France : Macron, le virus et les enseignants de l’éducation

Je voudrais relater dans ce billet ce qu’ont vécu les enseignants français du secondaire, non pas tous les enseignants mais une certaine élite dispensant des cours dans les classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques. Il s’agit d’une particularité française au niveau « bac+2 » non pas à l’université mais dans un lycée, qu’il soit privé ou public. Dans les lycées publics ces enseignants de haut niveau ont des salaires de misère (par rapport à l’ensemble des pays de l’OCDE) calculés sur le nombre d’heures statutairement définies par l’administration tentaculaire de l’éducation nationale, c’est-à-dire les heures effectives de présence sur leur lieu d’enseignement. Ces enseignants de lycées très particuliers préparent leurs élèves aux concours d’admission aux grandes écoles d’ingénieur, une autre particularité française. Je formulerai un parallèle en fin de billet entre le système éducatif français et le système japonais. Bref, la mission de ces enseignants très particuliers est de soumettre périodiquement leurs élèves à des interrogations orales devant un tableau noir et une craie dans la main, en quelque sorte les conditions in vivo du concours. Statutairement et selon les règles absconses de l’éducation nationale française ces heures d’interrogation orale ne sont pas comptabilisées dans le cadre statutaire de leur service et sont rémunérées comme des heures supplémentaires.

Compte tenu de la médiocrité de leur salaire, bien que la plupart de ces enseignants soient naturellement agrégés et souvent docteurs dans leur spécialité, il est de leur devoir de maintenir une sorte de pression sur leurs élèves dont ils ont pour mission de les mener vers la réussite de leurs concours en les soumettant non seulement à ces tests oraux mais également à des devoirs surveillés in situ et des devoirs « à la maison » quoiqu’en pense le ministre actuel de l’éducation nationale français qui considère que les devoirs à la maison sont un facteur amplificateur des inégalités sociales. Non, dans le cas des classes « prépa scientifiques » c’est une nécessité absolue pour en quelque sorte former les élèves. Il se trouve que le coronavirus a contraint les enseignants à assurer leur enseignement via des moyens électroniques, merci internet, car leur objectif est d’enseigner le programme dans les temps et également en quelque sorte de former leurs élèves pour assumer l’épreuve des concours d’admission. C’était leur mission et ils devaient gérer les circonstances. Fort heureusement la majorité des élèves ( en particulier en deuxième année de classe préparatoire aux grandes écoles d’ingénieur) disposent d’un ordinateur et d’une connexion internet. Les enseignants, incapables en raison des circonstances sanitaires d’assurer leur enseignement in situ, ont donc été contraints de remplir leur mission depuis leur domicile en gérant leur classe d’une quarantaine d’élèves avec les moyens du bord, à domicile, et de contrôler l’avancement des connaissances de leurs élèves à l’aide d’interrogations orales à distance par vidéo, toute une organisation complexe que tous ces enseignants ont mis en place sans aucune espèce d’aide du ministère.

Au final les succès aux admissions aux grandes écoles ont été remarquablement satisfaisants en juin et juillet 2020. Malgré les efforts constants de ces enseignants travaillant comme des malades à domicile pour assurer le programme imposé par le ministère et mettre en place à leurs frais totalement ignorés par le Ministère leurs heures d’interrogation orale assurées « électroniquemen »t sous surveillance visuelle de la part des enseignants eux-mêmes à la maison, normalement assurées in situ, c’est-à-dire au lycée, n’ont pas été rétribuées par le Ministère puisque justement, selon le Ministre lui-même probablement, ces heures supplémentaires pourtant assurées par les enseignants n’avaient pas lieu d’être rétribuées comme c’était le cas durant toutes les années précédentes quand il n’existait aucune restriction de quelque motivation que ce soit, du genre urgence sanitaire. Résultat intéressant, tous ces enseignants agrégés et/ou docteurs d’université dans leur matière d’enseignement qui ont massivement voté pour le Président Macron et dont le salaire est considéré comme médiocre selon les statistiques de l’OCDE ont vu leur opiniâtreté à assurer leur enseignement y compris les fameuses « colles », c’est-à-dire ces interrogations orales pourtant assurées minutieusement par télé-enseignement tout simplement pas rétribuées à leur juste valeur par le Ministère tout simplement parce qu’elles n’avaient pas été assurées au lycée.

