Le grand cirque mondial va reprendre, comme avant mais en pire

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Éditorial du site investir.ch du 13 mai 2020 (lien en fin de billet)

Il était une fois

Il était une fois un pangolin et une chauve-souris qui, avec l’aide — affirment certains — de fourbes scientifiques, donnèrent naissance à un virus qui allait révolutionner le monde. Le virus mit la planète à l’arrêt, permettant aux gentils dauphins de revenir dans les canaux de Venise et à plein d’autres gentils animaux de reprendre possession de territoires confisqués de longue date par les méchants humains pollueurs.

La période de confinement permit surtout à chacun de se recentrer sur ses vraies valeurs, à savoir des macaronis, du papier hygiénique et Netflix. Ainsi s’enchainent les journées de douce quiétude bercées par le lent décompte des victimes et de leurs courbes exponentielles décroissant en harmonie vers le jour du grand déconfinement, le tout rythmé par de chaleureux applaudissements aux balcons, face au coucher de soleil (oui, mon lyrisme m’emporte quelque peu au-delà du scientifiquement raisonnable).

La grande utopie

Le voici donc enfin arrivé, ce premier jour d’une ère nouvelle. Fini les voyages en avion, la surconsommation, la malbouffe, la pollution. Oui, fini le pétrole qui ne vaut d’ailleurs plus rien. Tous à vélo ou en train électrique, en attendant que St-Elon nous dévoile les secrets de la téléportation quantique.

Fini la mondialisation qui a permis aux financiers de détruire la planète au nom des profits à court terme. Fini la mainmise des banques sur l’économie. Retour aux vraies valeurs et aux légumes bio de saison (et tant pis pour ceux qui n’aiment pas le chou et le céleri).

Bien entendu, il y aura des victimes. Héros sacrifiés économiquement au champ d’honneur en vue d’un monde meilleur. Qu’à cela ne tienne, nul ne sera laissé pour compte : revenu universel inconditionnel pour tous. Et en bitcoin, afin de se débarrasser en même temps de tous ces dangereux banquiers centraux! L’ancien monde ne se relèvera pas, la prise de conscience universelle nous ouvre les portes d’un avenir radieux. Utopistes de tous bords, le grand jour est enfin arrivé!

Reality check

Il serait faux, et totalement fou, d’affirmer que rien n’aura changé. Par contre la destruction du monde d’avant suivie de la reconstruction d’un nouveau monde utopique restera pour l’instant du ressort des studios hollywoodiens.

Ce que nous observerons, ce sont des tendances qui étaient déjà présentes avant la crise et qui ont trouvé un moment propice pour toucher un public plus large. Par exemple le télétravail, expérimenté par beaucoup d’entres nous par la force des choses, possède des avantages évidents pour nombre de personnes dès lors que les outils technologiques adaptés sont à disposition. Tendance qui n’avait point échappé aux investisseurs les plus sagaces, qui se sont empressés d’acheter le titre Zoom, sauf qu’ils ont confondu la société ayant créé leur logiciel de visioconférence préféré avec une small cap inconnue dont le cours s’est envolé au point que la Fed, peu désireuse de passer à des échelles de prix logarithmiques, a du intervenir promptement. Comme quoi, stupidité et cupidité sont bien de retour, mais en pire.

Et tant que nous sommes avec les petits investisseurs, revenons un instant sur la saga du pétrole. Aucun professionnel du secteur n’a jamais envisagé de “prix négatifs”. Ce qui s’est passé en avril avec le prix d’un contrat futur résulte du market timing parfait de petits investisseurs voyant dans les cours déprimés de l’or noir une opportunité historique de profiter d’une hausse qui surviendrait immanquablement dès le déconfinement annoncé. Manque de chance, le véhicule d’investissement choisi – le désormais célèbre ETF USO – n’ayant pas le droit de prendre livraison physique (obligatoire pour les contrats WTI) des barils à l’échéance des contrats devait absolument s’en débarrasser. Les professionnels du pétrole n’allaient pas laisser passer une telle occasion et ont accepté de “racheter” les contrats en faisant porter au vendeur les coûts de la réorganisation logistique, d’où au final un vendeur forcé qui paie l’acheteur afin de ne pas se retrouver dans une situation totalement illégale.

