Japon : réflexion sur la notion de groupe sociétal et de respect

Quand je séjourne au Japon j’observe mes petits-enfants et je constate que l’école occupe une grande importance dans leur vie. Il y a dans leur école l’omniprésence de l’éducation – ou plutôt de la formation – des enfants à l’appartenance à un groupe. Les enfants ne se reconnaissent pas en société, l’école étant une petite société à l’échelle réduite, mais en tant que membres du groupe que constitue la classe dont ils font partie. Les élèves doivent le respect à leurs enseignants et ce souci du respect constitue le fondement de l’appartenance au groupe. Au Japon, bien qu’étant en apparence individualiste, chaque individu a toujours présente à l’esprit cette appartenance au groupe et sans respect de chacun, des règles de vie en groupe et du prolongement de la personnalité que constitue cette appartenance au groupe alors toute recherche d’une vie harmonieuse serait vaine.

Par exemple, puisque j’ai mentionné les chemins de fer japonais dans divers billets, chaque employé des compagnies de chemin de fer – outre Japan Rail il y a aussi une multitude d’autres compagnies privées – fait partie du groupe qui gère une ligne et sa première préoccupation est le bon fonctionnement de la ligne de chemin de fer au sein de laquelle il travaille. Comme on l’apprend aux enfants des écoles chaque jour, chaque mois, chaque année, le respect est la règle de vie fondamentale. Sans respect, faut-il le répéter, toute vie en groupe serait impossible. C’est la raison pour laquelle il n’y a jamais de grève dans les chemins de fer au Japon et pour la même raison les trains sont toujours scrupuleusement à l’heure à moins de 30 secondes près.

L’appartenance à un groupe professionnel, par exemple une grande entreprise, signifie que l’employé, quel que soit son niveau de responsabilité, respecte son entreprise à laquelle il doit tout y compris sa retraite constituée par capitalisation. Jamais, toujours pour la même raison, il n’y aura de conflit social comme il en existe régulièrement dans de nombreux pays européens. Cette attitude fondée sur le respect de chacun, du bien public et du style de vie quotidienne s’acquiert dès le plus jeune âge et si cette formation, en quelque sorte, n’a pas été fructueuse, alors la vie de l’enfant devenu adulte est presque marginale voire impossible. Le système éducatif japonais est sélectif en ce sens que si un enfant de 14-15 ans n’est pas « fait » pour poursuivre des études secondaires il est orienté vers l’apprentissage de métiers manuels et il se comportera dans la vie quotidienne en adoptant une attitude marginale. Par exemple on n’a pas le droit de fumer dans la plupart des rues de Tokyo mais aussi de n’importe quelle autre ville. Apparemment seuls les ouvriers s’arrogent le droit de transgresser cette interdiction. Ils se comportent comme leur groupe à eux mais ils ne respectent pas les lois non écrites de l’ensemble de la société qui est le super-groupe auquel ils appartiennent pourtant. Dans la vie professionnelle l’employé d’une grande société comme Mitsubishi ou Sumitomo est partie intégrante du groupe professionnel pour la vie, bien que l’emploi à vie dans une grande entreprise industrielle soit remis en question timidement en raison de l’évolution des technologies. Mais l’esprit de groupe reste omniprésent et cet esprit sera après la retraite entretenu par des repas, des réunions et diverses autres manifestations qui rappellent à l’individu qu’il n’est une personne respectée que s’il reste au sein de ce groupe bien que n’exerçant plus aucune activité professionnelle.

C’est ainsi que la société japonaise est stratifiée en groupes, sans qu’il y ait de systèmes de castes comme c’est le cas en Inde. Est-ce le secret du degré de civilisation et d’efficacité d’un tel pays, dans tous domaines, qu’il s’agisse de la recherche de l’excellence ou de la possibilité d’une reconnaissance de chaque individu dans sa valeur intrinsèque par le groupe auquel il appartient ? Peut-être bien et c’est ce qui explique l’attitude des enfants qui n’ont de cesse, au cours de leur scolarité, de tenter d’intégrer la plus prestigieuse ‘junior high », on dirait en France le lycée.

Pour digresser sur ce dernier point j’analyse le cas de ma petite-fille qui serait à peu près en classe de sixième dans le système français. Elle a décidé sans aucune influence de la part de ses parents de tenter d’intégrer une « junior high » prestigieuse et elle se soumet trois fois par semaine à des leçons particulières dans le but de préparer le concours de sélection d’entrée à cette école qui aura lieu dans un peu plus d’un an. L’année scolaire débute en effet le premier avril au Japon. En quoi consiste cette formation spécifique ? Le calcul mental et la vitesse avec laquelle une division ou une multiplication avec des nombres à trois chiffre sont effectuées, la vitesse d’écriture, de lecture, la qualité de l’élocution ! Je suppose qu’un de mes lecteurs ayant trempé un peu dans l’enseignement croira que je suis en plein délire. C’est pourtant la vérité.

