long et dont le réservoir animal est le porc.

Arrêtons-nous un instant sur la présence de ces trois parasites. D’abord la bourgade de Xuanquanzhi était déjà à cette époque un oasis prospère. On y cultivait comme aujourd’hui toutes sortes de légumes et de fruits et l’élevage, en particulier de porcs, procurait la viande nécessaire pour poursuivre la route vers l’Europe et la Méditerranée. Les excréments humains étaient utilisés comme engrais et il n’est donc pas surprenant qu’une grande partie de la population de passage ou sédentaire de ce relais devait être porteuse de l’un ou voire plusieurs de ces trois parasites. Les habitudes alimentaires des Chinois de l’époque favorisaient la transmission d’un parasite comme le ténia. Les viscères des porcs étaient consommées et la viande de porc était parfois mal cuite ou mangée séchée car elle se conservait alors plus longtemps. Il est rare aujourd’hui de se retrouver parasité avec un ténia après avoir consommé du jambon cru car le dépistage du parasite et son éventuelle élimination à l’aide de médicaments appropriés sont systématiquement réalisés dans les élevages de porcs. Mais il y a 2000 ans, dans ce coin perdu de la Chine, il en était tout autrement.

Enfin le quatrième type d’oeufs a été attribué à la douve du foie (Clonorchis sinensis) un ver parasite qui vit dans les voies biliaires et la vésicule biliaire et peut provoquer un type de cancer du foie. Or le cycle de la douve (voir le lien sur ce blog) nécessite des eaux stagnantes peuplées d’escargots et de poissons, ce qui n’était et n’est toujours pas le cas de la région de Xuanquanzhi. Cette découverte a suscité quelques spéculations sur le climat de l’époque aux alentours du désert de Taklamakan. En réalité les oeufs de douve retrouvés sur les baguettes d’hygiène anale provenaient très certainement de personnes parasitées arrivant des zones où ce ver est endémique matérialisées par des rayures jaunes sur la carte ci-dessous.

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Ces commerçants et autres voyageurs avaient déjà parcouru près de 2000 kilomètres pour arriver à Dunhuang … Pour terminer la description de ce tableau peu engageant mais tout de même riche en informations aucun oeuf d’oxyures (Enterobius vermicularis) n’a été retrouvé dans ces latrines probablement pour deux raisons : les femelles pondent leurs oeufs la nuit à l’extérieur de l’anus et ces oeufs sont fragiles. L’oxyurose est pourtant encore aujourd’hui la parasitose la plus répandue dans le monde. Dans les pays de l’OCDE il est admis que près de 40 % des enfants ont été ou seront en contact avec des oxyures.

Cette étude bien qu’un peu scatologique révèle de précieuses informations sur l’hygiène, les habitudes alimentaires et les mouvements migratoires qui prévalaient il y a 2000 ans dans cette bourgade importante de la Route de la Soie qui est de nouveau d’actualité aujourd’hui avec la construction d’une liaison ferroviaire à grande vitesse depuis Pékin jusqu’à l’Europe occidentale …

Source et illustrations : http://dx.doi.org/10.1016/j.jasrep.2016.05.010 (article aimablement communiqué par le Docteur Piers Mitchell qui est vivement remercié ici. Dunhuang aujourd’hui (Wikipedia).

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/09/14/la-douve-du-foie-fait-toujours-autant-de-ravages/