Reste que le prix du baril est effectivement bas pour l’instant, entre autres parce que 90% du trafic aérien est cloué au sol et que les citernes sont déjà bien remplies. Ce que nos chers utopistes n’ont pas compris, c’est qu’un pétrole peu cher n’encourage pas vraiment le développement d’énergies alternatives, souvent encore trop chères en comparaison. D’ailleurs les avions redécolleront bientôt en brulant du kérosène et les jeunes continueront à plébisciter les croisières, comme a déjà pu le constater l’opérateur Carnival Cruises qui a vu les réservations pour août 2020 atteindre le double de celles d’août 2019, époque à laquelle personne ne parlait encore de virus.

Les voitures majoritairement non électriques reviendront en nombre sur les routes, chacun préférant se confiner en sécurité dans sa voiture pour aller au MacDo plutôt que de risquer un contact rapproché avec le souffle d’un potentiel corona-vérolé dans les transports publics. La pollution urbaine sera donc présente comme avant, elle aussi, mais en pire.

Une autre chose que cette crise nous aura appris, c’est que l’on ne prête encore et toujours qu’aux très riches. Nombre de petits commerçants et entrepreneurs auront du mal à se relever de 2 ou 3 mois d’arrêt, ou leurs économies disparaitront pour que survive leur commerce ou entreprise. Idem pour des sociétés de taille plus importante mais pas too big to fail: arrêt des entrées de cash mais certains paiements ne peuvent être repoussés, à commencer par les remboursements d’un emprunt bancaire existant. A moins de l’octroi d’un prêt supplémentaire, elles seront techniquement en faillite suite au défaut de paiement. Malgré les garanties étatiques promises, les banques rechignent toujours à accorder de nouveaux crédits.

Tout ceci ne peut mener qu’à une seule chose : plus de chômage à court terme (on ne voit que ça, même si cela n’affole guère les marchés) et une précarisation de l’emploi à plus long terme. Cette tendance est également déjà présente depuis des décennies et ira en augmentant. La perte d’emplois plus ou moins qualifiés amène tôt ou tard les chômeurs à considérer une reconversion vers les secteurs qui recrutent. Je ne parle pas d’être data analyst ou développeur d’applications à la mode pour mobiles. Non, je parle du renforcement de l’économie de plateformes, comme Amazon ou Uber. Des emplois par définition mal payés. Ca aussi ce sera pire qu’avant.

Alors, serons-nous tous sauvés par le revenu universel inconditionnel ? Si jamais une initiative de ce genre devait voir le jour à grande échelle, ce serait probablement la fin de la classe moyenne. Ce revenu ne sera rien d’autre qu’un revenu de survie et, par son ampleur et ses effets probablement inflationnistes si assimilables à un QE perpétuel, réduira la valeur de l’argent. Riches et pauvres seront impactés mais seuls les riches détiennent du capital qui conservera sa valeur (1 Picasso = 2 villas = 20 voitures), alors que les moins riches n’ont que les revenus de leur travail qui représentera de moins en moins de pouvoir d’achat. L’écart croissant entre riches et pauvres existait aussi depuis un moment, maintenant ce sera pire.

Vers un nouveau populisme?

Evidemment, le tableau n’est pas très rose. Un changement d’ampleur, comme nous l’enseigne l’histoire, nécessiterait une révolution mais pour une multitude de raisons, il n’y aura pas de révolution.

Par contre, la situation actuelle est propice à l’émergence d’un nouveau populisme. Non pas basé sur les ethnies ou les religions (on a déjà), ni un nouveau racisme anti-chinois (économiquement impossible), ni a priori sur les classes sociales (Marx n’a plus la cote), ni sur l’écologie (ça coûte cher et Greta va passer de mode) mais basé sur la lutte des générations (quelle ironie pour les ex-soixante-huitards).