Alors, si ma petite-fille réussit ce concours très sévère, elle fera partie d’un groupe restreint constituant la future élite de la nation mais ce groupe sera toujours une partie intégrée dans le super-groupe du pays sous-entendant que tous les individus respectent les us et coutumes et se respectent les uns et les autres. Sans ces bases fondamentales qui constituent le fondement d’une civilisation et sa pérennité, quelle que soit la nature d’un sous-groupe du pays, toute vie en commun devient impossible.

11 réflexions au sujet de « Japon : réflexion sur la notion de groupe sociétal et de respect »

  1. « Je suppose qu’un de mes lecteurs ayant trempé un peu dans l’enseignement croira que je suis en plein délire »
    Pas du tout …impressionant !!

  2. Le concours d’entrée semble porter sur des compétences obsolètes, mais c’est un test comme un autre pour apprécier les capacités de l’élève à étudier.
    J’en connais qui vont critiquer le manque d’appréciation de l’imagination ou de la prise d’initiative…

  3. Quelques remarques :
    Autre culture, autre « géographie » (densité de population très élevée) peuvent expliquer ette façon d’être
    Pa railleurs, j’imagine qu’il y a de temps en temps des « pétages de plomb », qui doivent être aussi violents que brefs (?)
    Enfin, l’efficacité et le respect de l’entreprise ne collent pas vraiment avec le « laisser aller » de TEPCO pour sa centrale de Daichi (et il y a sans doute d’autres exemples équivalents).
    A part cela, évidemment, côté grèves, les nippons ne nous rejoindrons jamais sur le podium !

    • Pour la centrale de Fukushima-Daiichi la digue anti-tsunami qui avait été exigée par l’autorité de sureté nucléaire n’aurait pas résisté au tsunami selon une étude parue il y a quelques mois et dont j’ai égaré la référence (je m’en excuse). Il n’y a donc pas lieu d’incriminer TEPCO. En ce qui concerne les grèves dans les entreprises c’est une toute autre affaire. Les employés d’une grande entreprise qui désirent présenter leurs revendications à la direction adoptent une attitude atypique : ils viennent travailler normalement mais ils refusent d’être payés le jour où ils présentent ces revendications. Cette attitude surprenante à pour but de culpabiliser les dirigeants de l’entreprise. En ce qui concerne les transports en commun – trains, métros et bus – le respect des usagers s’applique totalement : il n’y a jamais de grèves et le véritable culte du chemin de fer est unique au monde. Je prépare un billet sur le système de retraites japonais, c’est riche d’enseignements.

      • Bien noté, merci.
        Pour TEPCO je pensais à la « gestion de crise », autant que ce qu’on nous en a rapporté ait été « exact ».
        Et je pensais plus aux « usagers » (au fait comment se considèrent-ils ou comment sont-ils dénommés) des transportes en commun qu’aux employés en parlant « des pétages de plomb »

  4. La question est de savoir si cette logique de groupe ne tue pas la créativité individuelle.
    Le groupe a tendance à empêcher les idées vraiment nouvelles ou celles qui remettent en cause les croyances du groupe.Le nombre de brevets n’est pas , en lui seul, un indicateur suffisant. Par ailleurs, la contrainte forte du groupe ne peut t elle pas générer un caractère dépressif ? L’impression de manquer de liberté individuelle ne peut t elle pas générer des problèmes personnels? ( la presse relaye le problème des jeunes addicts aux jeux,ayant peu de relations sexuelles etc…) Avoir une société efficace et performante est bien mais avoir des individus libres et épanouis n’est il pas aussi un objectif capital ?
    j’ai toujours été frappé de voir les cadres Japonais qui ne s’exprimaient pas dans les réunions internationales de la société danslaquelle je travaillais avant d’en avoir  » référé  » à leurs collègues. Exister de manière collective est une bonne chose mais ne faut il pas aussi exister sous forme individuelle ? Y a til un bon équilibre au Japon de ce point de vue?
    Le respect est une condition nécessaire mais non suffisante, comme on dirait en mathématiques.

      • Il faut situer la teneur de ce billet dans son contexte, le Japon. Ce pays est imprégné de tradition shintoïste difficile à comprendre pour un occidental. Les Japonais sont dès le plus jeune âge éduqués au respect de toute chose et de toute personne. Le shintoïsme précise que tout est divin, depuis le moindre rocher ou arbre, jusqu’à naturellement la vie des individus qui doit être respectée. Ainsi dans les trains on n’entendra jamais un smartphone importuner les passagers. Jamais une vendeuse de grand magasin osera montrer sa mauvaise humeur. Et on peut citer de multiples exemples de ce genre. Le respect des enfants dans les écoles pour leurs maîtres est tout simplement admirable. J’ai observé mes propres petits-enfants à ce sujet. Dans les entreprises les employés considèrent leurs dirigeants comme des demi-dieux et c’est peut-être pour cette raison que Carlos Goshn a été malmené par la justice japonaise. Pour les employés de Nissan il était devenu un démon qui ne méritait plus aucune considération ou respect.

      • Il serait intéressant de disposer des taux d’ulcères ou de dépression ou de maladies supposées d’origine psy / nerveuses et des les comparer entre plusieurs pays asiatiques, dont le Japon, et quelques pays occidentaux, dont la France.

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