Je rappelle que sans ces heures supplémentaires indispensables pour la préparation des élèves à leurs concours et faisant partie intégrante de cet enseignement très particulier qui n’existe qu’en France et qu’il faut absolument préserver les enseignants auraient des salaires de misère. Toutes ces lignes ont été inspirées par ma fille et mon gendre, tous deux enseignants en mathématiques spéciales (MP*) dans des lycées parisiens, c’est-à-dire dans les meilleures classes préparatoires à ces grandes écoles d’ingénieurs françaises, Polytechnique, Normale Sup, Centrale, Supélec, etc… la seule pépinière encore en vie en France pour former des élites scientifiques capables d’égaler les autres élites anglaises, américaines, japonaises, coréennes ou encore chinoises, le seul lieu encore existant en France en regard du naufrage total de l’université à de très rares exceptions près. Bref, malgré un travail leur demandant d’harassantes heures de travail « à la maison » incommensurables, ont vu leurs supplémentaires tout simplement supprimées malgré le fait qu’ils avaient assuré « leur service » indispensable pour la qualité de leur enseignement. Leur service n’avait pas été assuré au lycée ! Résultat, leur conscience professionnelle irréprochable a été pénalisée de 3500 euros pour chacun d’entre eux, une somme leur permettant d’améliorer chaque année leur salaire statutaire de misère. Et pourtant ils ont voté pour Macron. Je peux assurer mes lecteurs que lors des prochaines élections présidentielles ou législatives ils ne voteront pour n’importe qui d’autre. Ils ont fait leur devoir d’enseignants de haut niveau indispensable pour maintenir un certain niveau intellectuel pour la France et ils ont tout simplement été récompensés par le mépris.

Au Japon les enfants sont soumis dès l’âge de 13 ans à des concours très sélectifs pour intégrer un lycée public ou privé. Si l’élève échoue à ces concours il lui est vivement recommandé d’envisager un métier manuel alors que dans de nombreux pays d’Europe occidentale il existe une sorte de tronc commun d’études générales imposé à des élèves qui seraient beaucoup plus heureux et accomplis s’ils étaient orientés vers l’apprentissage de métiers manuels. Il y a au Japon à peu près 30 % des élèves qui sont orientés vers des écoles professionnelles les formant à des métiers manuels. Le diplôme de fin d’études secondaires, équivalent du baccalauréat, n’a pas été dévalorisé comme en France ou en Espagne. Il existe au Japon un deuxième goulet d’étranglement pour entrer dans une université ayant une bonne réputation. Il y a donc une deuxième sélection et un autre tiers des élèves est orienté vers des emplois dans le secteur des services au sens large, depuis les employés du secteur commercial jusqu’aux infirmières en passant par les employés de banque ou de certaines administrations, bref tous les métiers ne requérant pas d’études universitaires longues et souvent coûteuses puisque un grand nombre d’université sont privées. La majorité de ces étudiants trouvent un emploi après deux ou trois années d’études et de stages en entreprise. Au dernier tiers restant, ces évaluations sont très approximatives, les étudiants acquièrent des diplômes en cycle court, attachés commerciaux, de cabinets d’avocats, etc. et l’autre partie s’oriente vers des études universitaires longues destinées à acquérir un diplôme d’ingénieur ou de se consacrer à la recherche dans le secteur universitaire ou le secteur industriel. Ce système éducatif dont la base est une sélection sévère a fait ses preuves puisque le chômage est inférieur à 3 %. Il faudra toujours des artisans, il faudra toujours des responsables de rayons dans les magasins, il faudra des pâtissiers, des boulangers, des fabricants de denrées alimentaires, des assistantes à la personne à domicile ou en centre médicalisé, des ouvriers qui pourront acquérir une formation en entreprise. En France en particulier, l’université est devenue une véritable poubelle, les élèves poursuivent année après année une éducation (on devrait dire un enseignement) de qualité médiocre qui ne leur donne plus aucune chance de s’intégrer à la vie professionnelle. Que deviennent-ils ? Ils alimentent le chômage structurel de 10 % de la population active …

9 réflexions au sujet de « France : Macron, le virus et les enseignants de l’éducation »

  1. Le travail des profs de taupe est louable.Mais je me demande si cela en vaut la peine, car faire du bourrage de crâne ne rend pas plus intelligent les pauvres élèves qui ne voient pas le jour pendant deux ans, voire trois pour celles et ceux qui cubent. De plus, on peut se demander plus généralement à quoi cela sert de former à grand frais des ingénieurs en France quand il n’y a plus de travail pour les cadres supérieurs techniques : les usines sont délocalisées en Asie et les centres de recherche privés sont des variables d’ajustement qui alimentent en chômeurs le Pôle-Emploi comme chez SANOFI qui préfère racheter des start-up plutôt qu’investir dans ses propres chercheurs.
    Le résultat est qu’on offre in fine de la main d’oeuvre de haut niveau gratuitement formée à d’autres pays avec un retour sur investissement qui frôle le zéro absolu : il suffit de regarder les français formés en France et installés dans la Silicon Valley qui ne reviennent jamais et qui n’investissent pas le moindre dollar en France pour créer du business en retour.

