L’éthanol : une idée stupide ou un crime – ou les deux ?

L’utilisation accrue de l’éthanol – permise par la levée par le président Biden d’une interdiction estivale des carburants contenant un mélange de 15 % – est une mauvaise réponse aux prix élevés de l’essence et un refus de reconnaître les échecs de l’additif à base d’alcool de maïs. Reuters a décrit l’action du président comme une victoire pour le lobby du maïs, mais tous les autres semblent être des perdants. Lien : https://www.reuters.com/world/us/biden-allow-higher-ethanol-fuel-sales-summer-check-gas-prices-2022-04-12/

Les lacunes de l’éthanol comme solution de rechange à l’essence sont signalées continuellement depuis au moins 2007, lorsque le gouvernement américain a élargi son exigence voulant que les distributeurs mélangent l’éthanol et les carburants afin de réduire leur dépendance au pétrole étranger. L’additif a également été présenté comme un moyen de réduire les émissions de dioxyde de carbone. Liens :https://www.reuters.com/article/environment-un-rights-food-dc/biofuels-could-lead-to-mass-hunger-deaths-u-n-envoy-idUSL1490977120070614

« Le développement des biocarburants présente un grand danger pour le droit à l’alimentation », a déclaré Jean Ziegler, défenseur des droits de l’homme à l’époque. « Elle (le prix) sera peut-être payée par des centaines de milliers de personnes qui mourront de faim ». Un an plus tard, il a qualifié le détournement des cultures vivrières pour alimenter la production d’éthanol de « crime contre l’humanité ». Lien : https://www.france24.com/en/20080414-ziegler-biofuel-crime-against-humanity-global-food-crisis

En 2011, Mr Indur Goklany a écrit que « la loi de l’offre et de la demande dicte » que la production d’éthanol « augmenterait presque inévitablement les prix alimentaires mondiaux » et exacerberait la pauvreté. Il a calculé que 192 000 décès supplémentaires avaient résulté de l’échange nourriture-carburant en 2010. https://www.jpands.org/vol16no1/goklany.pdf

Plus récemment, une vidéo de YouTube a déclaré dans son titre « America Was Wrong about Ethanol ». Le narrateur annonce : « Nous allons expliquer pourquoi l’éthanol à base de maïs est une idée stupide. » https://youtu.be/BvJj1rvaBBI

La vidéo est basée sur une étude de l’Université du Wisconsin, qui déclare : « Nous constatons que la RFS (Renewable Fuel Standard requiring ethanol blending) a augmenté les prix du maïs de 30 % et les prix des autres cultures de 20 %, ce qui, à son tour, a augmenté la culture du maïs aux États-Unis de 2,8 millions d’hectares (8,7 %) et le total des terres cultivées de 2,1 millions d’hectares (2,4 %) dans les années suivant l’adoption de la politique (2008 à 2016) ». https://www.pnas.org/doi/pdf/10.1073/pnas.2101084119

La National Wildlife Federation s’oppose à la RFS parce que l’expansion des terres cultivées empiète sur l’habitat naturel. Les organisations commerciales de l’industrie laitière et des boulangeries se sont opposées aux pressions exercées par RFS sur les prix et les approvisionnements du maïs. Des dizaines d’organisations représentant des millions de personnes ont écrit en faveur de la réforme de RFS. Comme on pouvait s’y attendre, l’augmentation de la superficie agricole a entraîné une augmentation de la pollution agricole. L’étude du Wisconsin, publiée en février par la National Academy of Sciences, fait état d’une augmentation de trois à huit pour cent des polluants de l’eau. 

Selon les chercheurs du Wisconsin, une expansion de la RFS ne promet que la même chose : « Selon nos estimations, pour chaque milliard de gallons par année d’augmentation de la demande d’éthanol, nous nous attendrions à une augmentation de 5,6 % des prix du maïs, de 1,6 % et de 0,4 % dans les secteurs du maïs et des terres cultivées des États-Unis, respectivement, et à une augmentation des émissions de gaz à effet de serre qui en découle, la pollution par les éléments nutritifs et l’érosion des sols. »

L’expansion de l’éthanol par le président Biden réduit le prix actuel à la pompe — s’il y a lieu —, mais elle a pour effet global d’augmenter le coût du carburant de près de 30 cents le gallon. selon le témoignage présenté en février au Comité sénatorial de l’environnement et des travaux publics par Lucian Pugliaresi, président de l’Energy Policy Research Foundation, Inc. 

Les augmentations du prix des crédits que les raffineurs doivent acheter s’ils n’ajoutent pas d’éthanol à leur produit ont contribué à l’augmentation des coûts de production du carburant (effet direct des critères ESG). Depuis l’achat de la raffinerie Trainer près de Philadelphie en 2012, Monroe Energy a dépensé plus d’un milliard de dollars en conformité avec la RFS, soit plus que le prix d’achat de la raffinerie et plus annuellement que presque tous les autres coûts d’exploitation combinés. 

