Exploitation du corps féminin (3) : émergence de la mère porteuse moderne au Japon

En 1978 la technique de fertilisation in vitro fut mise au point. En bref il s’agissait de prélever des ovules par ponction ovarienne chez la future mère biologique et de les féconder avec le sperme de son époux ou d’un donneur de sperme le cas échéant. Cette technologie avait été mise au point auparavant en utilisant des animaux d’élevage, principalement des ovins, car elle intéressait également les vétérinaires. Des législateurs américains, dont l’avocat Noël Keane, codifièrent l’utilisation de la fécondation in vitro dans le cas où celle-ci nécessiterait l’utilisation d’un utérus porteur pour finaliser ce processus de reproduction car les laboratoires avaient tout de suite subodoré la possibilité de gros profits. Il fallut moins de dix ans pour que les Américains exportent la fécondation in vitro au Japon mais l’opinion japonaise n’était pas très favorable car elle rappelait la pratique de la mère porteuse-concubine (mekake). Le gynécologue Yuriko Marumoto insista sur le fait que cette pratique avait existé au Japon bien avant l’apparition de la technique de fécondation in vitro et des féministes s’élevèrent contre le fait que la perspective de voir apparaître des mères porteuses constituait une sorte d’adultère scientifique et que cette industrie nouvelle exportée par les Etats-Unis n’existait que par la motivation de profits potentiels.

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Lorsque les médias japonais couvrirent l’aventure du couple célèbre de la télévision japonaise, Aki Mukai et Nobuhiko Takada, on peut difficilement faire abstraction de la finalité de cette mise en scène qui passionna les téléspectateurs japonais. L’épouse de Takada avait du subir une hystérectomie à la suite d’un cancer du col. Ils allèrent donc aux Etats-Unis pour se soumettre à une fécondation in vitro et engagèrent plusieurs femmes pour être mères porteuses, les chances de réussite étant en effet relativement limitées. L’une de ces mères porteuses mit au monde avec succès des jumeaux et les époux Aki Mukai et Nobuhiko Takada (illustration) revinrent en héros au Japon. Il fallut franchir le mur de l’administration japonaise pour faire enregistrer leurs enfants, étant les parents biologiques, alors qu’ils étaient nés aux Etats-Unis par l’intermédiaire d’une mère porteuse blanche, chrétienne, américaine, un cas de figure inédit pour cette administration particulièrement tatillonne.

Une intense campagne télévisuelle exposant les difficultés administratives du couple fut confortée par le fait qu’un couple japonais avait fait la même démarche en s’adressant à une mère porteuse en Inde ( http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/7544430.stm ). Un imprévu émotionnel largement rapporté par la télévision japonaise fit que l’enfant né en Inde d’une mère porteuse n’avait plus de mère du tout parce que le couple japonais avait divorcé avant la naissance de l’enfant sur le sol indien. Si l’administration japonaise déclara que les mères porteuses par fécondation on vitro hors du Japon étaient dorénavant interdites au Japon, néanmoins les médias continuèrent à exercer une intense pression médiatique. Les époux vedettes de la télévision affirmèrent véhémentement que les femmes embauchées aux Etats-Unis pour être mères porteuses ne l’avaient pas fait par appât du gain mais seulement pour rendre un service, en tant que chrétiennes, à ce couple en perdition. Aki Mukai, la mère biologique, écrivit un livre relatant son aventure rocambolesque qui fit l’objet d’une série télévisuelle.

Dans cette série télévisuelle l’argument majeur insistait sur le fait que ces femmes porteuses volontaires américaines ne s’étaient pas proposées comme mères porteuses pour réaliser un gain financier mais seulement par motivation religieuse, en quelque sorte par charité et amour de leur prochain. La conséquente rémunération perçue par les deux Américaines passa judicieusement inaperçue car elle était incluse dans l’ensemble des frais médicaux considérables occasionnés par la fécondation in vitro elle-même mais également par la préparation hormonale des futures mères porteuses ainsi que la préparation hormonale de Aki Mukai pour stimuler ses ovaires afin d’effectuer une ponction d’ovules, des processus longs et coûteux. Prochain billet sur ce sujet : le mythe de la suprématie chrétienne blanche américaine.

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