Des petites fissures, encore des petites fissures … 

Au cours des années 1980 j’ai travaillé dans la valorisation des technologies nucléaires françaises auprès d’EDF à Paris. Une grande partie de mon travail consistait à faire visiter les sites de production d’EDF à des clients étrangers. Tous ces visiteurs, surtout nord-américains, étaient tout simplement émerveillés par la haute technicité des ingénieurs et des techniciens à l’oeuvre par exemple dans le bâtiment réacteur lors d’un arrêt pour rechargement en combustible. La visite la plus spectaculaire pour ces potentiels clients était celle du chantier de Cruas. La première tranche était raccordée au réseau et ces visiteurs pouvaient assister à l’organisation extraordinaire du chantier comportant trois autres unités en cours de construction, l’une d’entres elles effectuant les essais à chaud dits de timbrage du circuit primaire. Il s’agissait de la tranche Cruas-3. Tous les ingénieurs, techniciens et sous-traitants avaient fait leurs premières expériences sur les sites de Tricastin ou de Bugey. La mise en chantier d’une tranche du site de Cruas se terminait ainsi 5 ans plus tard par un raccordement effectif au réseau. Cinq années pour construire une usine d’une puissance nominale de 915 MW électrique : un prouesse devenue aujourd’hui un rêve. Lors de la visite d’une unité en fonctionnement celle-ci était limitée à la salle de la turbine et de l’alternateur et de la piscine de désactivation des assemblages de combustible usés. On ne pouvait qu’entrevoir la grande porte d’entrée du bâtiment réacteur hermétiquement fermée car il était impossible d’y pénétrer.

Lors d’une visite dans le bâtiment réacteur je vantais la robotisation dans les parties dites très chaudes du circuit primaire comme le nettoyage des boites à eau des générateurs de vapeur ou encore de la cuve du réacteur. Des robots complexes évitaient au personnel de se faire irradier par les boues, invisibles d’ailleurs, qui s’accumulaient entre deux rechargements en combustible. Tous ces robots étaient issus de la collaboration entre des ingénieurs du CEA, d’EDF et de petites entreprises hautement spécialisées. Dans le bâtiment réacteur personne ne portait son regard vers le plafond de ce dernier. Pourtant il y avait un fouillis de tubulures masquées en partie par l’énorme portique capable de soulever un générateur de vapeur s’il fallait le changer en raison d’un trop grand nombre de tubes fuyards. À ce sujet un robot inspectait minutieusement à chaque arrêt de tranche les quelques 260 tubes de chaque générateur de vapeur pour obstruer ceux qui présentaient une fuite depuis les boites à eau situées dans la partie inférieure du générateur.

L’inextricable réseau de tubes pendus dans la partie haute du bâtiment réacteur avait pour fonction de refroidir l’ensemble de ce bâtiment en cas d’incident. L’incident de Three Miles Island, conception Babcock&Wilcox, avait marqué les esprits car ce système de refroidissement de sécurité avait heureusement fonctionné correctement. Les problèmes de corrosion dits sous contrainte de l’ensemble de ce circuit de sécurité animent aujourd’hui les esprits des béotiens. Il faut expliquer ce que cela signifie. En cours de fonctionnement le bâtiment réacteur est hermétiquement fermé et la chaleur qui y règne est de l’ordre, dans la partie haute, là où se trouve le circuit d’aspersion de sécurité avec de l’eau froide, d’environ 200 degrés. L’atmosphère du bâtiment n’est pas inerte puisqu’il y a de l’oxygène et l’ensemble est soumis à un flux de neutrons. Ces conditions favorisent l’apparition de corrosions malgré le fait que l’acier utilisé pour toutes les tubulures du circuit de refroidissement d’urgence est de la meilleure qualité possible, d’une manière générale de l’acier 316-L, l’un des alliages le plus résistant à la corrosion.

Ce qui arrive aujourd’hui devait arriver. Des inspecteurs de l’ASN, l’agence de sécurité du nucléaire, ont découvert de nombreux point de corrosion dans l’ensemble de ce circuit de refroidissement de sécurité d’urgence et, soumis à la peur du nucléaire insufflé par les groupes politiques et autres organisations ouvertement anti-nucléaires a fait le reste. L’énergie nucléaire est dangereuse et on ne peut pas se défaire de cet a priori stupide car totalement injustifié pour plaire par exemple aux Allemands qui envient la France, d’une part, mais reconnaissent sans jamais le dire que leur politique énergétique d’abandon total du nucléaire conduit le pays au désastre. Les organisations écologiques de tout poil répandent la peur car quelques fissures dans un circuit non essentiel qui n’a fonctionné que très rarement depuis Three Miles Island rend tout d’un coup obsolète l’énergie nucléaire civile.

La peur rend idiot, le cerveau ne fonctionne plus que dans le mode reptilien, voilà où en sont aujourd’hui les inspecteurs de l’ASN, encouragés par les organisations anti-nucléaire qui ne savent rien du fonctionnement d’un réacteur et qui de surcroit n’ont jamais pénétré dans un bâtiment réacteur.

