Qui se souviendra de ce 22 janvier 2021 dans dix ans ?

L’assemblée générale des Nations-Unies a entériné ce 22 Janvier 2021 le traité d’interdiction des armements nucléaires. Voici un article paru sur le quotidien Le Temps (Genève) qui illustre cet événement passé totalement inaperçu alors que les négociations sur le traité START vont reprendre dans les prochains jours.

Setsuko Thurlow, survivante : « J’ai vécu l’enfer d’Hiroshima. Il faut abolir l’arme nucléaire »

Ce vendredi 22 janvier entre en vigueur le Traité de l’ONU sur l’interdiction des armes nucléaires. Un fait historique pour Setsuko Thurlow, une « ibakusha » (survivante) d’Hiroshima qui témoigne dans cet entretien au « Temps » de l’inhumanité de la bombe atomique. Prix Nobel 2017 avec l’organisation ICAN, elle milite depuis des années pour l’élimination de telles armes.

Setsuko Thurlow, née Nakamura, n’a que 13 ans en 1945. Enrôlée de force par l’armée japonaise en pleine guerre mondiale, elle a pour tâche de décoder les messages secrets envoyés par les Américains. Elle travaille au deuxième étage d’un énorme bâtiment du quartier général de l’armée à Hiroshima. Depuis des semaines, cette jeune fille issue d’une famille de samouraïs vit dans l’angoisse d’une possible attaque états-unienne. Les Américains ont déjà largué des bombes traditionnelles sur un très grand nombre de villes nippones, tuant plus de 100 000 personnes. La jeune fille ne comprend pas. Hiroshima est étrangement épargnée.

« Je pensais mourir »

A 8h15, le 6 août 1945 pourtant, la ville va subir une apocalypse nucléaire. Setsuko vit aujourd’hui à Toronto, au Canada. A 89 ans, cette ibakusha (survivante) d’Hiroshima, veuve d’un professeur d’histoire canadien, Jim Thurlow, reste très vive et dotée d’un esprit critique aiguisé. Elle a participé activement à ICAN, la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires, nobélisée en 2017 et dont le siège central est à Genève. Elle décrit pour Le Temps ce qu’elle a vécu peu après le largage, par le bombardier américain Enola Gay, de la première bombe atomique, dénommée Little Boy, jamais lâchée sur une zone peuplée : « J’étais à 1,8 kilomètre du centre de l’explosion. J’ai vu une lumière blanche et bleuâtre en dehors de la fenêtre. Mon corps a commencé à flotter dans l’air. L’édifice où j’étais était en train de s’effondrer. Je sens aujourd’hui encore cette sensation. J’ai perdu connaissance. Quand j’ai retrouvé mes esprits, tout était sombre, un sentiment irréel. C’était comme à la tombée de la nuit. J’ai entendu un jeune homme me dire: « N’abandonne pas. Je vais te libérer des gravats ».

Elle pensait mourir. « Mais c’était étrange, je ne ressentais rien, ni de la panique, ni de l’horreur. Mes yeux ont dû s’adapter à l’obscurité. J’ai commencé à voir des gens se mouvoir. Mais ils ne ressemblaient plus à des êtres humains. Leurs cheveux étaient dressés vers le ciel, ils étaient complètement brûlés, des morceaux de chair pendouillaient, leurs os étaient visibles. Les orbites oculaires de certains étaient vides. Personne ne courait, personne ne criait. Il leur manquait la force pour le faire. J’entendais des voix, à peine audibles, me demander à boire ». L’attaque d’Hiroshima fera au total 140 000 morts, et celle de Nagasaki 75 000.

Effets de la radioactivité

« Les gens, mourants, avaient tellement soif que nous sommes allés à une rivière. Comme nous n’avions pas de verre ou de récipient, nous avons utilisé nos habits, que nous avons imbibés d’eau. C’est ainsi que nous leur avons donné à boire ». Sa sœur de 29 ans et son neveu de 4 ans ont eu moins de chance. Ils se rendaient chez le médecin quand la bombe a rasé Hiroshima. Ils étaient carbonisés. « Mon neveu me demandait sans cesse de l’eau. Tous deux ne survivront que quelques jours. Une scène m’arrache des larmes aujourd’hui encore. Des militaires sont venus. Ils ont versé de l’essence sur leurs corps et les ont incinérés, une crémation sans dignité. J’étais avec mes parents. Ce fut terrible ».

