La Judée fut le premier producteur de verre du monde civilisé

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Des fouilles archéologiques effectuées lors de terrassements pour la construction d’une voie ferrée en Israël viennent de révéler un fait tout à fait inattendu : la terre de Judée était le premier fournisseur de verre brut de l’Empire romain. Il était expédié par bateau jusqu’aux fabriques pour façonner des vases et bien d’autres objets. On a en effet retrouvé lors de fouilles sous-marines cet étrange verre de couleur légèrement verte mais on ignorait d’où il provenait. Des documents romains signalaient que les sables de la vallée de l’Akko étaient d’une qualité apte à la production de verre mais jusqu’à ces fouilles on ignorait que le verre brut était produit dans cette région du Moyen-Orient et qu’il était ensuite disséminé à travers tout l’Empire romain.

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Les fouilles ont permis de reconstituer la configuration des fours formés d’une partie destinée à la combustion pour atteindre une température d’environ 1200 degrés et d’une chambre autorisant la récolte du verre en fusion. Le verre brut était ensuite chauffé pendant une semaine pour finalement former des blocs pouvant atteindre le poids respectable d’une tonne. Ces blocs étaient en majorité expédiés vers Rome et l’Europe ou utilisés localement pour être retravaillés. À l’époque de l’Empereur Dioclétien il existait dans l’Empire deux sortes de verre, celui de Judée et celui d’Alexandrie. Le verre de Judée, en raison de sa couleur légèrement verte était moins coûteux que celui en provenance d’Egypte don tla production avait été encouragée par les Ptolémée(s). La région de Khirbat’Asafna au sud-est d’Haïfa a fait l’objet de nombreuses fouilles archéologiques et elle était un grand centre industriel. Outre cette industrie de production de verre brut, les fouilles ont mis en évidence des unités de production d’huile d’olive et des sites de production de vin dans cette région proche du Mont Carmel. Aujourd’hui la région d’Haïfa est l’un des plus industrieuses d’Israël.

Source et illustrations : http://www.antiquities.org.il/article_eng.aspx?sec_id=25&subj_id=240

Découverte du « troisième homme » grâce à l’ADN

Qui n’a pas vu au moins une fois le géantissime film de Carol Reed (1949) « Le Troisième Homme » avec Orson Welles dans le rôle principal de celui qui est mort et enterré et qui réapparaît presque magiquement. Un chef-d’oeuvre du film noir avec une fantastique poursuite dans les égouts de Vienne ! En paléoanthropologie le « troisième homme » européen vient d’être identifié avec l’appui des puissantes techniques de séquençage de l’ADN. Le fossile en question ayant permis cette découverte a été appelé Kostenki 14 et il a été trouvé en 1954 lors de fouilles extensives réalisées sur un site qui semble avoir été occupé par l’homme pendant des dizaines de milliers d’années entre les périodes glaciaires qui se sont succédé en Europe après que l’homme moderne ait émigré d’Afrique. Ce site a été occupé avant le maximum glaciaire (26500-20000) puis réoccupé après le dernier âge glaciaire récent (13000-10000). Le fossile Kostenki 14 du nom de la localité de Russie occidentale où il a été découvert a été daté entre 38700 et 36200 années avant notre ère, donc avant la période glaciaire dite du Würm. Cette période glaciaire du Würm a été traversée par des épisodes plus chauds qui ont donc modulé l’occupation humaine dans ce site de Kostenki. Ceci prouve que l’homme moderne a survécu à la dernière grande glaciation et qu’il n’a cessé d’occuper une grande partie de l’Europe alors que l’homme de Neandertal avait occupé ces mêmes lieux et les occupait encore.

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Le séquençage du génome de l’homme de Kostenki (14) est donc l’un des plus anciens d’hommes modernes avec celui de l’adolescent de Mal’ta datant de 24000 ans et découvert près du lac Baïkal. L’ADN du garçon de Mal’ta présente des homologies très étroites avec celui de l’homme de Kostenki. Le garçon de Mal’ta est plus proche de l’homme de Kostenki que des hommes modernes qui ont atteint l’Asie de l’Est. Les Eurasiens se sont donc dispersé sur cet immense territoire en au moins trois populations distinctes avant la glaciation du Würm c’est-à-dire avant 36000 ans : les Eurasiens de l’ouest (Kostenki), les Asiatiques de l’Est et un troisième homme mystérieux, tous trois issus originellement d’Afrique mais dont la différenciation constitua les traits uniques de leurs descendants non africains. Cette différenciation eut lieu pourtant après une certaine hybridation avec les hommes de Neandertal qui étaient les premiers occupants des lieux. Cette méta-population en terme spatial occupa donc l’Eurasie pendant au moins 30000 ans, se mélangea puis se fragmenta à nouveau à l’occasion des périodes glaciaires et également à la suite de progrès techniques leur donnant la possibilité de s’étendre plus rapidement comme par exemple l’amélioration des techniques de chasse.

