Retour sur les néonicotinoïdes : un récit vécu à la fin des années 1980

Durant les 13 années ultimes de ma carrière de chercheur en biologie je me trouvais intégré au sein d’un des centres de recherche en agrochimie et agronomie les plus prestigieux du monde, rivalisant notamment avec la firme Monsanto dans le domaine maintenant disparu en France des plantes transgéniques. Il s’agissait du centre de recherche de Rhône-Poulenc en agrochimie.Tout le groupe Rhône-Poulenc a disparu lorsque le polytechnicien J-R Fourtou a décidé de le démanteler et de le vendre par appartements. Fourtou a peut-être servi d’exemple au Président de la République française actuel qui ne se prive pas de trouver la moindre occasion pour vendre au plus offrant, les uns après les autres, les fleurons de l’industrie française. C’est ainsi que le savoir-faire et les brevets de Rhône-Poulenc dans le domaine de la « santé végétale » ont été majoritairement cédés à Bayer.

L’un des domaines très actifs de ce centre de recherche était la mise au point de nouveaux insecticides peu toxiques pour l’environnement et très sélectifs. Un de mes collègues, chimiste de son état, avait dédié ses travaux à la mise au point de néonicotinoïdes de telles façons qu’ils soient tellement actifs qu’il suffirait d’une cuillère à café de matière active par hectare pour éliminer tous les ravageurs susceptibles de détruire une récolte. Le centre disposait de plusieurs exploitations agricoles pour procéder à des essais dits « plein-champ » afin de tester, après les avoir expérimenté en serre, leur efficacité à des doses que l’on considérait à l’époque comme une vue de l’esprit : quelques grammes à l’hectare relevait de la science-fiction. De plus le challenge consistait à trouver un néonicotinoïde systémique dans le cadre de l’enrobage des semences permettant une mécanisation plus efficace des semis à l’aide de machines. Un pesticide systémique contenu dans l’enrobage d’une semence est absorbé par la plantule lors de la germination et se répand au cours de la croissance dans toute la plante. Le but étant d’atteindre entre cinq et dix grammes par hectare de matière active le dosage dans l’enrobage devait donc être conforme à cette exigence.

Et pour y répondre il fallait développer de nouveaux dérivés de plus en plus complexes de la banale nicotine contenue dans le tabac, d’où le nom de nouveaux nicotinoïdes. Un jour ce collègue chimiste venait de recevoir le dossier concernant une molécule qu’il avait synthétisé une année auparavant et il me fit part de son enthousiasme : il était arrivé à 4 grammes par hectare en enrobage ou en un seul épandage en cas d’attaque massive de ravageurs dans l’année car « sa » molécule persistait sur la plante à l’aide de la formulation que ses collègues « formulateurs » avaient imaginé. Je suis convaincu qu’aujourd’hui cette molécule ou l’un de ses dérivés existe toujours sur le marché, l’optimisation de la synthèse à grande échelle relevant du savoir-faire d’autres chimistes. Je lui avais demandé un peu benoîtement s’il ne craignait pas que « sa » molécule soit un tueur de masse et qu’il n’y ait plus aucun insecte dans une parcelle en culture. Il me répondit, confiant, que l’application en enrobage des semences ne pouvait pas poser de problèmes pour les insectes se nourrissant de pollen ou de nectar mais que par contre les insectes suceurs étaient condamnés à une mort certaine. Comme j’aimais un peu le taquiner il me précisa qu’il était impossible de faire des études de détermination de dose létale sur des insectes en élevage et sur des carrés de culture sous serre pour des raisons techniques et que seuls les essais plein-champ étaient susceptibles de valider l’efficacité d’un produit et donc de « sa » molécule.

Il me présenta sur le petit tableau noir qui se trouvait dans son laboratoire les résultats de ses études : chaque inflorescence de colza contenant un nombre de grains de pollen difficile à évaluer ne pouvait pas contenir plus de 1 pico-gramme (un millième de milliardième de gramme) de cet insecticide et il me fit remarquer que les instruments analytiques les plus puissants de l’époque étaient incapables de préciser la présence d’aussi infimes quantités. Le centre de recherche disposait du spectromètre de masse quadrupole le plus perfectionné du moment et malgré ses performances il était impossible de déceler des quantités aussi infimes avec cet appareil même si on extrayait tout le pollen d’un kilo de fleurs ou qu’on recherchait la présence de la même molécule dans l’huile obtenue avec les graines. Il mit fin à mon argumentation car il me rappela que ces produits sont surtout (étaient surtout, à l’époque) appliqués pour combattre les ravageurs suceurs puisqu’ils sont majoritairement utilisés en formulation systémique.

J’ai quitté ce merveilleux centre de recherche lorsque le démantèlement du groupe Rhône-Poulenc commençait à menacer sa survie non pas seulement pour cette raison mais parce que je n’avais plus d’avenir dans le domaine de la recherche en enzymologie car la biologie moléculaire envahissait tout le laboratoire. Depuis j’en suis resté à cette impression première au sujet de l’innocuité des néonicotinoïdes à propos des insectes pollinisateurs qui j’en suis convaincu n’est plus d’actualité pour des raisons éloignées de la vraie science.

4 réflexions au sujet de « Retour sur les néonicotinoïdes : un récit vécu à la fin des années 1980 »

  1. Cependant que l’imidaclopride est toujours en vente (colliers anti puces) pour les animaux de compagnie, à des doses élevées, puisqu’un gros chien, avec 4,5 grammes de matière active porte la même quantité de 4500 m² de betteraves .En meurent ils ?? Non et si c’était aussi toxique , cela se saurait depuis longtemps . Quand on apprend que les ONG auront dorénavant droit à des spots publicitaires gratuit à la télé , il ne faut plus s’étonner de rien .Les khmers verts gagnent chaque jour un peu plus de terrain .

  2. Après le nucléaire et les OGM (entre autres) un nouveau mot « valise*repoussoir » néonicotinoïdes… qui a le mérite de devoir s’appliquer à sa prononciation.
    pas besoin d’augments, et surtout pas scientifiques ni encore moins documentés.
    C’est (le ?) MAL point barre.
    Holly Gaïa pray for us..
    PS qui n’a rien à voir, quoique… la production mondiale et européenne de miel continue de croître…

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