L’épisode perturbera longtemps Setsuko. « Quand j’y songe, je ressens encore une vraie douleur. Lors de la crémation, je n’avais éprouvé aucune émotion, versé aucune larme. Quel genre d’être humain étais-je pour agir ainsi ? J’ai suivi plus tard des cours de psychologie à l’université pour comprendre. J’ai découvert le travail du professeur Robert Lifton, qui a baptisé ce phénomène « engourdissement et fermeture psychiques », un mécanisme de protection face à des événements d’une violence extrême ».

Ses parents ont survécu, son père était à la pêche dans la baie d’Hiroshima. Mais deux tantes, deux oncles et deux cousins ont tous péri dans la tragédie. La plupart des 351 étudiantes de son école ont littéralement fondu. Là où la bombe de 13 kilotonnes a explosé s’est dégagée une chaleur de 4000 degrés Celsius, brûlant les corps jusqu’à 3,5 kilomètres à la ronde. Après, l’horreur, les douleurs, les traumatismes. Mais la vie devait reprendre. Setsuko raconte les effets ravageurs de la radioactivité. « De nombreuses filles portaient des bonnets, car elles avaient honte de sortir chauves dans la rue. Elles décédaient les unes après les autres. J’étais moi-même tétanisée chaque matin. Avant de m’habiller, je regardais si j’avais des taches violettes sur la peau. C’était le signe qu’on était gravement contaminé et qu’on allait mourir rapidement. Imaginez ce sentiment qui vous accompagne chaque matin ».

Censure américaine

Ce ne fut pas le seul chemin de croix des ibakusha. Setsuko enrage aujourd’hui encore: « Pendant douze ans, le gouvernement japonais, qui avait provoqué la guerre, n’a rien fait pour nous, les survivants ». Qui plus est, quand les Américains et le général MacArthur ont débarqué et occupé le Japon, l’espoir de démocratisation et de démilitarisation nourri par les ibakusha a vite été douché, tonne l’octogénaire nippo-canadienne. « Les survivants ont senti rapidement le besoin d’écrire des haïkus (petits poèmes japonais), des journaux personnels. C’était compter sans la censure des forces américaines occupantes. Tout fut confisqué et envoyé aux Etats-Unis, qui ne souhaitaient pas que se propagent des informations sur l’impact de la bombe. Jusqu’en 1952, date du départ des forces américaines, nous avons été condamnés au silence ». C’était, pour les ibakusha, une double torture qui allait retarder le travail nécessaire pour surmonter le traumatisme. « De nombreux ibakusha, accusés d’être contagieux, préféraient cacher leur identité et ne pas apparaître en public, précise Setsuko. Ils se cachaient dans d’autres régions du Japon ».

Ce n’est qu’à partir de 1952 que les survivants pourront s’informer sur les raisons qui ont motivé le président Harry Truman à lâcher la première bombe atomique sur leur ville. « Il est faux de prétendre que les Américains n’avaient pas le choix, s’insurge néanmoins la Nippo-Canadienne. Le Japon avait déjà commencé des négociations pour capituler, notamment avec les Russes ». Peu de Japonais ont ainsi compris les répercussions réelles du bombardement d’Hiroshima.

Mais un événement va changer la donne : l’essai par les Etats-Unis d’une bombe à hydrogène 1000 fois plus puissante que celle d’Hiroshima sur l’atoll de Bikini dans les îles Marshall en 1954. L’industrie japonaise de la pêche est dévastée, les stocks de poisson ainsi que des pêcheurs sont contaminés. « C’est là que le sort des ibakusha et le danger nucléaire furent enfin compris », constate Setsuko. A l’époque, la jeune universitaire japonaise passe une année à l’Université de Lynchburg, en Virginie aux Etats-Unis. Dans des interviews accordées à des médias américains, elle condamne vertement l’attitude de Washington. Elle commence à recevoir des messages de haine l’incitant à rentrer chez elle. Elle doit même quitter son dortoir pour aller loger provisoirement chez un professeur. Elle a peur de parler. Mais elle en prend conscience. Si je ne témoigne pas, qui le fera ?

Trahison du gouvernement japonais

Une fois à Toronto, où elle poursuit ses études à l’université, elle rompt le silence, monte des expositions avec le maire de la ville, parle de son expérience dans des écoles, universités, clubs, des cercles diplomatiques. Mais c’était insuffisant pour elle: « C’est tout le système éducatif qui doit enseigner cela, pas seulement des ibakusha, qui peu à peu disparaissent ».