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Ce pool génétique d’Eurasiens plutôt stable génétiquement fut finalement profondément modifié par l’arrivée des populations du Moyen-Orient qui apportaient avec eux les techniques de l’agriculture il y a 8000 ans. Le génome de Kostenki contient un petit pourcentage de gènes neandertaliens comme d’ailleurs celui du garçon de Mal’ta, ce qui prouve que l’Homme moderne se mélangea très tôt avec l’homme de Neandertal. Cet événement a pu être daté par les techniques de « datation » génétique consistant à quantifier les SNPs (single nucleotide polymorphism) et ce croisement entre l’homme de Neandertal et l’homme moderne eut lieu il y a 54000 ans c’est-à-dire avant que les sous-groupes de populations eurasiennes se séparent. Ce résultat signifie que les Eurasiens, depuis la Scandinavie à la Chine et les Amériques ont tous un petit élément d’information génétique provenant de l’homme de Neandertal !

Cependant, cette étude montre que le mélange homme moderne-Neandertal ne se reproduisit plus jamais ensuite alors que ces « cousins » cohabitèrent encore plus de 10000 ans sur les mêmes territoires. C’est une sorte de mystère qui ne sera peut-être jamais élucidé. Les précédentes études ont montré que l’ADN mitochondrial des hommes modernes exclusivement transmis par la mère ne contenait aucune trace de celui des neandertaliens, ce qui tendrait à prouver que seule la descendance mâle issue du croisement entre Homo sapiens sapiens et l’homme de Neandertal était viable et fertile ou encore que la descendance femelle (féminine) était stérile.

Bref, tout semble compliqué mais cette récente étude sur le génome de l’homme de Kostenki montre également un fait tout à fait nouveau et troublant, la présence d’un troisième homme dans cette saga de nos ancêtres très lointains. L’ADN de l’homme de Kostenki renferme une petite séquence que l’on retrouve aujourd’hui chez des habitants du Moyen-Orient, les descendants de ces agriculteurs qui essaimèrent en Europe il y a 8000 ans. Comment se fait-il que l’homme de Kostenki aux mœurs et comportements de chasseur-cueilleur ait pu avoir des contacts avec ces peuples 28000 années auparavant (36000 – 8000) ?

D’une manière ou d’une autre il y eut donc avant même la dispersion en Eurasie des divers groupes qui peuplèrent ces immenses contrées un contact bref mais dont il reste des traces dans l’ADN avec une peuplade venant du Moyen-Orient peut-être bien avant cette date de 36000 ans avant notre ère et qui restèrent isolés plusieurs dizaines de milliers d’années par la suite. Peut-être s’agissait-il de petits groupes d’individus vivant dans des sortes de poches isolées comme par exemple les montagnes de Zagros en Iran et en Irak. Par un concours de circonstances inconnues il y eut un contact probablement bref entre ces populations et les chasseurs-cueilleurs du nord de la Mer Noire actuelle. Il faut bien garder en mémoire que ces évènements qui conduisirent à ces mélanges génétiques tout à fait imprévus se déroulèrent au cours de plusieurs dizaines de milliers d’années et il n’est pas difficile d’imaginer que compte tenu des oscillations climatiques à un moment ou à un autre une rencontre inattendue ait pu avoir lieu en laissant des traces à jamais inscrites dans l’ADN. Peut-être que cette étude a enfin élucidé le mystère du « troisième homme » et du mélange génétique dont nous sommes, nous Eurasiens, tous issus.

Source et illustrations : University of Cambridge News desk.

L’archéologue Mikhail Mikhaylovich Gerasimov découvrant le crâne de l’homme de Kostinki en 1954. Crane de l’homme de Kostinki.

Du côté de nos ancêtres ça se complique !