Il suffit de regarder une pyramide des âges pour comprendre la source d’un problème allant croissant: avec le vieillissement de la population dans les pays développés, les tranches d’âge ayant un emploi donc supportant le poids fiscal du système, sont minoritaires ou en passe de l’être vu l’évolution démographique. Moins de travail, lui-même moins bien rémunéré ,mais plus de prélèvements afin de financer les tranches d’âge plus âgées dépendant des prestations sociales (couvrant entre autres des frais croissants liés à la santé), sans oublier les plus jeunes qui – même s’ils ne votent pas – ne génèrent pas de revenus.

La majorité des plus âgés ne voteront pas contre leurs acquis (bien que…). Certains plus jeunes voudraient voir le système évoluer mais se heurtent à la démographie de l’électorat et à l’immobilisme des partis politiques traditionnels. Voici le véritable risque d’assister à l’éclosion d’une forme nouvelle de populisme qui – comme tous les populismes – joue sur des contrastes binaires (jeunes vs vieux), facilement compréhensibles par une catégorie de la population de moins en moins encline à la réflexion critique comme l’a démontré une étude publiée dans la prestigieuse American Economic Review.

Même s’il resterait beaucoup à dire, je m’arrêterai ici et laisserai à Michel Houellebecq le mot de la fin:

Un autre chiffre aura pris beaucoup d’importance en ces semaines, celui de l’âge des malades. Jusqu’à quand convient-il de les réanimer et de les soigner ? 70, 75, 80 ans ? Cela dépend, apparemment, de la région du monde où l’on vit ; mais jamais en tout cas on n’avait exprimé avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas la même valeur ; qu’à partir d’un certain âge (70, 75, 80 ans ?), c’est un peu comme si l’on était déjà mort.

Toutes ces tendances, je l’ai dit, existaient déjà avant le coronavirus ; elles n’ont fait que se manifester avec une évidence nouvelle. Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire.” (France Inter, Lettres d’intérieur, 4 mai 2020).

source : https://www.investir.ch/2020/05/le-grand-cirque-mondial-va-reprendre-comme-avant-mais-en-pire/

8 réflexions au sujet de « Le grand cirque mondial va reprendre, comme avant mais en pire »

  1. Vous titrez votre chronique ainsi : «Le grand cirque mondial va reprendre, comme avant mais en pire».
    Une, le «grand cirque mondial» ne va reprendre car il n’a jamais cessé d’être. D’où proviennent les approvisionnements pour contrer la pandémie ?
    Deux, nous sommes déjà plongés dans le «en pire».
    Comme disait Alexandre Vialatte, c’est ainsi qu’Allah est grand.

  2. « Un changement d’ampleur, comme nous l’enseigne l’histoire, nécessiterait une révolution mais pour une multitude de raisons, il n’y aura pas de révolution. »
    Depuis longtemps les révolutions n’ont fait que d’apporter misère et dictature.
    Cela étant, je n’ai rien d’autre à proposer, mais qui peut croire à un monde merveilleux sans souffrance, sans conflits, un monde de loisir sans travailler.

    • L’oisiveté est source de tous les maux.
      Quant au faire, pourquoi sans cesse tout vouloir ramener au terme de révolution qui n’est qu’une partie d’un cycle ?
      Foucault nous enseigne que le Pouvoir se sert du contrôle pour assumer sa pérennité (voir aussi le lien de Lucien Cerise*) et que si nous souhaitons un homme plus libre (pas vrai pour tous hein !) alors la résistance est une posture qui autorise des actions à mener. A titre d’exemple le petit discours suivant peut susciter des idées :

      * https://la-dissidence.org/2014/04/30/lucien-cerise-quest-ce-que-le-transhumanisme/