Pour elle, l’effort à mener contre les armes nucléaires doit être renforcé auprès des jeunes pour lesquels la menace nucléaire peut paraître abstraite. Elle rejoint la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN). Elle sillonnera la planète pour plaider la cause antinucléaire. Elle sera à Oslo avec Beatrice Fihn, la directrice d’ICAN, pour recevoir le Prix Nobel de la paix en 2017. Pour Setsuko, l’entrée en vigueur du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), ce vendredi 22 janvier, c’est la réalisation d’un premier rêve, une manière d’honorer ceux qui sont tombés à Hiroshima. « Je suis très reconnaissante. Mais ce n’est qu’une étape. Jusqu’à une véritable élimination des armes nucléaires, le chemin est encore long. Les puissances nucléaires s’évertuent à nous ridiculiser ». Setsuko se sent « trahie » par le gouvernement japonais, qui, comme celui du Canada, n’entend pas adopter le TIAN. « Il devrait savoir mieux que quiconque les conséquences humanitaires de l’arme nucléaire. C’est honteux, dit-elle. Ce d’autant que 76% des Japonais sont favorables à son élimination ».

Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires

Pour la société civile, c’est un moment historique. Ce vendredi 22 janvier entre en vigueur le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) adopté par 122 Etats à l’ONU à New York le 7 juillet 2017. 86 Etats l’ont signé à ce jour. Le 24 octobre dernier, le Honduras a été le cinquantième Etat à ratifier le traité, déclenchant son entrée en vigueur trois mois plus tard. A partir du 22 janvier, l’arme nucléaire est illégale en vertu du droit international, même si la réalité risque d’être un peu différente.

Les cinq puissances détentrices de l’arme atomique reconnues par le Traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP), Etats-Unis, Russie, Royaume-Uni, France et Chine, n’ont pas l’intention de s’en départir. Elles ont boycotté les négociations à New York et n’ont pas l’intention d’éliminer leurs arsenaux. Pour elles, le TIAN sape au contraire le régime de non-prolifération institué par le TNP, qui a permis de limiter le nombre de puissances nucléaires dans le monde. Seuls quatre autres pays disposent de l’arme atomique : le Pakistan, l’Inde, Israël et la Corée du Nord. Les Etats-Unis et la Russie possèdent 93% des arsenaux existants.

Le traité interdit aux Etats parties de « mettre au point, mettre à l’essai, produire, fabriquer, acquérir de quelque autre manière, posséder ou stocker des armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires ».

12 réflexions au sujet de « Qui se souviendra de ce 22 janvier 2021 dans dix ans ? »

  1. Ping : Qui se souviendra de ce 22 janvier 2021 dans dix ans ? | Qui m'aime me suive...

  2. Si la Russie signe ce traité, on ne donne pas six mois pour qu’elle se fasse envahir façon Irak, pour se faire piller ses ressources pétrolières et autres, qui représentent 30 a 50% des ressources restantes de la planète.
    Aussi, elle ne le signera jamais. Comme elle ne le signera pas, les autres pays ne le signeront pas, puisqu’ils perdraient toute guerre, et que toute loi, quelle qu’elle soit, est écrite par les vainqueurs.
    Donc, ce n’est qu’une pression diplomatique de plus pour tenter de mettre la Russie au ban des nations, et tenter de la faire signer cette acte qui signerait sa disparition.

    • Et pour completer mon post precedent: La Bombe atomique est évidemment une monstruosité qui ne devrait pas être utilisée, et ceux qui l’ont utilisée dans le passé devraient être punis et mis au ban de l’humanité, et payer des indemnités jusqu a la nuit des temps.
      Neanmoins, une fois de plus, les nations unies agissent ici avec la meme hypocrisie qui les caractérise depuis le debut de leur existence: tant que posséder l’arme atomique représentait un avantage, il était hors de question de la remettre en cause, mais a present que des pays protègent leurs ressources grace a elle, et au fur et a mesure que les ressources se raréfient, et bien la Bombe atomique devient tout d’un coup sale et a bannir.
      Bref, toujours le meme double langage de nos belles democraties cachant derriere une facade de beaux sentiments des projets guerriers mesquins, et toujours aussi destructeurs.

      • Je suis convaincu qu’aucun des pays « nucléarisés » n’acceptera de ratifier cet accord mais il fallait parler de cette initiative des Nations-Unies qui restera cependant lettre morte comme bien d’autres « résolutions » et autres « traités ». Tous ces pays « nucléarisés » savent très bien qu’une guerre nucléaire signifie la fin de l’humanité : il n’y aura pas de survivants et il n’y a pas de plan B comme par exemple les projets de colonisation de Mars ou de la Lune qui sont une escroquerie intellectuelle. Donc il n’y aura pas de guerre nucléaire et les bombes resteront bien tranquilles dans leurs silos ou dans les soutes des sous-marins stratégiques qui de facto ne servent à rien.

