Standard&Poor analyse le futur énergétique de l’Europe : il n’y a de place pour aucun optimisme …

La transition énergétique « propre » de l’Union européenne « laisse de côté un certain nombre de technologies éprouvées » dans une approche qui est « plus une économie politique qu’une économie de marché », a déclaré cette semaine un analyste du cabinet S&P Global Ratings Infrastructure and Utilities. (Les brefs commentaires et ajouts de mon cru figurent entre parenthèses et en caractères italiques).

S’adressant aux journalistes le 16 novembre 2020, avant la conférence annuelle de l’agence de notation sur les infrastructures et les services publics, Pierre Georges, directeur principal de EMEA Utilities (producteurs d’électricité de la zone Europe-Moyen-Orient-Afrique), a déclaré que la part de la capacité nucléaire dans le mix énergétique du bloc européen devrait baisser de 32 GW d’ici 2030 par rapport à son niveau de 2018. Il s’agit du chiffre net de S&P pour l’UE et le Royaume-Uni, (qui comprend la mise en service de la centrale nucléaire de Mochovce en Slovaquie sur cette période (2020)). L’Allemagne, l’Espagne et la Belgique – qui ont toutes des plans de sortie du nucléaire – représentaient respectivement 9,5 GW, 7,1 GW et 5,8 GW de capacité nucléaire à la fin 2018. Le chiffre de 32 GW est une baisse de capacité légèrement plus rapide que celle projetée dans le scénario le plus bas du rapport sur le combustible nucléaire de l’Association nucléaire mondiale.

Interrogé sur l’avenir de la nouvelle construction nucléaire en Europe, Pierre Georges a déclaré : « Mis à part les développements des nouvelles technologies, des points d’interrogation planent sur les perspectives du secteur nucléaire en Europe datant d’avant la pandémie et celles-ci persistent ». Le parc de réacteurs vieillissant à travers l’Europe atteint sa 40e année dans de nombreux pays, a-t-il déclaré, et le démantèlement de ces centrales est « inévitable ». Les nouveaux projets de construction au Royaume-Uni, en Hongrie et en Pologne ne mettront pas de nouvelles capacités en ligne avant 2030, a-t-il ajouté (hors EPRs d’Olkiluoto et de Flamanville).

Le manque de nouvelles unités va au-delà de la question de l’acceptation publique du nucléaire, a-t-il dit, et des problèmes de la chaîne d’approvisionnement (et de la gestion des déchets). Le savoir-faire et l’expertise disparaissent lentement mais sûrement, il faut donc vraiment relancer une nouvelle industrie pour y arriver dans les décennies à venir. Les perspectives pour les petits réacteurs modulaires pourraient être meilleures que pour les usines à grande échelle, a-t-il dit, et celles-ci pourraient éventuellement faire partie du secteur de la production d’hydrogène.

Choix technologiques

La croissance des énergies renouvelables n’a pas été affectée par la pandémie en raison d’un renforcement des signaux politiques nationaux et européens, a-t-il déclaré. Les moteurs politiques de cette année comprennent le fonds de relance de 750 milliards d’euros de la Commission européenne. L’objectif de l’UE est une réduction de 55% ou plus des émissions d’ici 2030 et de la neutralité carbone d’ici 2050, en matière d’hydrogène vert capacité d’électrolyse de 6 GW d’ici 2024 et de 40 GW d’ici 2030 (à l’évidence cela relève du rêve 6GW = 7 réacteurs nucléaires type Fessenheim), l’Allemagne portant ses objectifs éoliens offshore à 20 GW d’ici 2030 et 40 GW d’ici 2040, et le Royaume-Uni (qui ne fait plus partie de l’Union européenne) augmentant son objectif éolien offshore en 2030 de 30 GW à 40 GW. Mais les ambitions gouvernementales pour le « net zéro » se déroulent dans un environnement macro-économique « fragile », a-t-il dit, et de nouveaux modèles d’investissement devront être définis.