Autre source à consulter : https://www.ifrap.org/agriculture-et-energie/46-du-parc-nucleaire-dedf-est-encore-larret

11 réflexions au sujet de « Des petites fissures, encore des petites fissures …  »

  1. Ping : Des petites fissures, encore des petites fissures … – Qui m'aime me suive…

  2. Je me demande si les conduites en acier inox ont été correctement passivées avant utilisation. Dans mon jeune temps, on opérait une passivation des inox 304 et 316L avec une solution d’acide nitrique à 25 % (P et T standard pendant quelques heures). C’était rarement fait dans l’industrie par manque de connaissances et par précipitation.
    Je suppose que ce fut le cas dans le nucléaire , mais …la gestion des ressources humaines en France est tellement peu professionnelle qu’on peut néanmoins se poser la question de la bonne passivation des inox, y compris dans le domaine de l’atome civil.

      • Si tel est le cas il s’agit d’une grave faute professionnelle de la part des ingénieurs qui peut s’expliquer par le fait que les circuits de refroidissement d’urgence sont considérés comme des accessoires non indispensables au bon fonctionnement du réacteur. Peut-être avaient-ils enfoui dans leur mémoire l’accident de Three Miles Island qui eut lieu le 26 mars 1979. J’ai parcouru le dossier sur cet accident obtenu auprès de B&W. Il s’agissait au départ d’une erreur humaine : une vanne décharge du pressuriseur avait été laissée en position ouverte. Or la pression dans le circuit primaire est justement maintenue par ce pressuriseur. La baisse de pression qui s’ensuivit dans le circuit primaire ne permit plus d’assurer le refroidissement du réacteur puisque de la vapeur s’échappait par cette vanne. Il s’ensuivit une fonte partielle des assemblages de combustibles. Les auxiliaires de refroidissement d’urgence fonctionnèrent normalement et il n’y eut aucune radioactivité libérée dans le bâtiment. À ma connaissance ces circuits de refroidissement d’urgence ont été rarement utilisés par la suite mais je n’ai pas fait de recherche exhaustive.

      • La gestion de la qualité et de la sécurité sont apparues tardivement en industrie. La qualité a été initiée par le statisticien américain Edward Demming qui s’est fait rire au nez aux USA par les chefs d’entreprise qui ne se focalisaient dans les années 50/60 que sur la profitabilité. Les Japonais ont été séduits par ce petit bonhomme et tout cela a conduit à une hausse vertigineuse de la qualité de leurs produits qui ont envahi le marché dans les années 70 (montres Seiko à quartz, etc.). Toyota, aujourd’hui numéro 1 en qualité production dans le monde de l’automobile, en a profité pour élaborer son système qualité qui implique l’ensemble des employés.
        La chose a été reprise évidemment par les Américains qui ont revendu cette approche à l’aide d’un rebranding appelé « Lean Six Sigma » qui a fait des petits un peu partout (méthodes Agile en informatique, Lean Management, etc.).
        Il en est allé de même avec la sécurité qui n’a pas suscité l’enthousiasme du top management des entreprises industrielles avant des catastrophes bien connues (Three Miles Island, Bohpal, Tchernobyl, Seveso, AZF plus récemment, etc.). On a constaté que les producteurs d’explosifs n’étaient jamais victimes d’explosions de grande envergure…et pour cause, la moindre erreur dans ce type d’industrie qui utilise de la nitroglycérine peut avoir des conséquences immédiates et catastrophiques. Ainsi fut née la méthode DuPont (DuPont de Nemours est une société américaine du secteur de la chimie de spécialités). On notera également que la gestion de projets moderne contient un volet qui traite de la gestion des risques (industriels, écologiques, financiers, humains, ..).
        La question qu’on peut maintenant se pose est : « Est-ce que EDF et ses partenaires pratiquent la gestion de projets, et la gestion de la qualité et de la sécurité modernes, quand il s’agit de construire et d’exploiter une centrale électro-nucléaire ? ». On est en droit de se poser ce genre de question surtout quand on se rappelle que l’audit de mené en 2019 par Jean-Martin Folz (un X-Mines passé par Rhone-Poulenc, Schneider, Pechiney et BS entre autres), ancien patron de Peugeot, sur le site de l’EPR de Flamanville a été accablant et a mis en lumière un manque de professionnalisme en ce qui concerne la qualité (et par conséquent la sécurité). La racine du mal est probablement un problème de management dans l’entreprise.
        https://www.capital.fr/entreprises-marches/epr-de-flamanville-un-rapport-daudit-accablant-pour-edf-1353906
        Rappelons-nous que « La sous-qualité coûte cher et est dangereuse ». C’est Emmanuel Macron qui a voulu fermer les centrales nucléaires françaises suite aux préconisations de Nicolas Hulot et a intimé l’ordre à Jean-Bernard Levy, l’ex-PDG d’EDF, se réduire les coûts. On en voit maintenant le résultat.