    • J’ai écrit ce billet car ma fille et mon gendre sont tous deux profs de math en MP* chacun dans deux lycées parisiens. J’ai donc disposé d’informations de première main. Je voudrais apporter quelques précisions. D’abord il y a admission des étudiants en classe préparatoire aux écoles d’ingénieurs et Normale Sup sur dossier et la sélection est très stricte. De plus ces lycées admettent des étudiants étrangers non seulement francophones mais également des Chinois dont le but est d’être intégrés dans des écoles d’ingénieurs comme Centrale, Mines ou encore Supélec. Ces étudiants étrangers retourneront dans leur pays. Quant aux futurs ingénieurs d’origine française la majorité s’expatrie car il n’y a plus d’opportunité en France. La désindustrialisation de la France n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité très grave et je pense irréversible. Vous voulez un exemple qui pourtant ne date pas d’aujourd’hui. Un de mes cousins a fait sa « prépa » au Lycée du Parc à Lyon, il a intégré Supélec (à l’époque c’était l’expansion du nucléaire en France), il a quitté la France, s’est retrouvé à l’Université de Stanford et a ensuite trouvé un poste au Fond Monétaire International à Washington. Beaucoup d’universitaires français se sont également expatriés, je pense par exemple à Roger Guillemin qui a quitté la France, a continué ses études de médecine à Montréal et a fini sa carrière comme Prix Nobel de médecine ou encore Emmanuelle Charpentier et j’en connais personnellement beaucoup d’autres. Il n’y a plus de terrain favorable en France pour que les cerveaux restent dans l’Hexagone, la France régresse et c’est très grave …

      • Je partage votre avis, on a de très bonnes structures d’enseignement et des enseignants qui se battent à l’intérieur pour maintenir un niveau qui a énormément chuté depuis 30 ans, mais à la sortie, sans piston, c’est la case chômage.
        Je connais des polytechniciens qui sont devenus profs de maths en collèges de ZEP et des ingénieures BTP qui sont devenus commerciales chez IBM avant de finir dans l’Education Nationale comme institutrices. Sans compter celles et ceux qui tentent la création d’entreprise car à partir de 40 ans, on est sur un siège éjectable dans le privé, les jeunes loups qui sortent de l’école ont faim, sont corvéables à merci pour une bouchée de pain et prêts à tout pour prendre la place de leurs aînés. Et puis il y a les ingénieurs chômeurs qui attendent la retraite tranquillement. Le monde du salariat technique de haut niveau a drôlement changé depuis les années 70.

    • Il y aurait beaucoup à dire sur les avantages et les inconvénients des taupes.
      Il y a ceux qui ont une forte culture générale et ils sont plus à même d’entrer dans les hautes directions au fur de leur carrière. Il y aura aussi les « bachoteurs » …. nécessaire à l’encadrement, obéissants et adaptables.

      Il est vrai que de nos jours la demande en compétence se raréfie et que l’excellence gêne les moins subtiles en abstraction qui détiennent le cordon de la bourse via les dirigeants qui ont fait la banque, HEC ou des spécialités de soi-disant management.

      Les agrégés et docteurs qui professent dans les grands lycées montrent l’exemple de l’excellence et du mérite. Elle est indispensable et n’oublions pas que ces Grandes Ecoles sont articulées pour maintenir et enrichir une patrie et une nation tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Leurs dégradations ira de pair avec l’effondrement de la France.
      Il est fait état dans ce billet des ingénieurs généralistes dans les secteurs technologiques de l’industrie et, outre les miniers, il serait aussi important de citer les vétérinaires, les Eaux et Forêts, les agronomes (comme bibi) où l’étranger est aussi une source d’apprentissage et de mise en valeur de leurs connaissances. Il est indispensables qu’ils reviennent en métropole pour assurer l’enrichissement des savoirs acquis et valoriser la diversité.