    • Bonsoir, Keppeler et Jacques Henry,
      Depuis l’intronisation de nouveau POTUS, les provocations US en mer de Chine sont brutalement plus sévères, la CIA et ses affidés de l’OTAN essayent d’orchestrer une tentative de révolution de couleur en Russie autour de ce pauvre Navalny, les accusations idiotes au sujet des Ouïghours ont augmenté, de nouvelles troupes US vont dans l’Est de la Syrie voler le pétrole, des mercenaires africains à la solde des USA sont envoyés au Surinam et en Colombie en vue d’une attaque contre le Venezuela, etc…
      Tous les conseillers en matière de défense de ce Joe sont des anciens cadres de l’industrie de l’armement, et celui-ci veut à tout prix une nouvelle guerre après cet entracte de quatre ans du mandat de Donald.
      Pis encore, la nouvelle doctrine militaire des généraux Robert Neller et Joseph Dunford, déjà approuvée par le congrès, légitime la conquête de facto de zones stratégiques maritimes par la « prise de positions risquées  » obligeant l’adversaire à reculer sous peine d’une attaque nucléaire « flexible » au moyen de bombes B61-12 à puissance réglable, que le congrès autorise d’avance par l’approbation de la-dite doctrine.
      Bon, peut-être que tout va bien se passer, mais avec des zinas déments au Pentagone et maintenant à la maison blanche, je vous avoue que je me prépare à avaler mon comprimé d’iodure de potassium.
      Bonne chance et bon courage…

      • Oui, vous avez raison, seulement ce qui les turlupine, c’est qu’en utilisant leurs minis bombes nucléaires, ils se disent que cela donnerait une raison a la Russie d’utiliser leurs grosses (les Russes sont très mauvais en miniaturisation) . D’ou sans doute tout ce tralalala….. qui conduit in fine au petrole, comme vous le remarquez justement…

      • C’est vrai, les armements stratégiques et le niveau général de l’armée russe conventionnelle sont extrêmement dissuasifs pour des personnes rationnelles.
        Il est possible, et probable, qu’ils évitent de se frotter à l’ours et se jettent plutôt sur une proie présumée facile, aux immenses réserves prouvées en hydrocarbures, et, en outre, pas loin de chez eux.
        Mais un tel conflit, si la victime résiste trop, ou qu’une foirade technique fasse tuer qui il ne fallait pas tuer, peut dégénérer en 24 hH en guerre nucléaire mondiale.
        À mon sens, cette perspective n’effraie pas outre mesure les zinas déments du pentagone, parce qu’ils sont assis au dessus d’un bunker confortable pendant environ cinq ans, et surtout qu’ils sont persuadés, car déments, de leur supériorité intangible.
        Enfin, n’oublions pas que la nouvelle doctrine militaire US considère comme légitime un nouvel Hiroshima « tactique », et qu’ils sont la « ville sur la colline ».
        Que Dieu exauce les souhaits de Jacques Henry…

  3. les plus chanceux sont ceux qui etaient juste sous la bombe…
    ils n’ont rien compris ,ni vu d’horreur ni souffert..
    la mort ideale en fait puisqu’il faut inévitablement y passer un jour ou l’autre

  4. Merci, Jacques Henry, de votre contribution à l’intelligence collective.

    J’ai correspondu voilà plus de 30 ans avec Michael Harbottle, fondateur de « Generals for Peace ». Ce mouvement, uniquement composé d’officiers supérieurs de tous bords (en pleine guerre froide) avait financé un film sur les conséquences d’une guerre nucléaire. Ils ont montré ce film aux responsables politiques de l’époque pour les dissuader d’en venir à cette extrémité.
    J’ai publié à l’époque ces informations dans un réseau pacifiste . Aucun média n’en a jamais fait écho…
    Je découvre votre blog aujourd’hui et bien des thèmes que vous abordez m’intéressent beaucoup. J’ai créé depuis peu un site sur wordpress
    https://sante-lumiere.com/

  5. Mes regrettés parents et leurs concitoyens ont vécu l’enfer d’un bombardement tout à fait classique (les habitations civiles n’étaient pas visées, mais « pasdechance » était de la partie). Des décennies après, ils en étaient encore traumatisés. Mais eux n’étaient pas nationaux d’un pays qui faisait la guerre à tous ses voisins.

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