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Les fouilles du site d’Atapeurca au nord de l’Espagne, près de Burgos, n’en finissent pas de livrer les secrets de nos ancêtres hominidés et sur une échelle de temps difficile à appréhender. On a en effet retrouvé dans la Sima de los Huesos, littéralement « le trou aux os » des restes de proto-humains datés de plus de cinq cent mille ans, presque deux fois plus récents que les fameuses traces de pas d’humanoïdes retrouvées en Angleterre (voir le billet de ce blog du 9 avril 2014) ce qui signifie que des groupes isolés d’humanoïdes vivaient en Europe bien avant la dernière vague « Out of Africa » de l’homme moderne considérée comme remontant à environ 80000 ans. C’est pour cette raison que l’échelle de temps est difficile à imaginer car en près d’un million d’années il s’est passé beaucoup de choses, comme des périodes glaciaires ou des éruptions volcaniques cataclysmiques. Nos ancêtres ou plutôt nos cousins éloignés puisqu’il est maintenant prouvé qu’ils n’étaient pas nos ancêtres directs, que ce soient l’homme de Neandertal ou l’homme d’Heidelberg, ont disparu et ce qui est assez surprenant compte tenu des résultats des fouilles d’Atacuerpa et de la découverte des ossements les moins anciens en Croatie, c’est la disparition relativement récente de l’homme de Neandertal il y a seulement environ 30000 ans alors qu’il avait occupé toute l’Europe et une grande partie de l’Asie pendant près d’un demi million d’années après avoir succédé à l’homme d’Heidelberg. L’arrivée de l’homme moderne a probablement précipité la disparition de l’homme de Neandertal mais sans aucune explication convaincante pour diverses raisons. S’il y a eu effectivement des croisements entre l’homme moderne et ces hominidés qui se sont rencontré fortuitement puisqu’ils vivaient en petits groupes isolés, les analyses d’ADN n’ont pas pu montrer la présence de gènes d’origine néandertalienne permettant d’affirmer une réelle mixité. Tout au plus a-t-on retrouvé quelques 1,5 % de similitude entre l’ADN nucléaire de l’homme moderne et celui de l’homme de Neandertal. Le fait qu’on n’ait pas pu retrouver une similitude quelconque entre l’ADN mitochondrial de l’homme moderne et celui de l’homme de Neandertal pourrait exclure d’emblée la fertilité de la descendance d’un hypothétique croisement entre ces deux cousins devenus trop éloignés génétiquement, un peu comme la descendance entre une âne et une jument est stérile. En d’autres termes s’il y a eu échange génétique par croisement, celui-ci n’a jamais atteint une fréquence suffisante pour qu’il en reste des traces convaincantes dans notre patrimoine génétique actuel, à ces 1,5 % près.

Les fouilles d’Atacuerpa ont récemment bousculé ce schéma évolutif en parallèle au moins durant les 100000 dernières années mais également avec la découverte d’un nouveau type d’humanoïdes appelé Homo antecessor. Cet humanoïde probablement capable de parler et de confectionner des outils a vécu en même temps que les hommes d’Heidelberg et de Neandertal qui étaient en réalité ses cousins issus de l’Homo erectus venu également d’Afrique il y a probablement un million d’années, celui-là même qui aurait laissé ces fameuses traces en Angleterre. L’illustration suivante résume la situation :

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Elle devrait être légèrement modifiée compte tenu des découvertes récentes d’Atacuerpa en prolongeant la branche antecessor au delà de 0,4 million d’années avant notre ère (échelle des temps à gauche) pour retrouver sur la planète simultanément l’homme de Flores qui, parti également d’Afrique, a atteint indépendamment l’Indonésie actuelle, un ou deux descendants directs de l’Homo erectus, cet Homo antecessor, les Denisovans et l’homme de Neandertal. L’Homo sapiens sapiens actuel a pris le dessus sur ces cinq hominidés tous issus de l’Homo erectus, encore qu’on n’a pas pu véritablement prouver une parenté directe entre l’Homo erectus et l’homme de Flores. Bref, l’homme moderne, parti d’Afrique il y a peu dans cette échelle de temps, a tout balayé sur son passage et la disparition de l’homme de Neandertal constitue le premier exemple de disparition d’une espèce intelligente apparentée à l’homme, probablement capable de parler mais aussi de confectionner des outils sophistiqués comme des éclats de silex servant de lames tranchantes ou montés sur des os pour servir d’armes. L’homme moderne, qui lui aussi avait évolué en Afrique pendant tout ce temps avant d’en partir, avait probablement atteint des degrés de technicité et d’organisation sociale plus avancés que tous les peuples qu’il put rencontrer au cours de ses migrations en Europe et en Asie.

Pour preuve de l’évolution africaine de l’homme moderne avant sa migration hors d’Afrique, les artéfacts artistiques les plus anciens jamais découverts ont été trouvés en Afrique du Sud et datent d’environ 80000 ans. Pour mémoire les peintures de Lascaux datent de 17000 ans et celles de la grotte Chauvet de 30000 ans. C’est-à-dire qu’au moment de la disparition des hommes de Neandertal, l’homme moderne était capable de décorer des grottes avec autant de raffinement même si son style de vie de chasseur-cueilleur était probablement semblable à celui de ses prédécesseurs sur le sol eurasiatique alors que l’homme de Neandertal n’a jamais laissé aucune trace artistique.