Il y a la question autour du « bon choix » de technologie, a-t-il dit, car « une technologie appliquée trop rapidement peut être dangereuse voire mortelle, mais aller trop lentement ne nous permettra pas d’atteindre les objectifs zéro carbone ». (Pierre Georges n’a pas précisé ce qu’était dans son esprit une technologie mortelle : mortelle en terme de vie humaine ou mortelle pour l’économie ?) « La transition énergétique de l’UE laisse de côté un certain nombre de technologies éprouvées par le passé, ce qui impliquera une adaptation plus drastique. C’est le cas des acteurs des énergies fossiles – charbon, pétrole et gaz – et dans une certaine mesure l’industrie nucléaire ». Il a été demandé à Pierre Georges s’il y avait un décalage entre les projections de l’Agence internationale de l’énergie (IEA) et d’autres organisations selon lesquelles le nucléaire doit être inclus dans la transition énergétique propre si le monde veut atteindre les objectifs de réduction des émissions de carbone, et le fait que la taxonomie de l’UE sur la finance durable néglige le rôle de l’énergie nucléaire. Il a déclaré à ce sujet : « Le nucléaire est bien sûr une technologie proche du zéro carbone qui pourrait avoir un rôle à jouer. Les questions qui se posent aujourd’hui sont qu’il faut trouver le bon modèle [de financement]. La France, qui est le pays le plus exposé lorsque il s’agit du nucléaire retarde toute réponse sur le « nouveau » nucléaire jusqu’au prochain mandat présidentiel et vous pouvez voir que c’est un sujet hautement sensible politiquement. Mais c’est aussi très rationnel, étant donné l’incapacité jusqu’à présent à achever les projets existants, que ce soit avec Olkiluoto-3 en Finlande ou Flamanville en France. Regardez ces deux projets et posez-vous la question suivante : pouvons-nous effectivement construire un nouveau cycle d’investissement pour le nucléaire alors qu’il est tout à fait évident qu’il existe aujourd’hui des faiblesses techniques et d’expertise dans l’industrie ? » (Les deux EPRs du site chinois de Taishan dont la construction a commencé en 2009 ont été connectés au réseau respectivement en 2018 et 2019, ce détail n’a pas échappé à Pierre Georges qui en a conclu qu’il n’y avait plus d’expertise dans ce domaine industriel en Europe. Les prochaines unités construites en Europe le seront par la Chine ou la Russie). Les prévisions de l’IEA ont une vision globale et prennent ainsi en compte les chaînes d’approvisionnement nucléaire en Russie et en Chine, où les pipelines d’investissement sont plus certains et l’expertise dans le nucléaire « ne s’est jamais éteinte ».

La voie vers une économie nette zéro carbone présente aux services publics un certain nombre de défis technologiques dans la mesure où le secteur de l’électricité est « encore en phase de R&D pour que la décarbonisation se produise », a-t-il déclaré. Ces défis incluent le développement de technologies de production de l’hydrogène et de capture du carbone et l’intégration de la numérisation (difficile de comprendre de quoi il s’agit, les « smart-grids » peut-être, encore une vue de l’esprit : on ne pilote pas la consommation électrique d’un logement comme on pilote la consommation d’un pays tout entier). Un autre défi, non seulement dans le secteur des producteurs d’électricité mais aussi dans le pétrole et le gaz, est d’adopter une approche stratégique de la gouvernance environnementale, sociale et d’entreprise en ligne avec la transition vers l’énergie propre. Un autre défi consiste à déplacer l’accent mis dans la réglementation des préoccupations sur le maintien des industries très grosses consommatrices d’électricité et donc à l’incitation des opérateurs de réseau et des développeurs d’infrastructures à faire les investissements nécessaires. (De ce fait il est prévisible que dans quelques années seulement il n’y aura plus de sidérurgie ni de production d’aluminium en Europe et l’industrie chimique sera gravement pénalisée).

