L’hygiène en Chine il y a 2000 ans

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C’est en effectuant des fouilles archéologiques d’un ancien relais situé aux confins du redoutable désert du Taklamakan qu’une équipe anglo-chinoise a découvert, preuves à l’appui, que la Route de la Soie véhiculait non seulement des denrées commerciales en tous genres mais aussi des maladies parasitaires tout aussi variées. Ce désert de dunes de sables mouvants situé entre les chaines de montagne de l’Himalaya, de Qilian et de Beishan avec à l’est le désert de Gobi est une des régions les plus inhospitalières du monde car il y fait froid et sec. Entre les années 111 avant et 109 après l’ère présente le relais de Dunhuang, un oasis situé aux confins est de la région autonome chinoise du Xinjiang, s’appelait Xuanquanzhi et était une étape importante de la Route de la Soie où arrivaient les marchandises de l’est et du sud pour repartir par deux voies contournant par le nord et par le sud les déserts de Gobi et du Taklamakan. S’y retrouvaient durant la dynastie Han toutes sortes de personnages, des marchands, des moines, des pèlerins, des soldats et des nomades. La Grande Muraille de Chine arrivait jusqu’à cet endroit où il fait relativement chaud l’été et un froid glacial en hiver.

Les archéologues ont passé minutieusement en revue les restes de ce relais important classé site historique national par la Chine et parmi une multitude d’artéfacts ils se sont aussi intéressé aux latrines dans les fosses desquelles les excréments humains ont été relativement bien conservés pendant plus de 2000 ans en raison du climat extrêmement sec sévissant dans cette région. Les voyageurs utilisaient des petites baguettes de bois autour desquelles était enroulé un morceau de tissu pour se nettoyer l’anus :

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un genre de coton tige d’une douzaine de centimètres de long pour le trou de balle …

Les fragments d’excréments, les taches brunes sur la « baguette d’hygiène anale », ont été extraits et analysés au microscope optique. Quatre sortes d’oeufs de vers parasites ont pu être aisément identifiés. D’abord le Trichuris trichiura qui est la cause de la trichiurose, une parasitose bénigne sauf en cas d’infestation massive. C’est un ver suceur de sang qui colonise l’intestin grêle et plus d’un milliard de personnes dans le monde vivent avec sans trop de désagréments. L’autre nématode parasite identifié par ses oeufs est l’ascaris (Ascaris lumbricoides) qui était déjà présent dans ce relais de la route de la soie car son hôte est exclusivement l’homme. Encore aujourd’hui plus d’un milliard et demi de personnes en sont atteintes en particulier les enfants qui paient un lourd tribut de par la mortalité, environ 2500 enfants en meurent chaque année dans le monde.

La troisième sorte d’oeufs a été attribuée au ténia (Taenia solium), le classique ver solitaire muni de crochets pouvant atteindre 10 mètres de long et dont le réservoir animal est le porc.

Arrêtons-nous un instant sur la présence de ces trois parasites. D’abord la bourgade de Xuanquanzhi était déjà à cette époque un oasis prospère. On y cultivait comme aujourd’hui toutes sortes de légumes et de fruits et l’élevage, en particulier de porcs, procurait la viande nécessaire pour poursuivre la route vers l’Europe et la Méditerranée. Les excréments humains étaient utilisés comme engrais et il n’est donc pas surprenant qu’une grande partie de la population de passage ou sédentaire de ce relais devait être porteuse de l’un ou voire plusieurs de ces trois parasites. Les habitudes alimentaires des Chinois de l’époque favorisaient la transmission d’un parasite comme le ténia. Les viscères des porcs étaient consommées et la viande de porc était parfois mal cuite ou mangée séchée car elle se conservait alors plus longtemps. Il est rare aujourd’hui de se retrouver parasité avec un ténia après avoir consommé du jambon cru car le dépistage du parasite et son éventuelle élimination à l’aide de médicaments appropriés sont systématiquement réalisés dans les élevages de porcs. Mais il y a 2000 ans, dans ce coin perdu de la Chine, il en était tout autrement.