  3. En cette époque, il ne faut plus, cher Jacqueshenry, penser les événements comme linéaire mais bien plutôt en terme de rupture et de bifurcation.
    Certes et j’en conviens, cela est infiniment plus angoissant, c’est pourquoi tant de gens, justement, angoissent, mais en matière réflexive cela me paraît infiniment plus réaliste.
    Quand bien même suis-je dans la plus absolu incapacité d’en comprendre les formalismes mathématiques, du-moins j’en saisi intuitivement la structure globale et, en notre situation, c’est cela qui importe.
    Or, il est un fait, soit le dollar tient auquel cas l’UE€ seule saute, peut-être accompagnée de l’OTAN, dès lors les partis politiques qui y sont liés, siégeant à l’assemblée nationale, la suivent.
    Soit le dollar saute, auquel cas toutes les monnaies également hyper-produites, soit quasiment toutes, sautent avec, ce qui ne pourra que mettre à l’arrêt tout le système du commerce international déjà en berne (comme le dirait un suisse).
    Alors, plutôt que de se morfondre, serait-il bien de commencer par conceptualiser ce qui serait au mieux pour notre présent, puisque, quoi qu’il en soit, où que nous nous trouvions, il nous faut dores et déjà penser à comment en gérer l’urgence.
    Le moyen terme doit aussi être abordé, quand bien même est-il ardu de ne seulement le concevoir.
    Quand au long terme, ma foi, hormis le voyage spatial, je ne saurais aller au-delà.
    Quand à l’ubérisation de la société, je n’en ai pas de trop de crainte, tout système d’essence totalitaire, même s’il est créé par des personnages intelligents, sont toujours ensuite dirigé par des imbéciles, les imbéciles faisant toujours des bêtises, ceci à la vue de l’accélération croissante de l’évolution de nos sociétés, cette ubérisation ne peut qu’avoir que peu de temps encore d’existence.
    N’ayez pas de crainte, Jacqueshenry, pour le futur même proche, tout juste sera-t-il passionnant d’en suivre une évolution plus proche d’une mutation que d’autre chose.
    Ah, j’allais oublier, la dualité politique ne s’établira pas entre les jeunes et les vieux mais, bien plutôt, de ceux qui sont pour et ceux contre les voyages spatiaux, ensuite viendra le temps des technos contre les psychos, mais de çà, c’est une autre histoire.

    • Pour les voyages spatiaux j’émets quelques doutes. Vénus est inhabitable et Mars est pratiquement dépourvu d’atmosphère. N’importe quel être humain ne pourra résister durablement ni au vent solaire ni aux rayons cosmiques : donc Mars est également inhabitable. Il n’y a pas de plan B car aller s’installer sur une autre planète d’un autre système solaire relève du rêve. Les êtres humains sont apparus sur la Terre après une longue évolution et ils sont condamnés à y rester. La recherche d’autres planètes habitables est une perte stupide de temps et d’argent.

  4. Un grand cirque …oui. Pour l’analyse économique sur les conséquences du confinement, je ne retiendrai que la grande formule servie par jacqueshenry il y a quelques billets de cela, formule qui a le mérite de s’approcher des travaux et découvertes de grands savants ou génies de notre monde. Je cite la règle de trois. Les 8.33% / mois d’une richesse non produite pendant 3 mois pour arrondir en étant gentil ça fait en effet une belle vague que l’on va se prendre sur le visage. jaqueshenry et le professeur Raoult ont un dénominateur commun: Celui de voir vrai.

    • Je suis très honoré parce que j’admire Raoult. J’étais moi-même un chercheur au CNRS très atypique, méprisant profondément la hiérarchie et n’en faisant souvent qu’à ma tête et à mon intuition. J’ai eu maille à partir avec des grands personnages du monde industriel, j’ai publié un article dans la revue Science avec un prix Nobel, j’ai tapé du poing sur la table du Président d’EDF, Marcel Boiteux, et j’ai aussi traité de con en public un professeur du Collège de France ainsi qu’un grand industriel de la pharmacie (dans son bureau directorial) et j’ai toujours traité les menteurs avec le plus profond mépris parce que j’étais un scientifique : un scientifique ne ment pas et si il a des doutes sur la validité de ses propres travaux il persévère pour lever ces doutes.
      Les politiciens ne sont pas des scientifiques, ils agissent pour leur bien propre et se moquent de l’avenir. Ils ne mettent jamais en doute leurs décisions car ils se croient au dessus du doute puisqu’ils disposent de l’autorité, donc je les méprise comme j’ai toujours méprisé l’autorité qui n’est pas adossée sur des références solides. Sous les pieds des politiciens il n’y a que du sable, de l’éphémère, du bluff, des mensonges.

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