La vie après COVID

La voie de la reprise après la pandémie de coronavirus « reste cahotique » mais le rebond des économies dans les États membres de l’UE après la première vague de verrouillage a été plus fort que prévu, a déclaré Georges. Selon S&P, le PIB de la zone euro dans son ensemble a baissé cette année de 7,4% par rapport à son niveau de 2019, mais devrait augmenter de 6,1% en 2021. À titre de comparaison, les variations des PIB des États-Unis et de la Chine ont été respectivement, -4% et + 2,1% cette année et devraient augmenter de 3,9% et 6,9% l’an prochain (Ah bon ! chacun ses prévisions mais je serais beaucoup plus pessimiste. Exemple : le Japon n’a jamais confiné le pays et l’activité économique et industrielle n’a pas cessé comme c’est encore le cas dans certains pays européens. Pourtant l’économie japonaise s’est contracté de 5 % sur les 9 premiers mois de 2020 simplement en raison du ralentissement de l’économie de ses pays clients, c’est-à-dire des facteurs extérieurs au Japon). « La situation favorable est susceptible de perdurer et, de plus, le monde financier fait également pression pour une économie plus verte visant à construire un portefeuille de prêts dans le développement durable et l’innovation verte. Les investisseurs qui s’intéressent à l’Europe intègrent de plus en plus les facteurs énergétiques dans leur analyse et leurs choix d’investissement », a-t-il déclaré. « Cela change progressivement les stratégies des entreprises qui y intègrent de plus en plus le cadre énergétique ».

Sur ce que la pandémie COVID-19 signifie pour la transition énergétique, Georges a déclaré que les infrastructures énergétiques entrent dans une décennie d ‘« investissement de super-cycle ». « C’est formidable, mais qu’arrive-t-il à la chaîne d’approvisionnement et à la clientèle, qui ne bénéficient pas de la même manière dans leur cœur de métier, et sont peut-être un peu démunis pour faire face à cette croissance ? Le secteur des services publics aura toujours un bilan assez serré et Il faudra trouver un équilibre avec les opportunités d’investissement élevées. C’est vraiment ce dont nous aurons besoin pour saisir pleinement les prochaines mises à jour de la stratégie découlant du secteur de l’énergie pour nous assurer que cette combinaison de croissance élevée et de bilans contraints puisse fonctionner ensemble ». La nouvelle situation créée par la pandémie a conduit à des « messages contrastés » sur les infrastructures, a-t-il déclaré. « Nous voyons d’un côté que le COVID-19 affecte certains secteurs du monde des infrastructures, comme les aéroports et les transports en général. D’un autre côté, les considérations environnementales, la lutte contre le changement climatique et l’assouplissement des restrictions budgétaires donnent un énorme coup de pouce aux besoins en infrastructures, ouvrant la voie à une décennie de super-cycle d’investissement à partir des infrastructures vertes à une époque de coût du capital historiquement bas ».

S&P prévoit que les investissements dans les énergies renouvelables « augmenteront massivement » dans le monde et qu’il y aura « quatre fois plus de solaire, trois fois plus d’éolien terrestre et trois fois plus d’éolien offshore » d’ici 2030. Dans l’UE et au Royaume-Uni, cela va provoquer un changement de paradigme, a déclaré Georges, avec une capacité installée d’énergie renouvelable augmentant de 50% d’ici 2025 par rapport aux niveaux de 2018. « Nous pensons que les réseaux électriques se développeront le plus pour connecter et intégrer les énergies renouvelables, tandis que les réseaux de gaz ont plus d’incertitudes dans une économie décarbonée, et nous voyons leurs perspectives à long terme dépendant de la montée en puissance de l’hydrogène. L’intégration de la numérisation nécessitera une mise à niveau de l’infrastructure de base existante, ce qui nécessitera des investissements massifs », a-t-il déclaré.