Enfin le quatrième type d’oeufs a été attribué à la douve du foie (Clonorchis sinensis) un ver parasite qui vit dans les voies biliaires et la vésicule biliaire et peut provoquer un type de cancer du foie. Or le cycle de la douve (voir le lien sur ce blog) nécessite des eaux stagnantes peuplées d’escargots et de poissons, ce qui n’était et n’est toujours pas le cas de la région de Xuanquanzhi. Cette découverte a suscité quelques spéculations sur le climat de l’époque aux alentours du désert de Taklamakan. En réalité les oeufs de douve retrouvés sur les baguettes d’hygiène anale provenaient très certainement de personnes parasitées arrivant des zones où ce ver est endémique matérialisées par des rayures jaunes sur la carte ci-dessous.

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Ces commerçants et autres voyageurs avaient déjà parcouru près de 2000 kilomètres pour arriver à Dunhuang … Pour terminer la description de ce tableau peu engageant mais tout de même riche en informations aucun oeuf d’oxyures (Enterobius vermicularis) n’a été retrouvé dans ces latrines probablement pour deux raisons : les femelles pondent leurs oeufs la nuit à l’extérieur de l’anus et ces oeufs sont fragiles. L’oxyurose est pourtant encore aujourd’hui la parasitose la plus répandue dans le monde. Dans les pays de l’OCDE il est admis que près de 40 % des enfants ont été ou seront en contact avec des oxyures.

Cette étude bien qu’un peu scatologique révèle de précieuses informations sur l’hygiène, les habitudes alimentaires et les mouvements migratoires qui prévalaient il y a 2000 ans dans cette bourgade importante de la Route de la Soie qui est de nouveau d’actualité aujourd’hui avec la construction d’une liaison ferroviaire à grande vitesse depuis Pékin jusqu’à l’Europe occidentale …

Source et illustrations : http://dx.doi.org/10.1016/j.jasrep.2016.05.010 (article aimablement communiqué par le Docteur Piers Mitchell qui est vivement remercié ici. Dunhuang aujourd’hui (Wikipedia).

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/09/14/la-douve-du-foie-fait-toujours-autant-de-ravages/

Il y a 176000 ans les Néandertaliens étaient déjà évolués

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L’homme de Néandertal, notre lointain cousin, a été considéré comme un sous-homme plus proche de l’orang-outang que de l’homme moderne. Cette image populaire persiste encore. Et pourtant on sait que les Néandertaliens enterraient déjà leurs morts il y a 400000 ans comme cela a été montré lors des études de la grotte Sima de los Huesos dans le nord de la péninsule ibérique. Ils maîtrisaient le feu et étaient capables de fabriquer des outils. Peut-être avaient-ils aussi développé une certaine forme de langage pour communiquer. Les peintures pariétales que l’on trouve dans plusieurs grottes en Europe et en particulier dans le sud-ouest de la France ne sont pas le fait des Néandertaliens mais de l’homme moderne qui arriva en Europe depuis l’Afrique il y a environ 100000 ans. Comme on n’avait jamais attribué d’oeuvres d’art aux Néandertaliens il était donc admis qu’il s’agissait de sous-hommes frustres, roux et poilus, qui se seraient plus ou moins mélangés aux hommes modernes en leurs laissant en prime quelques gènes dont justement celui commandant les cheveux roux …

En 1990, un adolescent curieux remarqua un léger courant d’air frais filtrant à travers un éboulis surplombant la rive sud de l’Aveyron. Patiemment il arriva après trois années de laborieux travaux à pénétrer dans une grotte en ayant ménagé un petit tunnel de 30 mètres de long à ses risques et périls. Ce qu’il découvrit le fascina : une grande salle à plus de 300 mètres de l’entrée de la grotte jonchée de stalagmites et de stalactites cassées en morceaux et disposées en arc de cercle. Il contacta un archéologue, François Rouzaud, qui procéda à une datation au carbone-14 des fragments d’os brûlés retrouvés dans cette salle. Les résultats indiquèrent que vraisemblablement cet artéfact inédit datait d’environ 47600 ans. Rouzaud mourut quelques mois plus tard et l’affaire fut classée, si l’on peut dire, et l’entrée de la grotte condamnée. Rien n’indiquait que cette construction au sol était l’oeuvre des Néandertaliens. Elle aurait pu tout aussi bien avoir été créée par l’homme moderne arrivé d’Afrique quelques cinquante mille ans plus tôt. Cette découverte eut lieu dans la grotte de Bruniquel située sur le territoire de la commune du même nom au bord de la Vère, un petit affluent de l’Aveyron. Comme non loin de cette grotte se trouve celle de Mayrière occupée à l’évidence plus récemment par l’homme moderne, l’identification des auteurs de cette sorte de monument dans la grotte de Bruniquel intrigua les archéologues d’autant plus qu’au delà de 30000 ans la datation au carbone-14 devient de plus en plus hasardeuse.

