« La centrale nucléaire la plus dangereuse est celle que l’on ne construit pas »

Zion Lights est une activiste écologiste, communicante scientifique britannique et ancienne porte-parole du mouvement Extinction­ Rebellion. Isabelle Boemeke est influenceuse pro-nucléaire tandis que Myrto Tripathi, ingénieure française, préside l’ONG « Les Voix du nucléaire ». Dans une tribune, ces trois activistes mêlent – au lieu d’opposer – l’atome et les énergies vertes. (Article paru sur le site Marianne le 13 août dernier)

La crise climatique actuelle n’aura échappé à personne. Dans le même temps, la pollution atmosphérique liée aux combustibles fossiles tue plus de 8 millions de personnes par an. Ces décès sont entièrement évitables. Dans ce contexte, l’énergie nucléaire offre des avantages considérables. Elle contribue à la stabilité de la transition énergétique, à l’amélioration de la qualité de l’air, à la création d’emplois non délocalisables et à la production non-intermittente d’une électricité verte à bas coût dans des centrales qui ont une durée de vie assez longue : jusqu’à 80 ans dans les bonnes conditions de sécurité.

Le nucléaire n’est bien sûr pas la seule solution pour lutter contre le changement climatique et la pollution de l’air. Nous croyons en une cohabitation avec une part croissante de renouvelables à mesure que les technologies qui les portent se développent. Toutes les solutions bas carbone ont un rôle à jouer dans la construction d’un monde plus vertueux. Ce qui nous pousse à ce plaidoyer en faveur du nucléaire est que cette source pourtant propre, bon marché, sûre et durable est trop souvent écartée en vertu d’arguments totalement fallacieux.

TRIOMPHE DE LA DÉSINFORMATION

Il existe un véritable tabou autour de l’atome, qui rend toute discussion factuelle sur ses mérites et défauts impossible. Il n’y a malheureusement aujourd’hui pas d’industrie donnant lieu à plus de fausses informations et de croyances erronées. À titre d’exemple, en France, près de 86 % des 18-34 ans pensent que cette technologie à un impact néfaste sur le climat. Il s’agit pourtant de la seconde énergie la moins émettrice de CO2 après les barrages hydrauliques – et devant le solaire et l’éolien.

Cette tendance est encore plus marquée chez les femmes, qui sont deux fois plus nombreuses à penser que le nucléaire contribue à la production de gaz à effet de serre. Cela peut s’expliquer par le fait que nous sommes traditionnellement plus engagées dans la lutte pour préserver l’environnement, notamment via l’écoféminisme né dans les années 1970, mais aussi par notre association traditionnelle à des figures de « care-giver ».

Après le déni du changement climatique, nous déplorons une sorte de « déni nucléaire ». Il est largement dû à sa perception trop « technique », alors qu’il ne l’est pas plus que les autres technologies que nous utilisons tous les jours, telles que les voitures, les avions, les ordinateurs ou les smartphones. Le nucléaire est mal expliqué, donc incompris, ce qui laisse libre cours aux clivages et à la désinformation.

Le mouvement écologiste a été extrêmement efficace pour communiquer un sentiment antinucléaire et pour associer cette énergie aux armes et accidents nucléaires – une connexion aussi ténue qu’anachronique. Aussi, pour beaucoup, être impliqué dans l’écologie revient à être antinucléaire par principe. Ironiquement, la plupart des mouvements écologistes actuels, qui demandent à nos dirigeants d’écouter les scientifiques sur le climat, se gardent bien d’en faire autant à propos des atouts de nos centrales.

DERRIÈRE L’IMAGE, UNE CATASTROPHE ÉCOLOGIQUE

Cette croisade a un effet terrible. L’atome est frappé par une sorte de stigmate social et le défendre est mal vu. En coulisses, la plupart des experts et des chercheurs le reconnaissent volontiers : « le nucléaire est indispensable et nous devrions l’utiliser ». Mais ils ne le diront pas publiquement.

Cela nuit au développement de la filière : qui va étudier l’ingénierie nucléaire si tout ce que vous entendez en grandissant est qu’il s’agit d’une technologie polluante, dangereuse et sans lendemain ? Imaginez le nombre de cerveaux qui aurait pu continuer à porter l’industrie nucléaire si elle était considérée comme un élément positif pour le monde. Nous voulons porter la voix de la majorité silencieuse qui soutient le nucléaire, de sorte qu’on lui accorde sa « licence sociale ».