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Reste maintenant à tenter d’affiner les analyses d’ADN du nouvel Homo antecessor pour le positionner précisément dans un arbre généalogique ou plutôt phylogénétique, pour être plus précis, mais ce ne sera pas une tâche facile car même si on a trouvé quelques spécimens parmi les 28 différents dans le « trou aux os » d’Atacuerpa, il restera toujours des incertitudes qui ne seront peut-être jamais précisées. Les analyses d’ADN déjà effectuées n’ont pas montré autre chose que l’homme de Neandertal était tout simplement apparenté à l’Homo antecessor ou était son cousin éloigné. C’est un peu vague mais cela n’explique pas la disparition soudaine de l’homme de Neandertal.

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L’hypothèse que la descendance résultant d’un croisement entre l’homme moderne et l’homme de Neandertal soit stérile semble la plus plausible, l’homme moderne ayant absorbé les populations d’hommes de Neandertal en les rayant de la carte avec une descendance stérile. L’endogamie a aussi été évoquée car ce devait être un phénomène courant dans les petites communautés sans aucun contact avec d’autres groupes humains. Il reste enfin la transmission de maladies auxquelles les hommes de Neandertal n’avaient jamais été exposés et apportées par l’homme moderne, un peu le même phénomène que la grippe et la variole qui faillirent rayer de la carte du monde des civilisations entières, je pense entre autre aux Marquisiens qui furent pratiquement exterminés non pas par les armes par les Européens mais par la grippe et la variole qu’apportèrent les premiers explorateurs dès l’année 1595 puis l’implantation définitive des Français à la fin du Second Empire. La population d’alors, très probablement supérieure à cent mille habitants à en juger par les restes d’immenses villages structurés au milieu de la forêt qu’on peut facilement voir à Hiva Oa, par exemple, si on n’a pas peur de se faire agresser par des nuées de moustiques, chuta jusqu’à moins de 4000 au début du XXe siècle dans tout l’archipel. Il est facile d’imaginer un tel scénario avec tous les hominidés que rencontrèrent les hommes modernes dans leur lente invasion de ces nouveaux territoires.

Source : adapté d’un article paru dans le Washington Post, illustrations de Madrid Scientific Films (crânes d’Homo antecessor) et Wikipedia (reconstitution d’une femelle d’Homo erectus)

La Grande Peste ou Black Death

 

Alors que l’Europe avait traversé une période climatique exceptionnellement chaude, entre 950 et 1250, il suffit d’à peu près un siècle et demi pour que ce qu’on a coutume d’appeler l’anomalie climatique médiévale ne fut plus qu’un lointain souvenir. Les hommes s’adaptèrent donc à un climat devenant progressivement plus frais tant bien que mal car la population avait augmenté de manière considérable voyant l’émergence de grandes villes comme Anvers, Londres, les villes de la Hanse ou encore Paris. Las ! La Grande Peste arriva et la conjonction d’une population urbaine dense et d’approvisionnements aléatoires en nourriture, en particulier de céréales, rendit cette population particulièrement vulnérable à la pandémie de peste. Pendant longtemps on crut que Yersinia pestis, transmise par les puces, avait tué sans discernement des dizaines de millions de personnes à travers l’Europe et décimé les grandes villes comme Londres qui vit sa population diminuer de moitié en moins de 4 ans. La Grande Peste sévit entre 1347 et 1351 et dans le cas particulier de Londres l’étude de cette pandémie et de ses conséquences sociales, économiques et démographiques a pu être entreprise en étudiant les squelettes provenant de 4 cimetières, ceux de Guildhall Yard et St. Nicholas Shambles utilisés avant la Grande Peste, celui de St. Mary Spital au cours de la peste et enfin celui de St. Mary Graces fonctionnel après la pandémie. L’étude minutieuse des squelettes a permis de se faire une idée très précise de l’état de santé des Londoniens avant, pendant et après la pandémie.