Une équipe d’archéologues, de géologues et de physiciens dirigés par le Docteur Jean Jaubert de l’Université de Bordeaux, sous l’impulsion de l’archéologue belge Sophie Verheyden, obtint l’autorisation de pénétrer à nouveau dans cette grotte et d’y effectuer des travaux de relevés et de datation directement sur des échantillonnages des débris de stalagmites jonchant le sol non plus par la technique du carbone-14 mais à l’aide de celle beaucoup plus précise et adaptée aux concrétions de calcite faisant appel à la présence de thorium-230 provenant de la désintégration de l’uranium-238.

Les résultats obtenus et publiés dans la revue Nature ( DOI : 10.1038/nature18291) sont tout à fait extraordinaires. Les structures circulaires datent de 176500 ans plus ou moins 2000 ans. La grotte était très probablement occupée sporadiquement 5000 ans plus tôt puisque la datation de la calcite recouvrant des fragments d’os (d’ours) brûlés indique qu’elle date d’environ 180000 ans.

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Dans la figure ci-dessus, un relevé de l’ensemble de la structure faite de main d’homme indique également en orangé les zones qui ont été chauffées par des feux intentionnels et en rouge un « gisement » de cendres d’os brûlés.

Quel climat prévalait à cette époque ? Il faisait généralement froid car la teneur en CO2 atmosphérique était faible, de l’ordre de 200 ppmv, comme l’ont montré les carottages effectués au pôle sud (Vostok ice core) mais suffisamment humide pour qu’il puisse se former des dépôts de calcite par ruissellement. La figure ci-dessous tirée de l’article paru dans Nature indique l’évolution de la teneur en gaz carbonique au cours du temps et situe les datations effectuées dans la grotte de Bruniquel.

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Les Néandertaliens maitrisaient parfaitement le feu pour pouvoir parcourir plusieurs centaines de mètres dans les profondeurs du massif calcaire surplombant l’Aveyron, y séjourner pour construire la structure en question et ressortir plus tard tout en continuant à s’éclairer avec des torches. La grotte elle-même ne semble pas avoir été habitée. Cette salle reculée pourrait avoir servi de lieu de culte ou d’initiation. Toutes les hypothèses sont possibles. La conclusion de ces travaux est que contrairement aux idées reçues les Néandertaliens étaient un peuple plus évolué qu’on ne le pensait jusqu’à présent …

Lien d’une vidéo décrivant le site :

http://www.nature.com/nature/journal/vaop/ncurrent/extref/nature18291-sv1.mov

La Judée fut le premier producteur de verre du monde civilisé

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Des fouilles archéologiques effectuées lors de terrassements pour la construction d’une voie ferrée en Israël viennent de révéler un fait tout à fait inattendu : la terre de Judée était le premier fournisseur de verre brut de l’Empire romain. Il était expédié par bateau jusqu’aux fabriques pour façonner des vases et bien d’autres objets. On a en effet retrouvé lors de fouilles sous-marines cet étrange verre de couleur légèrement verte mais on ignorait d’où il provenait. Des documents romains signalaient que les sables de la vallée de l’Akko étaient d’une qualité apte à la production de verre mais jusqu’à ces fouilles on ignorait que le verre brut était produit dans cette région du Moyen-Orient et qu’il était ensuite disséminé à travers tout l’Empire romain.