Chaque fois qu’une centrale ferme, les gouvernements assurent qu’elle sera remplacée par des énergies renouvelables. Ce n’est malheureusement jamais le cas, et les conséquences sont très réelles : une récente étude (1) indique que la fermeture de la centrale californienne de Diablo entraînerait 15,5 millions de tonnes d’émissions de CO2 supplémentaires au cours de la prochaine décennie. C’est comme si 300 000 voitures à essence roulaient pendant dix ans. Et ce, pour des raisons purement idéologiques.

L’ENJEU DE LA TAXONOMIE VERTE

La même chose pourrait se produire en Europe avec les débats sur la taxonomie verte : la Commission européenne est en train de mettre en place les règles définissant quelle technologie est verte et laquelle ne l’est pas. Cela déterminera l’allocation d’aides au développement des filières et affectera le choix des investisseurs publics et privés, ce qui aura des conséquences immenses pour la recherche et l’innovation.

Plusieurs pays font pression pour exclure le nucléaire de cette taxonomie, ce qui reviendrait de fait à exclure progressivement le nucléaire du mix énergétique européen. Une attaque directe au porte-monnaie qui bloquerait la construction de nouvelles centrales ainsi que le développement des nouvelles technologies permettant de dépasser les faiblesses actuelles du secteur. Le projet Astrid, qui devait permettre de réutiliser les déchets nucléaires comme carburant, a ainsi été suspendu…

NON AU NUCLÉAIRE ET OUI AU GAZ FOSSILE

L’exclusion du nucléaire de cette taxonomie serait un non-sens total. D’autant plus quand on sait que près des trois quarts des émissions humaines proviennent de la consommation d’énergie Dans le même temps, les mêmes qui s’opposent au nucléaire militent pour que le gaz – une énergie fossile, donc – soit inclus dans cette taxonomie, alors que celui-ci génère près de 80 fois plus de CO2 ou équivalent par kilowattheure d’énergie produite.

La question ne devrait pas être « le nucléaire est-il une solution ? », mais bien « de combien de nucléaire avons-nous besoin pour verdir nos pays ? ». Mais aujourd’hui, le débat est monopolisé par les arguments trompeurs de militants antinucléaires – un peu comme si on n’écoutait que des antivax pour trouver des solutions possibles au Covid-19 ou des platistes pour déterminer la forme de la Terre.

Notre constat, bien au contraire, est que, compte tenu de l’urgence climatique, nous avons besoin d’énergie décarbonée, et le nucléaire est une source incontournable. En conséquence, il faut construire plus de réacteurs, pas moins – et ce, de toute urgence. Aujourd’hui, la centrale nucléaire la plus dangereuse, c’est celle qu’on ne construit pas. De nombreuses femmes l’ont compris et sont à l’avant-garde d’un élan pronucléaire, loin des clichés. Espérons que nous puissions inspirer les Greta Thunberg de ce monde, qui écartent aujourd’hui le nucléaire pour de mauvaises raisons.

(1) Le Joint Research Center a rendu le 26 mars 2021 un rapport à la Commission européenne affirmant que le nucléaire peut être qualifié d’énergie verte.

Note. J’ai contacté Myrto Tripathi via le site « La voix du Nucléaire » sans réponse de cet organisme à ce jour bien avant de me décider à mettre cet article sur mon blog.

12 réflexions au sujet de « « La centrale nucléaire la plus dangereuse est celle que l’on ne construit pas » »

  1. Ping : « La centrale nucléaire la plus dangereuse est celle que l’on ne construit pas » – Qui m'aime me suive…

  2. Les écologistes ont permis à la Russie et à la Chine le développement de leur industrie nucléaire par des transferts de technologies liés à l’abandon des nouvelles filières nucléaires françaises (SuperPhenix, etc..). Aujourd’hui, ces deux pays peuvent remercier les écologistes français qui travaillent gratuitement pour eux au détriment des intérêts de leur propre pays. On peut noter également qu’à chaque fois qu’il est question d’énergies renouvelables, donc non pilotables, il faut installer des centrales à gaz à proximité pour pallier leur intermittence. Le fournisseur de gaz de référence pour l’Europe est la Russie qui doit également féliciter les écologistes français pour leur zèle à promouvoir les produits et technologies de Gazprom.
    Aux écologistes français : Merci les gars ! Grâce à vous, Chinois et Russes installeront bientôt leurs centrales nucléaires et à gaz chez nous et on sera dépendant de ces deux pays pour nous chauffer et nous éclairer. Bravo ! Quel talent ! Quelle intelligence ! Quel patriotisme ! Pékin et le Kremlin devraient décerner une médaille à Jadot et Rousseau pour services rendus à la nation. 🙂

    • ça tombe bien on a vendu (donné) arabelle à GE
      sinon les technocrates français du nuk ont fait tout ce qu’il fallait dan les années 70 et suivantes pour qu’on ne leur fasse pas confiance.
      et en plus le nuk n’est pas vraiment intuitif.

