Exploitation du corps féminin (2) : historique de la grossesse pour autrui

En japonais la grossesse pour autrui s’écrit 代理出産 et se prononce dairishussan (da-i-ri-shussan) et la mère porteuse se prononce dairibo, 代理 (da-i-ribo). Le concept de mère porteuse n’est pas apparu depuis 1978, date à laquelle la fécondation in vitro suivie d’une implantation de l’embryon dans un utérus porteur, qu’il s’agisse de celui de la mère biologique ou d’une mère porteuse, nous reviendrons sur ce point particulier dans un prochain billet. Cette pratique remonte en effet à près d’un millénaire en arrière tant en Chine qu’en Corée ou au Japon. Un peu d’histoire s’impose donc …

Une mère porteuse au sens ancien du terme correspondait à un enseignement du confucianisme encourageant un couple dont l’épouse était incapable d’avoir un enfant à trouver une mère porteuse d’une descendance ayant hérité des gènes du père. Il s’agissait en fait d’une concubine qui allait être fécondée par le maître de maison avec l’assentiment de son épouse, qu’elle ait été autorisée à assister aux ébats sexuels de son époux importe peu. Cette pratique était répandue dans l’aristocratie coréenne durant l’ère Choson (1392-1897) afin d’assurer une descendance mâle à un couple. Si le premier-né de cette mère porteuse était un enfant mâle cette femme recevait une forte récompense. Si elle donnait naissance à une fille, elle ne recevait qu’une modeste récompense et devait emmener son enfant dans son village. Il apparut alors en Corée une sorte de caste de filles-mères et de filles sans père, 씨받이 en coréen, qui à leur tour seraient choisies préférentiellement comme mères porteuses pour des couples dont l’épouse était stérile. Cette pratique perdura en Corée jusqu’à la libération de ce pays de l’occupant japonais en 1945. En Chine ce système contractuel de mère porteuse apparut à l’orée de la dynastie Ming (1368-1644) jusqu’à la fin de la dynastie Qing (1644-1911). Un contrat écrit était établi afin d’éviter des fraudes de la part de l’intermédiaire fournissant la mère porteuse et également de prévenir que cette femme soit revendue comme esclave son devoir accompli. Les Qing envisagèrent d’interdire cette pratique mais se heurtèrent à un problème, celui des classes sociales inférieures qui trouvaient dans cette pratique une manière de s’assurer quelques gains afin de vivre décemment. D’un autre côté la mère porteuse était un moyen pratique pour un aristocrate de s’assurer une descendance. L’administration Qing ferma les yeux pendant de nombreuses années après l’interdiction de cette pratique de mère porteuse.

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Au Japon la forme la plus populaire du concept de mère porteuse s’appelait mekake, , qui signifie littéralement concubine également considérée comme une servante, une « houko ». Il s’agissait donc d’une concubine au statut inférieur n’étant considérée que comme la servante d’un couple dont la femme était stérile. L’influence du confucianisme fut donc durable comme en Chine et après le remplacement du shogunat de Edo (1603-1868) par l’ère impériale Meiji (1868-1912) imprégnée de culture occidentale, ce système fut remplacé par une législation plus stricte. La concubine (mère porteuse) devint alors un membre officiel de la famille. Il fallut attendre 1898 pour que le gouvernement japonais prenne conscience que la monogamie devait être encouragée pour construire un Japon moderne et solide dans lequel les femmes et les hommes étaient censés avoir les mêmes droits sociaux comme dans les pays occidentaux. Néanmoins la pratique de la concubine-mère porteuse ne disparut pas et il fallut une loi stipulant que l’enfant de cette dernière avait comme parents les deux époux formant le couple légitime officiel. Cette pratique de concubinage perdura jusqu’à la reddition du Japon en 1945.

Tant en Corée qu’en Chine ou au Japon la grossesse pour autrui était donc une forme déguisée de concubinage coutumier, les enfants issus des relations sexuelles entre le maître et sa concubine ayant un statut social officiellement reconnu. On ne peut pas comparer ces systèmes avec ceux existant lors de la naissance d’enfants issus de liaisons ancillaires, entre un maître de maison et l’une de ses servantes, dans les pays européens. Ces enfants étaient rarement reconnus par le père biologique et étaient confiés à l’assistance publique. Cette administration, quel que soit le pays européen considéré, plaçait ces enfants dans des orphelinats souvent tenus par des religieuses qui les confiaient à des fermiers des campagnes environnantes où ils avaient une espérance de vie incroyablement limitée car ils devaient travailler souvent plus de 15 heures par jour tout en étant nourris très parcimonieusement. Le système extrême-oriental était donc globalement plus respectueux de la vie des enfants. J’ai fait cette remarque en aparté car les registres paroissiaux des XVIIe et XVIIIe siècles de la Savoie, d’où est originaire ma famille paternelle, foisonnent de mentions de décès d’enfants n’ayant qu’un prénom et envoyés par les « dames de la charité » de tel ou tel orphelinat dans les fermes des campagnes entourant les grandes agglomérations urbaines.

Source : https://doi.org:10.1111/bioe.12758  Prochain article : l’émergence de la mère porteuse moderne

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