    • A la suite de la mise en place du Mastère Spécialisé Qualité en 1988 à l’ENSAM Paris, on m’a demandé de mettre en route le MS en Management de la Maintenance Industrielle et Tertiaire en 89. Le programme d’enseignement a été supervisé par le Directeur de la maintenance du CEA Saclay (ancien chercheur en physique atomique au centre) et en collaboration avec la direction maintenance d’EDF nucléaire. Les programmes de maintenance dites corrective, préventive et conditionnelle y étaient largement abordés ainsi que les enseignements en gestion des risques sans oublier les aspects économiques sur les assets management. J’ai eu pas mal de réunions et de repas d’affaires avec ces gens d’EDF qui sont aussi sur le terrain et leur boulot était de la plus haute compétence et leur savoir-faire appliqué (à l’époque). Voilà mon témoignage jusqu’en 2003 où j’ai quitté Paris et l’ENSAM. Pour l’histoire les autres partenaires financiers étaient par exemple, la SEP, Thomson CSF, Rhône Poulenc …

  3. Ayant travaillé de nombreuses années dans le passionnant milieu des centrales nucléaires, je me permets de corriger quelques inexactitudes.
    En fonctionnement normal, la température de l’atmosphère dans le bâtiment réacteur, tout au sommet de celui-ci, est aux environs de 60°C et non pas 200.
    Toutes les températures dans le bâtiment réacteur sont mesurées en permanence ; elles ne doivent en effet pas dépasser des valeurs prédéfinies pour des raisons, entre autres, de tenue du béton et des matériels dans le temps mais également pour respecter les conditions initiales retenues pour les études des différents incidents potentiels.

    Ensuite, les circuits actuellement concernés par les fissures sont les circuits d’injection de sécurité et non pas ceux de l’aspersion de l’enceinte.
    Les premiers injectent un mélange d’eau et d’acide borique directement dans le circuit de refroidissement du réacteur, en cas d’incident, baisse anormale de pression par exemple ; les seconds pulvérisent de l’eau, borée également, en partie haute du bâtiment réacteur et directement dans celui-ci. La mise en service de cette aspersion est conditionnée à une montée de pression anormale du bâtiment, cas d’une fuite importante du circuit de refroidissement du réacteur ou du circuit secondaire.
    La pression de service des circuits d’aspersion est relativement faible et des «fissures» devraient être très importantes pour remettre en cause leur disponibilité. Il en va tout autrement pour les circuits d’injection de sécurité où la pression peut largement dépasser 100 bars (les valeurs diffèrent selon les «modèles» de réacteurs).

    Remarque : il ne s’agit pas de fissures franches comme certains pourraient l’imaginer. Ces fissures sont bien entendu invisibles à l’oeil nu et ne remettent sans doute pas en question la solidité de l’ensemble. Elles n’en restent pas moins anormales, même si les phénomènes de corrosion sous contraintes et de «bras morts» sont connus depuis de nombreuses années par EDF.

    A ma connaissance, les circuits d’aspersion n’ont jamais été mis en service en France sur un réel critère de pression élevée dans un bâtiment réacteur. Les circuits d’injection de sécurité ont quant à eux étaient utilisés.

    J’en profite pour vous remercier pour l’ensemble de votre travail et son partage, sur des sujets variés et toujours intéressants pour ma part.

    • Je résume à ma façon: pour tuer l’UE, il faut et il suffit de casser son approvisionnement énergétique.
      La croissance de richesses (PIB) est une fonction croissante de la consommation en énergie bon marché. Faire en sorte d’augmenter le prix de l’énergie revient à faire couler les économies des pays concernés.
      Pour ce faire, il suffit d’empêcher l’arrivée d’énergie en provenance des deux grandes sources d’approvisionnement de l’UE : la France (avec EDF), et la Russie (avec ses gazoducs et ses oléoducs).
      Ce qui revient en passant à flinguer la France, l’Allemagne et accessoirement la Russie.
      Parallèlement à cela, il suffit de provoquer des tensions aux quatre coins de l’UE pour finir de la fragiliser, un peu comme on tape au marteau sur une vitre : à force de taper à droite et à gauche, en haut et en bas, elle finit par péter. Par exemple : sortir un pays de l’Ouest (la Grande-Bretagne), provoquer des crises dans un pays du sud (Grèce, Italie ou Espagne ?) et un pays du Nord (Pays-Bas ?), lâcher la bride à des contestataires virulents dans l’Est de l’UE (Pologne, Hongrie ?).
      L’édifice européens géré par la Commission de Bruxelles devrait ainsi tomber de lui-même sous peu.
      Dire que les USA sont derrière ce plan machiavélique à long-terme est un euphémisme (Davos et son WEF servant juste à détourner l’attention de la cause véritable, à mon humble avis).
      Ce plan a pour le moment quasiment réussi en ce qui concerne l’UE, mais a complètement échoué avec la Fédération de Russie. qui s’y attendait et a largement eu le temps de préparer une riposte efficace. 🙂

  4. Autre analyse intéressante sur l’énergie et les conséquence funestes des sanctions de l’UE contre la Russie (la disparition de l’industrie européenne et la désagrégation économique de l’UE) : chaîne YT Trouble Fait – « La disparition secrète des sanctions, et l’effondrement de l’UE » (un peu long mais ça vaut son pesant de cacahuètes) :

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