La Grande Peste tua à Londres préférentiellement les personnes fragiles, enfants mal nourris ou en mauvaise santé et vieillards par centaines de milliers et en un temps très court. La maladie s’attaqua plus particulièrement aux personnes dont le système immunitaire était sinon défaillant du moins fragile et cette observation a été confirmée lors de la nouvelle épidémie de 1361 qui fit un nombre de victimes bien inférieur car les personnes exposées avaient un système de défense immunitaire plus apte à se défendre, les « faibles » ayant été éliminés dix ans auparavant. On aurait pu penser que la virulence de Y. pestis avait décliné. Or l’analyse de l’ADN des souches datant de la Grande Peste et de celles des autres épidémies qui suivirent au XIVe siècle a montré qu’il n’en était rien, Y. pestis présentant une remarquable stabilité génétique y compris jusqu’à aujourd’hui. La Grande Peste eut paradoxalement des effets socio-économiques favorables variés. La diminution massive de la population fit disparaître le facteur favorable à la pandémie qui était la surpopulation par rapport aux ressources alimentaires disponibles. Après la Grande Peste, il y eut un manque criant de main d’oeuvre et ce paramètre favorisa la fin du servage car les entrepreneurs durent offrir des salaires plus élevés pour recruter des bras dans tous les secteurs économiques et comme la population avait dramatiquement diminué, la nourriture et le logement, dans les grandes villes, devinrent accessibles au plus grand nombre du fait d’une régulation économique basique liée à la loi de l’offre et de la demande. Les prix des denrées alimentaires chutèrent après l’épidémie mineure de 1361 et par exemple le prix du boisseau de grain restera très bas pendant près de 150 ans. D’une manière générale le standard de vie augmenta d’un facteur 3 en quelques dizaines d’années. La population s’habitua par exemple à consommer de la viande et du poisson frais, à manger du pain blanc quelques soient les niveaux sociaux, des facteurs contribuant à un meilleur état de santé général et par conséquent à une meilleure résistance aux maladies.

Les marqueurs de « bonne santé » de la population sont le taux de natalité, la mortalité périnatale et enfin l’espérance de vie moyenne. Le dépouillement des archives paroissiales présente des limites dans la mesure où les données relatives aux pauvres, aux femmes et aux enfants sont loin d’être complètes, en particulier avant l’épisode de la Grande Peste. Une approche plus directe est d’étudier les variations de l’âge des individus au moment de leur décès. Mais encore une fois les données disponibles sont limitées car il existe peu de registres, je cite les auteurs de l’étude parue dans PlosOne, mentionnant les femmes mariées, les enfants, les serviteurs, les apprentis, les laboureurs et les pauvres. Toute ce partie de la population était tout simplement ignorée ! Néanmoins le graphique ci-dessous montre qu’après la Grande Peste le pourcentage d’adultes d’âge supérieur à 50 ans est significativement supérieur à celui répertorié avant la pandémie. De 0 à 10 ans ce pourcentage est sensiblement le même alors que dans la tranche d’âge 20-40 ans il y a un « déficit » important qui perdurera plusieurs années en raison des autres épidémies de peste qui se succéderont jusqu’à la fin du XIVe siècle, en 1361, 1368, 1375, 1382 et 1390. Le standard de vie augmentant pour les raisons citées plus haut peut expliquer que la population vivait plus longtemps sans pour autant que le taux de natalité se soit amélioré, mais pour la raison évoquée ci-dessus à savoir le déficit de la tranche d’âge 20-40 ans.

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Le cas de Londres n’est pas représentatif de la population européenne car après la Grande Peste il y eut un afflux important de populations venant des campagnes car la main d’oeuvre était désespérément manquante et les lois très restrictives régissant l’installation dans la ville furent assouplies pour cette raison. Il serait intéressant, selon les auteurs de l’étude, de procéder sur les squelettes à des études plus détaillées pour déterminer si par exemple le régime alimentaire avait évolué après la Grande Peste vers un apport plus important en protéines animales car il a toujours été observé que la viande fraiche, les oeufs et les produits laitiers étaient liés à la longévité. Une étude détaillée de la dentition des jeunes enfants et des adolescents pourrait aussi démontrer quel était le régime alimentaire car les carences et les famines influent directement sur la formation de l’émail dentaire (voir photo, crédit University of South Carolina).

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Source : University of South Carolina

Du nouveau sur les Lapita

La civilisation Lapita encore très largement méconnue vient de connaître un renouveau d’intérêt après la découverte fortuite, lors de travaux de terrassement, d’un cimetière près de la localité de Teouma au sud-est de l’île d’Efate au Vanuatu. Les premières traces de cette civilisation ont été trouvées dans la péninsule de Foué en Nouvelle-Calédonie mais très peu de restes purent être rassemblés en dehors de quelques fragments de poteries grossièrement décorées d’ocre et de coquillages ouvragés tout aussi grossièrement. D’où venaient ces hommes, très probablement de Taïwan ou d’une autre contrée d’Asie du Sud-Est, et ils partirent pour de longs voyages sur les immenses étendues parsemées d’îlots du Pacifique occidental sur des pirogues avec leurs animaux domestiques. On suppose que les Lapita arrivèrent dans l’archipel de Bismark, à l’est et au sud de la Papouasie-Nouvelle-Guinée il y aurait une trentaine de milliers d’années pour ensuite « coloniser » l’ensemble de la Mélanésie jusqu’à Tonga (voir la carte, Wikipedia) mais s’ils poussèrent jusqu’à la Polynésie, rien ne peut l’affirmer puisque jamais aucun reste ne fut retrouvé jusqu’à ce jour.