Les crédits qui ont déjà coûté quelques cents chacun devraient augmenter cette année de plus de 2 $, une différence de centaines de millions de dollars par année pour les raffineurs comme Monroe. Certains petits raffineurs ont fermé en raison des pressions économiques de la RFS. Une perversité du programme est que les tiers, y compris les banques de Wall Street et les fonds d’investissement, sont autorisés à acheter et vendre les crédits sur la spéculation, augmentant la demande pour eux. Bref, les spéculateurs font de l’argent sur le dos des producteurs et des consommateurs. 

« Nous avons soulevé des préoccupations au sujet de cette pratique – et de nombreux autres aspects problématiques de la conception du programme RFS – mais jusqu’à présent, nos appels à la réforme du programme sont tombés dans l’oreille d’un sourd », a déclaré Matt McGlaughin, porte-parole de Monroe Energy. 

Le résultat escompté de cette mesure est une baisse des prix à la pompe, mais seulement 2 300 des 150 000 stations-service du pays, soit environ 1,5 p. 100, vendent de l’essence E15, selon une fiche d’information de la Maison-Blanche. De plus, l’éthanol est moins efficace que l’essence, ce qui réduit le kilométrage d’essence et coûte donc plus cher aux consommateurs que l’essence conventionnelle au mille. https://www.whitehouse.gov/briefing-room/statements-releases/2022/04/12/fact-sheet-using-homegrown-biofuels-to-address-putins-price-hike-at-the-pump-and-lower-costs-for-american-families/

Dans son témoignage, M. Pugliaresi a dit : « Nous nous dirigeons vers un monde en grande partie inexploré, rempli d’énormes risques liés aux prix et à la sécurité énergétique […] Attendez-vous à des échecs, à des dépassements de coûts et à des imprévus. » Il a recommandé que la RFS soit conçue pour « résister à un large éventail de défis futurs ». 

Etant donné les résultats il serait avisé de mettre un terme à ce programme.

Article de Gregory Wrightstone paru sur le site townhall.com le 27 mai 2022

13 réflexions au sujet de « L’éthanol : une idée stupide ou un crime – ou les deux ? »

  1. Je comprends les préoccupations des organismes supranationaux qui s’occupent de toutes les questions relative à l’agriculture et à l’alimentation.
    Cependant, il faut rester cohérent :
    – la majorité des gouvernements supranationaux notamment l’UE a tout fait pour libéraliser les marchés agricoles, supprimant au passage des aides gouvernementales fondamentales pour ré-équilibrer ces marchés comme la PAC (Tony Blair a été un farouche opposant à la PAC, on s’en souvient). Du coup, la loi de l’offre et de la demande est au coeur des échanges agricoles et alimentaires. Logiquement, si on se met à la place d’un producteur de colza ou d’un producteur de maïs, il est plus intéressant financièrement pour les revenus de leurs exploitations de vendre de façon coopérative (l’union fait la force) le colza pour la production de biodiesel et le maïs pour la production de bioéthanol, ces deux sous-produits dégageant de plus grandes marges bénéficiaires; Souvenons-nous que les revenus de la majeure partie des exploitants agricoles est misérable en France (si on excepte les gentlemen farmers de la Brie et de la Beauce);
    – face à la croissance exponentielle de la population mondiale, il est urgent d’abandonner les idées de généralisation du « bio 100 % », et de continuer à moderniser l’agriculture industrielle pour augmenter les rendements sur des surfaces de plus en plus petites. Il faut donc des engrais et des produits phytosanitaires (comme pour les animaux et les êtres humains, il faut des aliments et des médicaments pour garder la santé). Il faut savoir s’il est plus important de produire des aliments bio chers pour les classes les plus aisées ou des aliments bon marché pour le plus grand nombre. De plus, l’augmentation des volumes fait baisser les prix, la logique étant encore une fois celle de l’offre et de la demande. Les revenus des gens le splus modestes étant en chute libre, les ventes de bio se sont effondrées. C’est économiquement logique et c’était prévisible.
    – Conclusion: Jean Ziegler et compagnie, ils sont bien gentils, mais il serait bon qu’ils sortent un peu de leur bureau et aillent mettre les pieds dans la bouse. Surtout quand on voit les salaires mirobolants que ces hauts fonctionnaires ultra-privilégiés se voient offrir tous les mois à Genève et ailleurs, la plupart du temps avec exonération fiscale partielle ou totale. Ces gens là sont totalement hors-sol et sont dans la mouvance de Stéphane Hessel et son célèbre opuscule ‘Indignez-vous » : c’est bien gentil de s’indigner, mais cela ne met rien dans l’assiette de populations entières qui crèvent de faim.
    Le bon sens paysan doit l’emporter. 🙂

  2. le biofuel , c’est encore une histoire absurde des écologistes qui coûtera plus cher à la biodiversité et aux écologistes que les panneaux photo voltaïques ou les éoliennes

    • Erreur, les écologistes politiques sont contre le BioDiesel et l’éthanol car ils expliquent comme dans l’article qu’il ne faut pas utiliser des produits alimentaires comme source d’énergie. Les écolos veulent des bagnoles électriques partout.