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Les fouilles ont permis de reconstituer la configuration des fours formés d’une partie destinée à la combustion pour atteindre une température d’environ 1200 degrés et d’une chambre autorisant la récolte du verre en fusion. Le verre brut était ensuite chauffé pendant une semaine pour finalement former des blocs pouvant atteindre le poids respectable d’une tonne. Ces blocs étaient en majorité expédiés vers Rome et l’Europe ou utilisés localement pour être retravaillés. À l’époque de l’Empereur Dioclétien il existait dans l’Empire deux sortes de verre, celui de Judée et celui d’Alexandrie. Le verre de Judée, en raison de sa couleur légèrement verte était moins coûteux que celui en provenance d’Egypte don tla production avait été encouragée par les Ptolémée(s). La région de Khirbat’Asafna au sud-est d’Haïfa a fait l’objet de nombreuses fouilles archéologiques et elle était un grand centre industriel. Outre cette industrie de production de verre brut, les fouilles ont mis en évidence des unités de production d’huile d’olive et des sites de production de vin dans cette région proche du Mont Carmel. Aujourd’hui la région d’Haïfa est l’un des plus industrieuses d’Israël.

Source et illustrations : http://www.antiquities.org.il/article_eng.aspx?sec_id=25&subj_id=240

Découverte du « troisième homme » grâce à l’ADN

Qui n’a pas vu au moins une fois le géantissime film de Carol Reed (1949) « Le Troisième Homme » avec Orson Welles dans le rôle principal de celui qui est mort et enterré et qui réapparaît presque magiquement. Un chef-d’oeuvre du film noir avec une fantastique poursuite dans les égouts de Vienne ! En paléoanthropologie le « troisième homme » européen vient d’être identifié avec l’appui des puissantes techniques de séquençage de l’ADN. Le fossile en question ayant permis cette découverte a été appelé Kostenki 14 et il a été trouvé en 1954 lors de fouilles extensives réalisées sur un site qui semble avoir été occupé par l’homme pendant des dizaines de milliers d’années entre les périodes glaciaires qui se sont succédé en Europe après que l’homme moderne ait émigré d’Afrique. Ce site a été occupé avant le maximum glaciaire (26500-20000) puis réoccupé après le dernier âge glaciaire récent (13000-10000). Le fossile Kostenki 14 du nom de la localité de Russie occidentale où il a été découvert a été daté entre 38700 et 36200 années avant notre ère, donc avant la période glaciaire dite du Würm. Cette période glaciaire du Würm a été traversée par des épisodes plus chauds qui ont donc modulé l’occupation humaine dans ce site de Kostenki. Ceci prouve que l’homme moderne a survécu à la dernière grande glaciation et qu’il n’a cessé d’occuper une grande partie de l’Europe alors que l’homme de Neandertal avait occupé ces mêmes lieux et les occupait encore.

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Le séquençage du génome de l’homme de Kostenki (14) est donc l’un des plus anciens d’hommes modernes avec celui de l’adolescent de Mal’ta datant de 24000 ans et découvert près du lac Baïkal. L’ADN du garçon de Mal’ta présente des homologies très étroites avec celui de l’homme de Kostenki. Le garçon de Mal’ta est plus proche de l’homme de Kostenki que des hommes modernes qui ont atteint l’Asie de l’Est. Les Eurasiens se sont donc dispersé sur cet immense territoire en au moins trois populations distinctes avant la glaciation du Würm c’est-à-dire avant 36000 ans : les Eurasiens de l’ouest (Kostenki), les Asiatiques de l’Est et un troisième homme mystérieux, tous trois issus originellement d’Afrique mais dont la différenciation constitua les traits uniques de leurs descendants non africains. Cette différenciation eut lieu pourtant après une certaine hybridation avec les hommes de Neandertal qui étaient les premiers occupants des lieux. Cette méta-population en terme spatial occupa donc l’Eurasie pendant au moins 30000 ans, se mélangea puis se fragmenta à nouveau à l’occasion des périodes glaciaires et également à la suite de progrès techniques leur donnant la possibilité de s’étendre plus rapidement comme par exemple l’amélioration des techniques de chasse.