« Les défis incluent le fait que cette transition énergétique est une économie politique par opposition à l’économie de marché que nous connaissons bien. Elle découlera de l’efficacité énergétique ainsi que de la décarbonisation et de l’électrification de l’économie. Ces défis seront coûteux et nécessiteront un consensus de la part de tous les gouvernements ». (Quand on sait que les gouvernements et les entreprises rémunèrent les agence de notation et d’analyses pour qu’elles leur présentent de telles divagations on ne peut qu’être figé d’effroi. Première question : comment les pays européens produiront-ils massivement de l’hydrogène, 6 GW d’ici 2024 et 40 GW d’ici 2030, 40 GW représentant 22 fois la capacité de la totalité de la centrale nucléaire de Fessenheim, 2 réacteurs de 0,9 Gwe, maintenant fermée et destinée à la ferraille. J’ignore quelles sont les qualifications du staff de S&P mais il est évident que cette institution a viré vers l’écolo-gauchisme pur et dur pour oser déclarer un tel tissu d’inepties).

4 réflexions au sujet de « Standard&Poor analyse le futur énergétique de l’Europe : il n’y a de place pour aucun optimisme … »

  1. Quelques remarques :
    Le démantèlement « inévitable », because 40 ans. bon une ânerie d’un »expert », ce ne serait pas la première fois, hélas.
    Hydrogène, le futur de l’économie/énergie « verte » ? Encore un doux rêve(ur).
    A la limite, que des éoliennes proches de sources d’eau, mais apparemment l’eau de mer est moins appropriée, produisent « à temps perdu » du H2, pourquoi pas… SI cela sert de tampon pour les périodes sans vent mais en demande d’électricité.
    Et même sans tenir compte du calcul de faible rendement de ce procédé, cela voudrait dire que le H2 issu de l’électrolyse « propre » n’alimenterait pas, au moins directement le réseau électrique (quel « rendement » de production ???), et surement pas le H2 carburant pour les transports.
    En attendant le « miracle » de la fusion économiquement fiable, que je ne verrai surement pas, et pas sur que mes filles le voient un jour.

    • J’ai bien écrit en fin de commentaire « quelles étaient les qualifications … » et on constate le résultat : que des voeux pieux coûteux. La seule technologie de production d’hydrogène économiquement abordable et le réacteur nucléaire modulaire à très haute température utilisant de l’uranium enrichi en isotope 235 à un taus utilisé dans les réacteurs équipant les sous-marins et les brise-glace (russes) avec une sortie de l’hélium à 1000 degrés. Cf. https://en.wikipedia.org/wiki/Very-high-temperature_reactor
      On n’y est pas encore ! Quant à la fusion (ITER) je n’y crois pas. Ce projet ultra-coûteux ne servira qu’à démontrer qu’on est incapable de maîtriser la stabilité du plasma …

  2. C »est vrai que la place pour l’optimisme est petite. En France on a une économie exsangue, une dette abyssale, des dirigeants à faire peur. Mais on a au service de la logique « le CO2 c’est pas bien » des tonnes d’imbéciles de service par paquet de mille qui, grassement payés avec l’argent des autres, s’occupent à pondre encore et encore des prescriptions idiotes. Peut être une transposition de directive européenne en droit français…. Regardez:

    …la future réglementation des bâtiments neufs 2020 introduit par ailleurs une « rupture majeure » qui fait l’objet de vifs débats : « la disparition progressive des logements neufs chauffés au gaz ». Cette disparition interviendra sous la forme d’un plafonnement des émissions de gaz à effet de serre liées aux consommations énergétiques : dans les maisons individuelles, un seuil maximal de 4 kg de CO2/m2/an sera imposé dès l’été 2021 lors de l’entrée en vigueur de la RE2020, ce qui « exclura de fait des systèmes utilisant exclusivement du gaz » selon le ministère de la Transition écologique(1).
    https://www.connaissancedesenergies.org/re-2020-le-point-sur-la-reglementation-des-batiments-neufs-201124

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