      Par ailleurs, effectivement, je crains que nos politicards soient des fourbes qui maltraitent la génération qui les fera vivre. Chacun pourra s’en rendre compte par lui-même en suivant l’actualité centrée sur un virus dont l’appellation corona ne rappelle que trop la couronne aux étoiles dorées de l’Union européenne.
      Ci-joint un lien pour exemple de la crétinerie des gens censés faire passer le savoir : enseignants et non enseignants de l’Education Nationale.
      https://www.laprovence.com/actu/en-direct/6254839/breve-vaucluse.html

      Je rapporte ci-dessous le commentaire d’un lecteur et vous laisse juge de son à-propos :

       » Inexpliqués ? hypoxie : apport insuffisant en oxygène au niveau du cerveau due au port imposé trop strict des masques, même pendant la récréation, à la cantine et toute la journée !
      Symptômes :
      nausées;
      céphalées ou maux de tête;
      hyperventilation;
      tachycardie ;
      troubles du comportement…

      De qui se moque-t-on ? Et les instituteurs, des moutons obéissants et trouillards qui font passer leurs peurs de la hiérarchie et des parents avant le bien-être des enfants ? Et surtout les parents, qui acceptent de détruire la santé de leurs enfants sans réagir? « 

  2. Tous les universitaires de haut niveau qui ont une forte personnalité et plusieurs formes d’intelligence (autres que l’intelligence logico-mathématique qui est le critère fondamental de sélection des élites en France) que j’ai connus ont été obligés de s’expatrier très rapidement pour évoluer et avoir les coudées franches dans leur domaine de prédilection.
    Le cas d’Emmanuelle Charpentier est intéressant : après un doctorat à Paris VI, cette femme fait les USA, l’Autriche puis l’Allemagne, avec à la clé un poste au prestigieux Max Planck Institute et un prix Nobel pour ses ciseaux moléculaires CRISP-R Cas-9 (entre autres distinctions).
    Elle serait restée en France, personne n’en aurait entendu parler, probablement.
    Pour être reconnu en France; il faut être reconnu à l’étranger.
    Cela vient d’un des travers de la culture hexagonale : l’autoflagellation (les autres sont meilleurs que nous), la méfiance atavique vis-à-vis de toute forme d’autorité (je travaille en solo et j’ai horreur du contrôle), la détestation de la culture du profit (mon travail ne rapportera rien à la société et je m’en fiche), et le refus d’apprendre les méthodes modernes de communication et d’encadrement du personnel (les universitaires sont généralement incapables de s’exprimer en anglais et ils forment souvent de très mauvais chefs de labo, sauf à quelques exceptions près… je pense au Pr Didier Raoult par exemple).
    Un dernier travers de la culture française est l’illusion que le génie c’est 99 % de labeur intense (philosophie raoultienne) d’où la formation des écoles préparatoires qui sélectionnent les plus résistants psychologiquement au travail non-stop. C’est une grave erreur de jugement, car pour avoir un Nobel, il faut surtout avoir un excellent réseau relationnel anglo-saxon, en plus d’avoir su cibler avant les autres le thème de recherche qui fera un carton 10 ou 20 ans plus tard. D’où la maxime : « Don’t work harder, just work smarter ».
    @Gris : la formation d’ingénieur agronome est intéressante et particulière en effet car c’est la seule formation d’ingénieur qui soit véritablement pluridisciplinaire. Malheureusement, aujourd’hui, ce diplôme ne vaut plus rien sur le marché de l’emploi.

    • Personnellement j’aurais pu faire carrière à UCLA puisque mon patron, un éminent chimiste des protéines de l’époque (en 1978), me proposait un poste de professeur assistant dans son service. J’ai décliné sa proposition pour travailler ensuite au Salk Institute et ce fut la plus grande erreur de ma vie. Une de mes amies française ayant comme moi fait ses études à l’Université de Lyon la même année est partie à Montréal en fin de maîtrise, les diplômes français étant reconnus au Québec, elle a obtenu un PhD et s’est ensuite retrouvée au Salk Institute pour 2 ans, un peu comme moi. Elle a trouvé un poste au VA Hospital de Los Angeles comme professeur et directrice d’un très important laboratoire en relation avec UCLA. Elle va prendre sa retraite dans quelques mois après 40 ans à UCLA-VA Hospital. À UC San Francisco il y a une multitude de Français également. J’ai même rencontré des Français dans des laboratoires prestigieux du Tokyo Tech !

    • En effet, j’en garde une valeur d’estime MDR
      Et puis je me satisfais d’un chômage prématuré à 62 ans qui m’invite à la retraite en douceur : pas de fracture et smart action !!!

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