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Ce pool génétique d’Eurasiens plutôt stable génétiquement fut finalement profondément modifié par l’arrivée des populations du Moyen-Orient qui apportaient avec eux les techniques de l’agriculture il y a 8000 ans. Le génome de Kostenki contient un petit pourcentage de gènes neandertaliens comme d’ailleurs celui du garçon de Mal’ta, ce qui prouve que l’Homme moderne se mélangea très tôt avec l’homme de Neandertal. Cet événement a pu être daté par les techniques de « datation » génétique consistant à quantifier les SNPs (single nucleotide polymorphism) et ce croisement entre l’homme de Neandertal et l’homme moderne eut lieu il y a 54000 ans c’est-à-dire avant que les sous-groupes de populations eurasiennes se séparent. Ce résultat signifie que les Eurasiens, depuis la Scandinavie à la Chine et les Amériques ont tous un petit élément d’information génétique provenant de l’homme de Neandertal !

Cependant, cette étude montre que le mélange homme moderne-Neandertal ne se reproduisit plus jamais ensuite alors que ces « cousins » cohabitèrent encore plus de 10000 ans sur les mêmes territoires. C’est une sorte de mystère qui ne sera peut-être jamais élucidé. Les précédentes études ont montré que l’ADN mitochondrial des hommes modernes exclusivement transmis par la mère ne contenait aucune trace de celui des neandertaliens, ce qui tendrait à prouver que seule la descendance mâle issue du croisement entre Homo sapiens sapiens et l’homme de Neandertal était viable et fertile ou encore que la descendance femelle (féminine) était stérile.

Bref, tout semble compliqué mais cette récente étude sur le génome de l’homme de Kostenki montre également un fait tout à fait nouveau et troublant, la présence d’un troisième homme dans cette saga de nos ancêtres très lointains. L’ADN de l’homme de Kostenki renferme une petite séquence que l’on retrouve aujourd’hui chez des habitants du Moyen-Orient, les descendants de ces agriculteurs qui essaimèrent en Europe il y a 8000 ans. Comment se fait-il que l’homme de Kostenki aux mœurs et comportements de chasseur-cueilleur ait pu avoir des contacts avec ces peuples 28000 années auparavant (36000 – 8000) ?

D’une manière ou d’une autre il y eut donc avant même la dispersion en Eurasie des divers groupes qui peuplèrent ces immenses contrées un contact bref mais dont il reste des traces dans l’ADN avec une peuplade venant du Moyen-Orient peut-être bien avant cette date de 36000 ans avant notre ère et qui restèrent isolés plusieurs dizaines de milliers d’années par la suite. Peut-être s’agissait-il de petits groupes d’individus vivant dans des sortes de poches isolées comme par exemple les montagnes de Zagros en Iran et en Irak. Par un concours de circonstances inconnues il y eut un contact probablement bref entre ces populations et les chasseurs-cueilleurs du nord de la Mer Noire actuelle. Il faut bien garder en mémoire que ces évènements qui conduisirent à ces mélanges génétiques tout à fait imprévus se déroulèrent au cours de plusieurs dizaines de milliers d’années et il n’est pas difficile d’imaginer que compte tenu des oscillations climatiques à un moment ou à un autre une rencontre inattendue ait pu avoir lieu en laissant des traces à jamais inscrites dans l’ADN. Peut-être que cette étude a enfin élucidé le mystère du « troisième homme » et du mélange génétique dont nous sommes, nous Eurasiens, tous issus.

Source et illustrations : University of Cambridge News desk.

L’archéologue Mikhail Mikhaylovich Gerasimov découvrant le crâne de l’homme de Kostinki en 1954. Crane de l’homme de Kostinki.

Du côté de nos ancêtres ça se complique !