      • Le fait que les turbines Alstom aient été vendues aux Américains empêche Naval Group de vendre des sous-marins Barracuda à quiconque…merci M’sieur Macron ! Super patriotisme ! Et le gars veut se présenter une nouvelle fois pour les prochaines élections présidentielles ? Il prend les gens pour des buses ou il compte sur le fait que les Français votent comme des pieds ? Dîtes-moi que je suis dans un mauvais rêve … 🙂

  3. je crois que dès que les français auront un peu froid, qu’ils seront victimes un peu trop souvent de délestages, ils seront prets à envisager un retour des centrales nuk.
    dans un premier temps elles seront certainement achetées à l’étranger (mais les actuelles ne sont elles pas natives Westinhouse ?) mais ensuite elles pourraient être de conception française.
    à condition que le corpus de scientifiques, d’ingénieurs, de techniciens soit encore suffisant à ce moment là.
    la transmission du savoir d’aujourd’hui peut elle etre garantie ?

    • J’ai déjà communiqué mon point de vue sur ce blog à ce sujet.
      La prochaine centrale nucléaire qui sera construite en France le sera par un consortium comprenant la Chine majoritairement. Il suffit de constater les retards à répétition des deux EPRs en Finlande et Flamanville. Quant aux EPRs anglais la Chine participe à hauteur de 30 % (de mémoire) à ce projet. Pour ce qui concerne les turbines soit la France rachète Alstom-Energy à GE soit elle devra faire appel encore une fois à la Chine dans l’hypothèse où la Chine proposerait un pont d’or à quelques centaines d’ingénieurs et techniciens d’Alstom qui ont été proprement mis à la porte (quelques 5000 personnes licenciées). Tout ça c’est la France d’aujourd’hui …

    • « je crois que dès que les français auront un peu froid, qu’ils seront victimes un peu trop souvent de délestages »
      Selon cet article (Sudouest.fr – publié le 23 septembre 2021), ne commence-t-on pas à préparer l’opinion publique dans ce sens ?
      Faibles stocks, difficultés d’approvisionnement, prix du gaz élevé, mix énergétique et conditions météo… Cet hiver, l’Europe n’est pas à l’abri d’un blackout géant qui priverait le continent d’énergies
      https://www.sudouest.fr/international/europe/energies-l-europe-peut-elle-plonger-dans-le-noir-cet-hiver-6118380.php

  4. Il me semble bien avoir lu que la commission européenne n’a rien abondé pour l’énergie nucléaire qui est de facto l’application de la volonté de réduire le parc français … au profit des « usines à gaz » allemandes dont Gazprom se frotte les mains (serait-ce aussi un petit retour de bâton du coup des Mistral perdants ? ) !

  5. « en France, près de 86 % des 18-34 ans pensent que cette technologie (nucléaire) a un impact néfaste sur le climat. Il s’agit pourtant de la seconde énergie la moins émettrice de CO2 après les barrages hydrauliques – et devant le solaire et l’éolien. »
    Quand on voit le niveau de connaissance d’une population jeune, quia le niveau « bac » selon la même proportion (!), on ne s’étonnera pas de la croyance indéfectible en « l’urgence climatique », en « le principal ennemi qui serait le CO2 émis par la combustion des ressources fossiles » , en « la nécessité d’une transition énergétique ».
    Par qui ont-ils été trompés? Leurs professeurs de physique? Quel est le risque d’enseigner la vraie physique du climat dans les lycées et les universités? Peut-être est-ce pour les encourager à prendre ce risque qu’il faudrait les payer deux fois? Une heure de physique alarmiste, une heure de physique réaliste, et un débat ensuite!

    • En effet l’Education Nationale est noyautée à 90 % par les écologistes politiques. Même les programmes imposent aux profs de sciences d’en rajouter une couche sur l’alarmisme climatique. Sinon, c’est mauvaise notation par les inspecteurs des académies et la porte. On marche sur la tête dans ce pays…. 🙂

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