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Des fouilles conséquentes permirent de retrouver de multiples fragments de poteries dans une île des Samoa dans les années cinquante mais tant aux Îles Salomon qu’au Vanuatu la rareté des restes archéologiques ne permettait pas de se faire une idée du peuplement de ces archipels très étendus et comprenant des centaines d’îles dispersées sur des milliers de kilomètres ni comment ces gens vivaient leur quotidien.

La découverte du cimetière de Teouma à une quinzaine de kilomètres à l’est de Port-Vila a permis de se faire une idée précise du mode de vie de ces premiers habitants de l’île qui comme on va le voir mangeaient déjà ce dont se nourrissent toujours aujourd’hui les indigènes de cet archipel.

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L’étude parue dans PlosOne est le résultat d’une collaboration entre l’Université de Canberra en Australie, de l’Université d’Otago en Nouvelle-Zélande, de l’Université d’Aix-Marseille et du pôle d’archéologie du CNRS à Nanterre. Pourquoi des Français ont participé à cette étude, tout simplement parce la France reste encore très active au Vanuatu avec une implantation notoire de l’IRD et de nombreuses collaborations dans les domaines agronomique et culturel, c’est normal, la moitié de la population parle un excellent français.

Le site de Teouma se trouve dans une zone composite comprenant de la forêt tropicale humide, des collines recouvertes d’herbes hautes et de fougères et des marécages traversés par une rivière assez imprévisible lors de la saison des pluies (voir la carte, PlosOne, ci-dessus). Le petite baie proche du site où se déverse la rivière dont j’ai oublié le nom s’appelle localement « Shark Bay » et cette dénomination est anecdotique mais peut intéresser mes lecteurs. Du temps des Nouvelles-Hébrides, un gros fermier français installé à Teouma avait coutume d’abattre ses animaux de la plus pure race charolaise, il faut le signaler, au bord de cette baie et jetait les abats, tripes et autres ossements dans la mer. Cette abondance constante de nourriture attira naturellement des requins qui restèrent dans les parages et le nom de « Shark Bay » est resté dans les mémoires.

Mais revenons à ce cimetière dans lequel furent trouvés 68 squelettes. L’analyse isotopique du collagène des ossements a permis de se faire une idée précise de la nourriture de ces occupants anciens puisqu’ils ont été précisément datés à environ 3000 ans avant notre ère. Ils mangeaient des roussettes, ces grosses chauve-souris frugivores dont le corps mesure près de 40 centimètres et qu’on déguste toujours dans certains restaurants de Port-Vila, des tortues qui viennent toujours nidifier le long des plages de sable corallien mais dont l’abattage est interdit, encore que les locaux ne se privent pas pour piller les nids et manger les œufs, et enfin des poulets et des cochons que les Lapita avaient certainement apporté avec eux sur leurs pirogues. Les Lapita devaient aussi probablement se ménager des jardins au milieu de la forêt pour cultiver des bananiers, du taro, du manioc et plus rarement du yam, une forme de production de subsistance toujours active aujourd’hui dans les villages isolés qu’il m’est arrivé de visiter au nord de l’île d’Efate et dans d’autres îles de l’archipel.

Ce cimetière a été remarquablement préservé pour deux raisons. Il se trouve dans une zone de sable corallien qui a été périodiquement recouverte des cendres volcaniques provenant du Kuwae, un volcan certainement imposant et en perpétuelle éruption pendant des milliers d’années jusqu’à son explosion au début de l’année 1453 et dont il ne reste aucune trace visible aujourd’hui au nord de l’île d’Efate sinon quelques petits îlots appelés les Sheperds et un volcan sous-marin actif. L’analyse isotopique fine du collagène osseux des squelettes a permis de reconstituer quelle était l’alimentation des Lapita en prenant en compte le fait que certains isotopes du carbone ou du soufre sont enrichis selon la provenance de la nourriture végétale ou carnée et aussi selon le régime alimentaire des cochons, des chauve-souris ou encore des tortues et enfin des poissons. Les Lapita de Teouma mangeaient donc leurs cochons d’élevage, qu’ils soient parqués ou en semi-liberté, des tortues, des chauve-souris, des poissons de récif et diverses plantes à tubercules ainsi que des noix de coco. Il n’y avait certainement pas d’arbre à pain car cette espèce fut importée au XVIIIe siècle des îles Marquises mais il y avait probablement de la canne à sucre qui n’apporte pratiquement pas de protéine et n’a pas laissé de traces dans le collagène analysé.

