Exploitation du corps féminin (1) : Historique des « nourrices à domicile »

Cette série de quatre billets a été motivée par la lecture d’un long article du Professeur Yoshie Yanagihara de la Tokyo Denki University, paru dans le périodique scientifique Bioethics. Avant d’entrer dans le sujet du présent article il est opportun de faire quelques rappels au sujet de l’exploitation du corps de la femme. Depuis la nuit des temps la prostitution a existé. La référence que nul n’ignore est la Bible mais l’objet de ces articles en plusieurs épisodes ne fera pas référence à la prostitution telle qu’elle est pratiquée encore aujourd’hui dans la plupart des pays du monde malgré des dispositions législatives souvent très contraignantes. Comme la femme est la femelle d’une espèce vivante décrite comme mammifère placentaire, je m’excuse pour le terme femelle auprès de mes fidèles lectrices mais aucun autre mot ne m’est venu à l’esprit, l’exploitation du corps de la femme, par elle-même ou des tierces personnes qui constitue l’objet de ces billets sera donc limitée aux glandes mammaires et à l’utérus.

De tout temps les femmes louaient leurs seins pour allaiter les nouveaux-nés de classes sociales dominantes ou aisées. Cette pratique de « la nourrice à domicile » était répandue dans la Rome antique et probablement aussi à Athènes mais elle était réservée à l’élite aristocratique. Elle devint une pratique courante à partir du XVIIIe siècle dans les pays d’Europe économiquement avancés avec l’essor de la bourgeoisie à tel point qu’au début du XIXe siècle on a estimé qu’en France près de 10 % des nouveaux-nés étaient allaités par une femme qui n’était pas leur mère biologique, majoritairement en milieu urbain et péri-urbain. Ces femmes allaitantes issues des campagnes s’étaient séparées de leur propre enfant laissé à leur famille pour se placer dans des familles demandeuses de nourrices ou mères d’enfants morts-nés ou décédés peu après la naissance. Le plus souvent leur propre enfant était directement nourri à la mamelle de chèvres dont on avait sacrifié le chevreau à cet effet et si une seule chèvre ne suffisait pas il y avait toujours une autre chèvre disponible. Les nourrices étaient logées et nourries dans la famille d’accueil et repartaient avec un petit pécule dont le montant dépendait de la générosité de cette famille.

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Ma grand-mère a été nourrie au sein par une jeune femme venant d’Italie et je crois me souvenir que ma propre mère a également été prise en charge par une nourrice italienne durant la première année de sa vie quelques années avant le début de la première guerre mondiale. Je suppose qu’il existait donc des réseaux d’intermédiaires favorisant cette pratique néanmoins réservée à une élite sociale qui arrivaient à trouver des jeunes mères allaitantes issues de milieux ruraux pauvres acceptant contre rémunération de « vendre » leurs seins et leur lait pendant une durée pouvant être supérieure à une année entière. Il existait même dans certaines grandes villes un « bureau des nourrices » (illustration ci-dessus)…

Puisqu’il sera presque exclusivement question du Japon dans cette série d’articles, la pratique de la « nourrice à domicile » était également répandue dans ce pays. Elle était réservée à la famille impériale et aux familles de samouraïs de haut rang. La jeune femme était rémunérée pour ce service. Cependant il est difficile de dissocier totalement le fait qu’il pouvait apparaître une relation spéciale entre l’enfant et la « mère nourricière », une seconde mère en quelque sorte, et parfois une relation durable pouvait s’établir entre la nourrice et la famille de l’enfant malgré les différences de statut social à tel point que les propres enfants de la nourrice pouvaient établir des relations durables d’amitié avec les enfants du « client ». Il existe un mot particulier en japonais pour désigner une telle situation, les frères ou sœurs « de lait » (chi-kyodai : 乳兄弟).

La raison invoquée pour que des couples aisés fassent appel à une nourrice pour leur nouveau-né était basée sur un fait totalement fantasmatique : le sperme aurait corrompu le lait de la mère allaitante et celle-ci privait donc son époux de relations sexuelles durant toute la période d’allaitement. Pour ne pas voir son époux aller voir ailleurs la jeune mère acceptait donc la présence d’une nourrice afin de « garder » auprès d’elle le père de son enfant et se priver ainsi d’une fonction physiologique propre aux mammifères. C’est ce que Flaubert décrit admirablement dans son roman Madame Bovary : Emma considère que faire appel à une nourrice est une évidence sociale.

Dans un prochain billet de cette série le concept de grossesse pour autrui sera abordé et concernera presque exclusivement le Japon.

Source partielle et illustration : https://journals.openedition.org/transtexts/497

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