  3. @dutchman qui a dit
    «  » » » » face à la croissance exponentielle de la population mondiale, » » » » »
    Vous vouliez dire asymptotique horizontale ?

  4. le bilan energetique de l’ethanol est plutôt negatif sauf pour la canne à sucre car on utilise la bagasse pour la distilation.
    il semble que les huiles, colza principalement, aient un bilan positif.
    mais ça ne doit pas être byzance car si on prend en compte les intrants et l’energie pour travailler la terre, semer, maintenir, recolter, stocker, presser, etc il ne doit pas rester grand chose en positif. et je parle de culture intensive. cela dit rouler à l’agro diesel « bio » ça claque !

    • Sur le plan du bilan énergétique, je ne sais pas mais c’est très possible…par contre, sur le plan économique c’est très intéressant : rien que sur les graines de colza, on fait normalement des tourteaux protéiniques pour l’alimentation animale (processus de « trituration des graines de colza »), et évidemment de l’huile végétale (formée de triglycérides = squelette de glycérol estérifié par 3 acides gras).
      Une partie de cette huile est transformée en BioDiesel (selon la réaction de base : acide + alcool = ester + eau) avec du méthanol (ou de l’éthanol obtenu par fermentation de céréales) et on obtient après distillation à pression et température réduite (avec un catalyseur) une réaction quasi-complète en esters d’acides gras (BioDisesel) et en glycérol (alias la « glycérine » pour les industries pharmaceutique et cosmétique par exemple)…avec un poil d’huiles diverses de couleur marron (le terme technique est les « HAP » = huiles aromatiques polycycliques qui sont ensuite valorisées). En fait, 100 % du colza est valorisé que ce soit pour faire de l’huile ou du BioDiesel. La valorisation de ces esters dans le gas-oil et celle de la glycérine dans les produits cosmétiques couvre très largement leur processus de production, et dépassent de loin les revenus provenant juste de la vente d’huile de colza alimentaire. Pour la filière oléo-protéagineuse, le Biodiesel, c’est une excellente affaire sur le plan économique, et cela a été vendu au départ pour des raisons « écologiques » avec des subventions des États pour réduire le prix de vente du gas-oil « additivé » avec du Bio-Diesel (pour l’automobile particulière, la taxation « TICPE » est très lourde en France).
      Pour info en passant, l’Allemagne, la Tchéquie, la France, le Royaume-Uni et la Pologne ont les plus gros rendements du monde sur cette culture. Le Canada a un faible rendement mais est le plus gros producteur du monde en volume (production de « canola », une variété de colza obtenue par sélection naturelle qui présente certains avantages au niveau de la cuisson de son huile).

      • Vous oubliez l’aspect écologique et agronomique de cette culture . En effet , les champs de colza sont très prisés par les apiculteurs qui peuvent en moyenne récolter 15 kgs de miel à l’hectare , une telle profusion d’abeilles ne peut que contribuer à la bio diversité . Sur le plan agro , le colza ainsi que le maïs grain restitue de grandes quantités de matière organique au sol ( de 10 à 15 t/ha) qui contribuent au maintien de la fertilité des sols au travers d’un taux d’humus ( et donc de séquestration de carbone) nettement amélioré , sans parler de la résilience des sols à la battance des pluies .

      • @philippe decoene : oui, en effet, très bien vu ! Merci de la précision 🙂

      • je crois que Jancovici a bien détaillé la problématique des agrocarburants. et il met en perspectives les ordres de grandeur entre ce que les agrocarburants pourraient fournir et les besoins (actuels).
        chose amusante, la viabilité de la filière repose sur l’élevage pour consommer les tourteaux et dechets divers.
        on pourrait résumer par le slogan « plus de viande pour le agrocarburants ».
        pour revenir au rendement, j’étais resté sur le blé, on est proche de zéro. la betterave est elle à 75%.

      • @MJ : en effet, le bilan énergétique des biocarburants est médiocre sauf pour la canne à sucre comme vous l’avez mentionné si j’en juge par quelques travaux de l’ADEME résumés ici : https://www.gerbeaud.com/nature-environnement/biocarburants-bilan-mitige-environnement.php#
        Le bilan carbone est cependant plus intéressant puisque les végétaux produisent de la biomasse à partir du CO2 atmosphérique…mais honnêtement, compte-tenu de l’effet réel du CO2 sur le climat qui est peanuts, ce facteur n’a pas beaucoup d’intérêt technique, mais est un excellent argument marketing pour la vente des carburants additivés à l’ethanol végétal ou au Diester. 🙂

  5. On en revient toujours au même problème: crise énergétique.
    A la limite le Brésil est bien adapté pour produire du bio carburant, la canne à sucre y pousse facilement et les surfaces nécessaires sont la: le Brésil est un grand pays !
    Si cela ne met pas en péril sa sécurité alimentaire, ce n’est pas un mauvais calcul.
    Il va autrement au Mexique par exemple, victime de la cupidité de firmes transnationales avec l’appui du gouvernement US: https://www.cadtm.org/spip.php?page=imprimer&id_article=5561

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