L’aspect le plus étonnant de cette étude réside dans le fait que l’alimentation était différente selon la hiérarchie dans le groupe, probablement un village comme on en trouve toujours aujourd’hui au Vanuatu, que ce soit près de la mer ou en pleine forêt. Les hommes et les femmes ne mangeaient tout simplement pas la même chose aussi incroyable que cela puisse paraître pour nous occidentaux modernes. En réalité, encore aujourd’hui les villages « ni-van » sont strictement hiérarchisés. Il y a un chef qui a tout pouvoir, de justice et de police en particulier, un genre de pouvoir régalien. La famille très proche du chef, fils ou cousins, occupe les hauts postes du village et ceux-ci possèdent les plus gros élevages de cochons. Il faut ajouter aussi que l’un des fils du chef deviendra chef à son tour et l’organisation de cette société patriarcale devait probablement déjà exister du temps des Lapita. Les membres haut placés hiérarchiquement avaient une nourriture plus riche en protéines, cochons, tortues et poissons, que les femmes et à un moindre degré les enfants. Les femmes trouvaient leur nourriture dans leurs jardins et ce qu’elles pouvaient glaner ici ou là. Les hommes chassaient et pêchaient et se goinfraient de cochons, excellents d’ailleurs encore aujourd’hui. Un cochon nourri avec des noix de coco est un vrai régal, croyez moi ! Une question qui n’a pas été soulevée dans cet article est de savoir si les Lapita possédaient encore, 2000 ans avant notre ère, le savoir-faire pour la construction de pirogues qui a été progressivement oublié au cours des siècles suivants et qui était essentiel pour capturer des poissons autres que les poissons de récif.

Tout compte fait la vie des femmes dans ces villages ne devait pas être très réjouissante, elles devaient faire des enfants, les élever et manger les restes des agapes du chef et de son proche entourage. Juste pour illustrer l’organisation de cette société patriarcale et l’importance du cochon encore aujourd’hui dans cette société : si vous voulez prendre femme dans un village il vous en coutera sept cochons si elle est encore vierge et seulement six si elle a été déflorée malencontreusement, le cochon est en quelque sorte une monnaie d’échange. La dent de cochon figure également sur le drapeau du Vanuatu (voir l’illustration, Wikipedia) et un bracelet fait d’une dent de cochon est une valeur sûre dans ce pays, à condition de pouvoir y faufiler sa main !

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Source : http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0090376

Ce qui fait que nous sommes « nous » (et personne d’autre)

Une plongée profonde dans les mystères de l’ADN est maintenant possible grâce aux performances en incessante amélioration des machines qui arrivent à déterminer la séquence totale de ce support de l’hérédité qu’est l’ADN à partir de la moitié d’une dent ou de l’os de la dernière phalange du petit doigt et en des temps records. C’est ce qui a été rendu possible dans le laboratoire du Professeur Svante Pääbo, le spécialiste mondial de l’élucidation de l’ADN préhistorique au Max Planck Institute de Leipzig. Cette phalange d’une petite fille datant d’environ 41000 ans a été découverte dans une grotte située au cœur des montagnes de l’Altaï appelée la grotte de Denisova, du nom d’un ermite prénommé Denis qui aurait séjourné isolé dans cet endroit et où, faut-il le préciser la température ne dépasse jamais zéro degrés même par une belle journée ensoleillée au milieu de l’été sibérien. Mais ce que cet ermite ignorait c’est que bien avant lui ses ancêtres avaient également élu domicile au même endroit, notre proches parents il y a quelques dix mille ans, mais aussi des Néandertaliens et ces ancêtres très différents de nous et des nos cousins néandertaliens maintenant appelés les Dénisoviens.

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Ce que l’on sait de ces cousins éloignés, pas grand chose sinon qu’ils vivaient probablement en groupes isolés et qu’ils ont disparu de l’Asie après avoir émigré dans ces contrées éloignées probablement avant les hommes de Néanderthal mais qu’ils ont rencontré ces derniers ainsi que des hommes « plus modernes » car il semble qu’il y ait eu des métissages, histoires de cul obligent (cf La Guerre du Feu, roman de J.H. Rosny paru en 1911 qui fit l’objet d’un film fameux). Ce que les analyses de l’ADN de cette enfant à partir d’une phalange du petit doigt et d’un autre représentant de cette peuplade à partir d’une dent mais ne datant pas tout à fait de la même période d’occupation de la grotte révèlent c’est que les Dénisoviens divergèrent des Néandertaliens il y aurait environ 650000 ans et ces deux sous-groupes d’humains auraient divergé des ancêtres des Africains modernes, nous y compris, il y aurait 800000 ans, tout le temps donc pour que l’ADN évolue en profondeur comme on peut maintenant le découvrir avec ces nouvelles machines ultra-performantes qui arrivent à reconstituer l’ensemble du génome à partir des petits morceaux issus de la lente dégradation de cette énorme molécule. On navigue dans une échelle de temps difficile à appréhender, un peu comme les distances entre les galaxies … Six cent cinquante mille ans, c’est difficile à imaginer à l’échelle d’une vie humaine, même si l’espérance de vie augmente de quelques jours chaque année avec les progrès de la médecine, mais la conclusion de ce billet aurait tendance à infirmer ce dernier point.