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Les fouilles du site d’Atapeurca au nord de l’Espagne, près de Burgos, n’en finissent pas de livrer les secrets de nos ancêtres hominidés et sur une échelle de temps difficile à appréhender. On a en effet retrouvé dans la Sima de los Huesos, littéralement « le trou aux os » des restes de proto-humains datés de plus de cinq cent mille ans, presque deux fois plus récents que les fameuses traces de pas d’humanoïdes retrouvées en Angleterre (voir le billet de ce blog du 9 avril 2014) ce qui signifie que des groupes isolés d’humanoïdes vivaient en Europe bien avant la dernière vague « Out of Africa » de l’homme moderne considérée comme remontant à environ 80000 ans. C’est pour cette raison que l’échelle de temps est difficile à imaginer car en près d’un million d’années il s’est passé beaucoup de choses, comme des périodes glaciaires ou des éruptions volcaniques cataclysmiques. Nos ancêtres ou plutôt nos cousins éloignés puisqu’il est maintenant prouvé qu’ils n’étaient pas nos ancêtres directs, que ce soient l’homme de Neandertal ou l’homme d’Heidelberg, ont disparu et ce qui est assez surprenant compte tenu des résultats des fouilles d’Atacuerpa et de la découverte des ossements les moins anciens en Croatie, c’est la disparition relativement récente de l’homme de Neandertal il y a seulement environ 30000 ans alors qu’il avait occupé toute l’Europe et une grande partie de l’Asie pendant près d’un demi million d’années après avoir succédé à l’homme d’Heidelberg. L’arrivée de l’homme moderne a probablement précipité la disparition de l’homme de Neandertal mais sans aucune explication convaincante pour diverses raisons. S’il y a eu effectivement des croisements entre l’homme moderne et ces hominidés qui se sont rencontré fortuitement puisqu’ils vivaient en petits groupes isolés, les analyses d’ADN n’ont pas pu montrer la présence de gènes d’origine néandertalienne permettant d’affirmer une réelle mixité. Tout au plus a-t-on retrouvé quelques 1,5 % de similitude entre l’ADN nucléaire de l’homme moderne et celui de l’homme de Neandertal. Le fait qu’on n’ait pas pu retrouver une similitude quelconque entre l’ADN mitochondrial de l’homme moderne et celui de l’homme de Neandertal pourrait exclure d’emblée la fertilité de la descendance d’un hypothétique croisement entre ces deux cousins devenus trop éloignés génétiquement, un peu comme la descendance entre une âne et une jument est stérile. En d’autres termes s’il y a eu échange génétique par croisement, celui-ci n’a jamais atteint une fréquence suffisante pour qu’il en reste des traces convaincantes dans notre patrimoine génétique actuel, à ces 1,5 % près.

Les fouilles d’Atacuerpa ont récemment bousculé ce schéma évolutif en parallèle au moins durant les 100000 dernières années mais également avec la découverte d’un nouveau type d’humanoïdes appelé Homo antecessor. Cet humanoïde probablement capable de parler et de confectionner des outils a vécu en même temps que les hommes d’Heidelberg et de Neandertal qui étaient en réalité ses cousins issus de l’Homo erectus venu également d’Afrique il y a probablement un million d’années, celui-là même qui aurait laissé ces fameuses traces en Angleterre. L’illustration suivante résume la situation :

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Elle devrait être légèrement modifiée compte tenu des découvertes récentes d’Atacuerpa en prolongeant la branche antecessor au delà de 0,4 million d’années avant notre ère (échelle des temps à gauche) pour retrouver sur la planète simultanément l’homme de Flores qui, parti également d’Afrique, a atteint indépendamment l’Indonésie actuelle, un ou deux descendants directs de l’Homo erectus, cet Homo antecessor, les Denisovans et l’homme de Neandertal. L’Homo sapiens sapiens actuel a pris le dessus sur ces cinq hominidés tous issus de l’Homo erectus, encore qu’on n’a pas pu véritablement prouver une parenté directe entre l’Homo erectus et l’homme de Flores. Bref, l’homme moderne, parti d’Afrique il y a peu dans cette échelle de temps, a tout balayé sur son passage et la disparition de l’homme de Neandertal constitue le premier exemple de disparition d’une espèce intelligente apparentée à l’homme, probablement capable de parler mais aussi de confectionner des outils sophistiqués comme des éclats de silex servant de lames tranchantes ou montés sur des os pour servir d’armes. L’homme moderne, qui lui aussi avait évolué en Afrique pendant tout ce temps avant d’en partir, avait probablement atteint des degrés de technicité et d’organisation sociale plus avancés que tous les peuples qu’il put rencontrer au cours de ses migrations en Europe et en Asie.

Pour preuve de l’évolution africaine de l’homme moderne avant sa migration hors d’Afrique, les artéfacts artistiques les plus anciens jamais découverts ont été trouvés en Afrique du Sud et datent d’environ 80000 ans. Pour mémoire les peintures de Lascaux datent de 17000 ans et celles de la grotte Chauvet de 30000 ans. C’est-à-dire qu’au moment de la disparition des hommes de Neandertal, l’homme moderne était capable de décorer des grottes avec autant de raffinement même si son style de vie de chasseur-cueilleur était probablement semblable à celui de ses prédécesseurs sur le sol eurasiatique alors que l’homme de Neandertal n’a jamais laissé aucune trace artistique.

