SARS-CoV-2 et immunité de « groupe » : le cas du Japon.

Je connais mieux le Japon que la très grande majorité des Européens, ces touristes qui ont « fait » le Japon, accumulé des photos de Shibuya, des temples et palais de Kyoto ou Nara et capté par chance une image claire du Mont Fuji enneigé. Ils connaissent le Japon, mais oui puisqu’ils le disent ! En quatorze ans j’ai vécu, en durée cumulée, plus de trois ans dans ce pays admirable, à mon humble avis le plus civilisé du monde. Il y a également des analystes de l’économie et de la finance qui clament à longueur de prise de parole sur un plateau télévisuel que le Japon, c’est l’horreur, le pays le plus endetté au monde, Fukushima, l’enfer des grandes villes. Je pense que tous ces journalistes et autres chroniqueurs n’ont jamais mis les pieds sur le sol japonais. Si je connais le Japon aussi bien c’est tout simplement parce que mon dernier fils s’est installé dans ce pays il y a 14 ans et je pense qu’il y restera pour toujours tant il s’est imprégné au fil des années de la culture de ce pays. Je n’ai pas pu me rendre à Tokyo au printemps pour rendre visite à mon fils et mes deux petits-enfants métis franco-japonais et je ne peux toujours pas m’y rendre cet automne comme à mon habitude. Hypothétiquement je pourrai peut-être obtenir une autorisation du consulat du Japon pour me rendre à Tokyo au printemps prochain. Pour l’instant il est inutile d’y penser, l’Espagne est classée parmi les pays à haut risque en ce qui concerne le coronavirus, comme la France et bien d’autres pays européens. Par conséquent tous les ressortissants de l’Europe ne peuvent pas se rendre au pays du Soleil levant, point barre.

Les autorités japonaises ont en réalité raison de se protéger parce que les touristes qui ne connaissent pas le pays ne respectent pas les coutumes locales. Par exemple, et je l’ai mentionné à plusieurs reprises sur ce blog, quand on souffre de symptômes grippaux on porte un masque pour protéger son entourage, par exemple quand on est dans un train ou dans le métro, c’est la moindre des choses. On n’a pas le droit de fumer dans la rue, il faut mettre son téléphone portable en mode silencieux partout y compris dans la rue, on doit respecter la propreté des rues et ne pas jeter n’importe quoi n’importe où comme on a coutume de le faire comme à Paris, ville dont les rues ressemblent de plus en plus à des dépotoirs puants. Mes petits-enfants ont appris ce qu’était le respect dès l’école maternelle. C’est ça le Japon, un pays toujours en pleine effervescence, en perpétuelle mutation vers le modernisme le plus extravagant sans pour autant oublier ses traditions séculaires. À Arajuku, un quartier de cette immense ville de Tokyo, des créateurs de mode du monde entier viennent épier le foisonnement créatif parfois inattendu des couturiers locaux qui, dans leurs petites échoppes artisanales, proposent des tenues vestimentaires que vous retrouverez deux ans plus tard dans les grands magasins de la cinquième avenue à New-York.

Mais revenons au SARS-CoV-2 et à la gestion de l’épidémie par les autorités japonaises. Que s’est-il passé au Japon avec cette épidémie de SARS-CoV-2 alors que la très grande majorité de la population vit dans des grandes villes et qu’elle est vieillissante ? Compte tenu du fait que les autorités japonaises n’ont jamais imposé de confinement ni de port du masque obligatoire ce pays de 125 millions d’habitants n’a eu à déplorer « que » 1600 morts. Certes certaines activités nocturnes sont toujours strictement contrôlées en particulier les bars à entraineuses que l’on peut trouver à peu près dans tous les quartiers animés d’une ville comme Tokyo, ville qui a d’ailleurs déploré la majorité des décès provoqués stricto sensu par le coronavirus. L’activité économique n’a jamais cessé et le port du masque a été laissé à l’appréciation de chaque individu. On commence à comprendre quelles ont été les conséquences de cette sorte de liberté laissée aux Japonais.

Une étude réalisée par la Medical Corporation Koshikai a Tokyo, sans aucune finalité commerciale, a permis de mettre en évidence un phénomène surprenant alors que le pays traverse la deuxième vague tant redoutée par les pays européens. Parmi les 1877 employés d’une grande entreprise de Tokyo, tous vivant dans 11 quartiers différents de cette immense ville de 14 millions d’habitants, 615 d’entre eux ont été sélectionnés, d’âges variant entre 19 et 69 ans, 46 % de femmes et 54 % d’hommes, tous en bonne santé. Tous ces employés se rendaient sur leur lieu de travail chaque jour en utilisant les transports en commun. Des tests sanguins ont été effectués chaque semaine pour chacun des volontaires du 26 mai au 25 août de cette année 2020. Les tests sanguins suivaient l’évolution des immunoglobulines G et M reconnaissant le coronavirus. Cette séropositivité indiquait que les sujets avaient été en contact avec le virus et que leur système immunitaire réagissait normalement sans apparition de symptômes cliniques.