En comparant les génomes des hommes modernes, vous et moi, des Néandertaliens et des Dénisoviens, on est entré dans un tout autre domaine de découvertes, en quelque sorte une réponse partielle à la question qui pourrait être posée en ces termes : « qu’est-ce qui fait que nous sommes « Nous » ? ». Vaste problème que la génétique sera peut-être à même de répondre un jour prochain, et quand je dis un jour prochain c’est parce que les prémices des éléments de réponse sont presque sous nos yeux.

L’ADN humain, j’en ai parlé dans de nombreux billets de mon blog, est essentiellement constitué de séquences inutiles, les anglo-saxons appellent ça du « junk », un mot intraduisible en bon français qui pourrait signifier détritus, le mot le plus approprié que j’ai trouvé. Mais beaucoup de ces portions d’ADN sont en réalité des réminiscences d’informations génétiques provenant de virus, plus précisément de rétrovirus. Tout le monde connait le virus du SIDA, c’est un rétrovirus, c’est-à-dire un virus dont l’information génétique est supportée par de l’ARN et non de l’ADN. La distinction entre ARN et ADN réside dans la nature du sucre qui lie chaque motif contenant une base, un ribose ou un désoxyribose et l’ARN n’a pas la capacité de s’enrouler en double hélice comme l’ADN, mais ce détail ne fait pas partie de mon propos. Les rétrovirus ont la capacité de copier leur ARN en ADN (en double hélice) et de l’incorporer au matériel génétique de l’hôte car ils codent pour une machinerie enzymatique capable de réaliser ce subterfuge complètement démoniaque. Et ça fait des centaines de milliers d’années que ça se passe comme ça et qu’on subit en quelque sorte ce genre de violation de notre patrimoine génétique intime sans le savoir. De plus ce ne sont pas des virus vraiment gentils, la plupart sont liés à des formes de cancer et à bien d’autres maladies contre lesquelles on est totalement impuissant comme des réactions auto-immunes dont on a toutes les peines du monde (médical) à expliciter les causes. On porte donc dans nos gènes des séquences génétiques qui sont des déchets dangereux (junk en anglais) pouvant être la source de toutes sortes de pathologies le plus souvent mortelles.

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Des biologistes des Universités de Plymouth et d’Oxford ont comparé l’ADN des hommes modernes, vous et moi, avec ceux des Néandertaliens et des Dénisoviens et ils sont arrivé à la conclusion incroyable que nous trainons, comme un boulet à la cheville, des dizaines de séquences virales différentes dans nos gènes et que ça ne date pas d’hier mais d’il y a plus de 500000 mille ans ! De plus cette saloperie (junk en anglais, c’est une autre traduction compatible mais il y en a bien d’autres) représente 8 % de notre génome, vraiment de quoi avoir peur, surtout quand on sait maintenant que des stimuli extérieurs peuvent réveiller à tout moment ces virus. Le Docteur Gkikas Magiorkinis, de l’Université d’Oxford en parle en ces termes : « Dans certaines circonstances, deux virus (endogènes) peuvent se combiner pour faire apparaître une maladie. On a observé cela chez des animaux quand une bactérie active leur expression conduisant à l’apparition de cancers ». Fort heureusement pour nous, en 500000 ans ces séquences virales, qui se sont incorporé à notre ADN et qu’on a retrouvé dans l’acide nucléique de la phalange de la petite fille de la grotte des montagnes de l’AltaÏ, ont subi la même « pression de sélection » que tout le reste de notre patrimoine génétique et un grand nombre de ces virus ont été inactivés mais il n’en demeure pas moins que nous portons en nous les causes de notre mort, en particulier à la suite de cancers.

Nos cousins néandertaliens et dénisoviens nous ont laissé un héritage et nous devons faire avec, on se le coltine depuis des centaines de milliers d’années et il est difficile d’entrevoir dans ces conditions une quelconque approche thérapeutique efficace, nous sommes les propres porteurs de nos maux, ce qui fait peut-être en définitive que nous sommes « nous » et pas un (une) autre.

Source : University of Oxford ( http://www.ox.ac.uk/media/news_stories/2013/131119.html ) , Wikipedia et National Geographic pour l’illustration.