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Reste maintenant à tenter d’affiner les analyses d’ADN du nouvel Homo antecessor pour le positionner précisément dans un arbre généalogique ou plutôt phylogénétique, pour être plus précis, mais ce ne sera pas une tâche facile car même si on a trouvé quelques spécimens parmi les 28 différents dans le « trou aux os » d’Atacuerpa, il restera toujours des incertitudes qui ne seront peut-être jamais précisées. Les analyses d’ADN déjà effectuées n’ont pas montré autre chose que l’homme de Neandertal était tout simplement apparenté à l’Homo antecessor ou était son cousin éloigné. C’est un peu vague mais cela n’explique pas la disparition soudaine de l’homme de Neandertal.

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L’hypothèse que la descendance résultant d’un croisement entre l’homme moderne et l’homme de Neandertal soit stérile semble la plus plausible, l’homme moderne ayant absorbé les populations d’hommes de Neandertal en les rayant de la carte avec une descendance stérile. L’endogamie a aussi été évoquée car ce devait être un phénomène courant dans les petites communautés sans aucun contact avec d’autres groupes humains. Il reste enfin la transmission de maladies auxquelles les hommes de Neandertal n’avaient jamais été exposés et apportées par l’homme moderne, un peu le même phénomène que la grippe et la variole qui faillirent rayer de la carte du monde des civilisations entières, je pense entre autre aux Marquisiens qui furent pratiquement exterminés non pas par les armes par les Européens mais par la grippe et la variole qu’apportèrent les premiers explorateurs dès l’année 1595 puis l’implantation définitive des Français à la fin du Second Empire. La population d’alors, très probablement supérieure à cent mille habitants à en juger par les restes d’immenses villages structurés au milieu de la forêt qu’on peut facilement voir à Hiva Oa, par exemple, si on n’a pas peur de se faire agresser par des nuées de moustiques, chuta jusqu’à moins de 4000 au début du XXe siècle dans tout l’archipel. Il est facile d’imaginer un tel scénario avec tous les hominidés que rencontrèrent les hommes modernes dans leur lente invasion de ces nouveaux territoires.

Source : adapté d’un article paru dans le Washington Post, illustrations de Madrid Scientific Films (crânes d’Homo antecessor) et Wikipedia (reconstitution d’une femelle d’Homo erectus)

La Grande Peste ou Black Death

 

Alors que l’Europe avait traversé une période climatique exceptionnellement chaude, entre 950 et 1250, il suffit d’à peu près un siècle et demi pour que ce qu’on a coutume d’appeler l’anomalie climatique médiévale ne fut plus qu’un lointain souvenir. Les hommes s’adaptèrent donc à un climat devenant progressivement plus frais tant bien que mal car la population avait augmenté de manière considérable voyant l’émergence de grandes villes comme Anvers, Londres, les villes de la Hanse ou encore Paris. Las ! La Grande Peste arriva et la conjonction d’une population urbaine dense et d’approvisionnements aléatoires en nourriture, en particulier de céréales, rendit cette population particulièrement vulnérable à la pandémie de peste. Pendant longtemps on crut que Yersinia pestis, transmise par les puces, avait tué sans discernement des dizaines de millions de personnes à travers l’Europe et décimé les grandes villes comme Londres qui vit sa population diminuer de moitié en moins de 4 ans. La Grande Peste sévit entre 1347 et 1351 et dans le cas particulier de Londres l’étude de cette pandémie et de ses conséquences sociales, économiques et démographiques a pu être entreprise en étudiant les squelettes provenant de 4 cimetières, ceux de Guildhall Yard et St. Nicholas Shambles utilisés avant la Grande Peste, celui de St. Mary Spital au cours de la peste et enfin celui de St. Mary Graces fonctionnel après la pandémie. L’étude minutieuse des squelettes a permis de se faire une idée très précise de l’état de santé des Londoniens avant, pendant et après la pandémie.