La première indication de cette étude a montré que les IgMs apparaissaient avant les IgGs mais leur présence ne persistait qu’au plus un mois pour 80 des sujets étudiés puis seules les IgGs restaient présentes, une évolution normale dans le développement des défenses immunitaires. Mais ce qui est le plus remarquable dans les résultats de cette étude est l’augmentation du nombre de sujets séropositifs passant de 5,9 % au début de l’étude à 47 % à la fin de cette investigation strictement sérologique. Aucun des sujets étudiés n’a par ailleurs présenté de symptômes cliniques grippaux, aucun n’a été hospitalisé et il n’y a eu aucun décès à déplorer, en d’autres termes tous les sujets étudiés étaient « asymptomatiques ». Dans une ville aussi densément peuplée que Tokyo et avec la quasi obligation d’utiliser les transports en commun pour se déplacer les résultats indicatifs de cette étude montrent que ce que l’on appelle l’immunité collective a probablement été atteinte dans cette ville. En effet, le taux de létalité calculé au Japon était de 0,0006 % à la date de la fin de cette étude. Il n’est pas certain que ce taux ait significativement augmenté avec cette « deuxième » vague qui se termine (cf. l’illustration en date du 6 octobre). Une dernière nouvelles en provenance du Japon : les liaisons aériennes avec un certain nombre de pays d’Asie ont été rétablies le premier octobre et les quelques 15000 jeunes de tous pays ayant obtenu un visa « vacances-travail » devraient pouvoir enfin arriver au Japon.

Il reste néanmoins quelques points à éclaircir au sujet de cette épidémie. D’autres études sont nécessaires pour expliquer ce si faible taux de fatalité, qu’il s’agisse des habitudes de vie des Japonais, de la nature des souches du virus circulant ou encore du statut immunologique de la population japonaise très homogène, en particulier la « mémoire immunologique » qui est au cœur d’un intense débat au sujet des vaccins pourraient expliquer ce taux incroyablement faible de la létalité observée au Japon. Enfin il est important de mentionner que si les autorités politiques japonaises avaient décidé de mesures autoritaires et coercitives comme le confinement ou le port obligatoire du masque ils auraient violé la Constitution japonaise et cette immunité de groupe n’aurait probablement pas été atteinte.

Source : https://doi.org/10.1101/2020.09.21.20198796

7 réflexions au sujet de « SARS-CoV-2 et immunité de « groupe » : le cas du Japon. »

  1. Georges Baumgartner est le correspondant de la radio-télévision suisse au Japon depuis de nombreuses années. Ses reportages à l’ancienne sont fascinants. Un jour, il avait fait cette remarque : «Pour écrire un livre sur un pays, il faut y passer quinze jours ou y vivre pendant vingt ans !».
    C’était assez bien vu. Pensez au nombre de gens qui ont parcouru un pays au pas de course et qui se présentent ensuite comme des spécialistes dudit pays… À l’exemple d’Alain Peyrefitte, autrefois, et sa grosse brique sur le réveil de la Chine.
    S’intéresser de très près à un pays étranger, y séjourner régulièrement et y avoir de la famille est un privilège rare doublé d’un grand bonheur.

    • J’ai écrit que je connaissais mieux le Japon que de nombreux européens mais je n’ai pas dit que je connaissais ce pays en profondeur bien qu’ayant tenté une expérience matrimoniale vouée à l’échec, d’une part en raison de la barrière de la langue et d’autre part en raison de l’isolement de l’île d’Ogasawara située à 48 heures de bateau de Tokyo. Par contre mon fils s’est plongé dans la culture japonaise, il parle, lit et écrit (tant bien que mal pour l’écriture) le japonais. Il va régulièrement aux cérémonies shintoïstes avec son épouse. Pour connaître un pays il faut parler la langue locale, y vivre durablement … Un des rares hommes politiques français à bien connaître le Japon est François Asselineau puisqu’il parle le japonais ! Demandez à Macron de citer les noms des 4 principales îles du Japon : vous ne serez pas déçu par sa réponse … Chirac connaissait bien le Japon et je dirai en détail puisqu’il a eu une longue liaison avec une Japonaise avec laquelle il a eu un enfant. Il était un passionné de sumo, un sport incroyable qui ressemble étrangement à la lutte canarienne …

  2. Cher hôte,
    Il est probable que le stress généré en France par les messages alarmistes et angoissants diffusés continuellement dans les médiats en France doivent, tout autant que notre réclusion, être aussi la cause de la morbidité importante qui y eu lieu, relative, bien sûr, à celui dont vous faites cas au Japon.

  3. Question 1 : au Japon, s’agit-il du même variant qu’en Europe ou aux USA?
    Question 2 : selon les populations ( qui peuvent présenter des différences génétiques affectant les récepteurs ACE2 par ex. ) le sars-cov2 se comporte-t-il toujours avec la même pathogénicité ?
    Au sein d’un même pays on a trouvé qu’il apparaît différents variants.

    • Adressez-vous au Professeur Raoult dont les services ont caractérisé au moins 3 souches avec une multitude de variants pour chaque souche. L’IHU de Marseille a établi près de 600 séquences de l’ARN de ce virus.
      Raoult est un médecin praticien doublé d’un scientifique de très haut niveau. Il est pragmatique, il observe les malades et interprète les résultats analytiques. J’ai une totale confiance en la validité de ses résultats et de ceux de son équipe. Il dispose certainement de données en provenance du Japon …

      • Merci. Je suis ses vidéos sur la chaine de l’institut. C’est bien ma question. Il ne parle pas du Japon, mais il a sûrement des données. Je vous demandais justement si vous en aviez sur ce point.

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