La Grande Peste tua à Londres préférentiellement les personnes fragiles, enfants mal nourris ou en mauvaise santé et vieillards par centaines de milliers et en un temps très court. La maladie s’attaqua plus particulièrement aux personnes dont le système immunitaire était sinon défaillant du moins fragile et cette observation a été confirmée lors de la nouvelle épidémie de 1361 qui fit un nombre de victimes bien inférieur car les personnes exposées avaient un système de défense immunitaire plus apte à se défendre, les « faibles » ayant été éliminés dix ans auparavant. On aurait pu penser que la virulence de Y. pestis avait décliné. Or l’analyse de l’ADN des souches datant de la Grande Peste et de celles des autres épidémies qui suivirent au XIVe siècle a montré qu’il n’en était rien, Y. pestis présentant une remarquable stabilité génétique y compris jusqu’à aujourd’hui. La Grande Peste eut paradoxalement des effets socio-économiques favorables variés. La diminution massive de la population fit disparaître le facteur favorable à la pandémie qui était la surpopulation par rapport aux ressources alimentaires disponibles. Après la Grande Peste, il y eut un manque criant de main d’oeuvre et ce paramètre favorisa la fin du servage car les entrepreneurs durent offrir des salaires plus élevés pour recruter des bras dans tous les secteurs économiques et comme la population avait dramatiquement diminué, la nourriture et le logement, dans les grandes villes, devinrent accessibles au plus grand nombre du fait d’une régulation économique basique liée à la loi de l’offre et de la demande. Les prix des denrées alimentaires chutèrent après l’épidémie mineure de 1361 et par exemple le prix du boisseau de grain restera très bas pendant près de 150 ans. D’une manière générale le standard de vie augmenta d’un facteur 3 en quelques dizaines d’années. La population s’habitua par exemple à consommer de la viande et du poisson frais, à manger du pain blanc quelques soient les niveaux sociaux, des facteurs contribuant à un meilleur état de santé général et par conséquent à une meilleure résistance aux maladies.

Les marqueurs de « bonne santé » de la population sont le taux de natalité, la mortalité périnatale et enfin l’espérance de vie moyenne. Le dépouillement des archives paroissiales présente des limites dans la mesure où les données relatives aux pauvres, aux femmes et aux enfants sont loin d’être complètes, en particulier avant l’épisode de la Grande Peste. Une approche plus directe est d’étudier les variations de l’âge des individus au moment de leur décès. Mais encore une fois les données disponibles sont limitées car il existe peu de registres, je cite les auteurs de l’étude parue dans PlosOne, mentionnant les femmes mariées, les enfants, les serviteurs, les apprentis, les laboureurs et les pauvres. Toute ce partie de la population était tout simplement ignorée ! Néanmoins le graphique ci-dessous montre qu’après la Grande Peste le pourcentage d’adultes d’âge supérieur à 50 ans est significativement supérieur à celui répertorié avant la pandémie. De 0 à 10 ans ce pourcentage est sensiblement le même alors que dans la tranche d’âge 20-40 ans il y a un « déficit » important qui perdurera plusieurs années en raison des autres épidémies de peste qui se succéderont jusqu’à la fin du XIVe siècle, en 1361, 1368, 1375, 1382 et 1390. Le standard de vie augmentant pour les raisons citées plus haut peut expliquer que la population vivait plus longtemps sans pour autant que le taux de natalité se soit amélioré, mais pour la raison évoquée ci-dessus à savoir le déficit de la tranche d’âge 20-40 ans.

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Le cas de Londres n’est pas représentatif de la population européenne car après la Grande Peste il y eut un afflux important de populations venant des campagnes car la main d’oeuvre était désespérément manquante et les lois très restrictives régissant l’installation dans la ville furent assouplies pour cette raison. Il serait intéressant, selon les auteurs de l’étude, de procéder sur les squelettes à des études plus détaillées pour déterminer si par exemple le régime alimentaire avait évolué après la Grande Peste vers un apport plus important en protéines animales car il a toujours été observé que la viande fraiche, les oeufs et les produits laitiers étaient liés à la longévité. Une étude détaillée de la dentition des jeunes enfants et des adolescents pourrait aussi démontrer quel était le régime alimentaire car les carences et les famines influent directement sur la formation de l’émail dentaire (voir photo, crédit University of South Carolina).

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Source : University of South Carolina