Le rôle du clitoris revisité

En avant-propos de ce billet je ne voudrais pas que mes lecteurs croient que je suis un obsédé du sexe. Chaque fois que j’écris un billet sur la sexualité, pourtant au centre de la vie quotidienne de tout couple hétéro- ou homo-sexuel normalement constitué, je constate que les commentateurs de ces billets, que je remercie ici, se font rares car ils n’osent pas s’aventurer ou s’épancher en exposant leur opinion au sujet des choses du sexe. Le climat, ou la constante de Hubble ( ! ) c’est plus intéressant, « vraiment au centre des préoccupations de tous les jours », j’allais dire plus payant, alors que mon blog est gratuit … Pourtant quelle que soit l’évolution du climat et de la cosmologie, le sexe restera toujours au centre de la vie quotidienne, qu’on le veuille ou non. Je qualifierai n’importe quel lecteur de mon blog ne jugeant pas opportun de laisser un commentaire même bref, alors qu’il en a très envie, au sujet de ce billet tout simplement de se mentir à lui-même … La suite de ce billet présente donc succintement une fantastique compilation de tous les travaux relatifs au clitoris, de son rôle dans la reproduction et naturellement de son rôle dans le plaisir sexuel de la femme, compilation écrite minutieusement par le Docteur Roy J. Levin. Bonne lecture !

Matteocolombo.jpg

La première description anatomique détaillée du clitoris est attribuée à Matteo Realdo Colombo, un chirurgien et anatomiste qui enseigna l’anatomie à Padoue vers les années 1540. Colombo (illustration, ne pas confondre avec l’inspecteur) attribua au clitoris une fonction sexuelle en insistant sur le fait que la partie visible de cet organe à part entière, pour lui, était prolongée autour de l’entrée du vagin. Cette découverte fut oubliée pendant de nombreuses années car si Colombo écrivit que « le clitoris est le siège du plaisir féminin » dans ses écrits d’anatomie intitulés « De Fabrica » et publiés après sa mort en 1559 il fallut attendre la publication en 1844 du recueil du Professeur d’anatomie allemand Georg Kobelt pour enfin trouver une description anatomique exacte de l’ensemble de cet organe sans toutefois lui attribuer un rôle physiologique particulier (illustration ci-après). À nouveau le clitoris tomba dans l’oubli et personne ne se pencha sur la fonction du clitoris dans la reproduction. Quant à sa fonction favorisant le plaisir sexuel féminin il n’était plus question d’en parler, le XIXe siècle profondément pudique ayant répandu une chape de silence sur la science de la sexualité. Des médecins comme Sigmund Freud préconisaient l’ablation chirurgicale du clitoris pour soigner les femmes « trop portées sur le sexe », comprenez les nymphomanes, et des centaines de publications ont nié toute implication de cet organe dans le mécanisme de la reproduction. En quelque sorte le clitoris était diabolisé.

Clitoris_disséqué_par_Kobelt_en_1844.jpg

Il faudra attendre les travaux des Docteurs William Masters et Virginia Johnson (M&J) effectués de 1957 à 1990 concernant la nature de la réponse sexuelle humaine pour enfin attribuer au clitoris sa vraie fonction physiologique dans le processus de reproduction. L’ouvrage de Masters et Johnson « Human Sexual Response » publié en 1966 constitue une étape déterminante dans la compréhension du rôle du clitoris dans le processus complexe de la reproduction, ce processus débutant par la pénétration du pénis dans le vagin pour que le sperme soit déposé au bon endroit, c’est-à-dire le plus près possible du col de l’utérus. Afin que cette pénétration ne soit pas douloureuse il faut que le vagin soit « lubrifié » naturellement à défaut de lubrifiant exogène et c’est là que débute le rôle du clitoris.

Tout commence, comme le décrivirent pour la première fois clairement et en détail M&J, par le désir sexuel. Comme toute manifestation de désir la finalité de ce dernier est d’aboutir à une récompense. Dans le cas du désir sexuel la récompense sera l’orgasme. Chez la femme ce désir sexuel, au sens physique du terme, est favorisé par une stimulation de la partie externe du clitoris. Le clitoris a été trop souvent considéré uniquement comme l’organe du plaisir féminin et sa fonction première dans le mécanisme de reproduction a été sinon ignorée, du moins minimisée et que M&J ont démystifié comme étant une fausse association entre le plaisir de la femme et le processus de reproduction. De fait, une femme n’éprouvant aucun plaisir peut parfaitement être fécondée au cours d’un rapport sexuel mal vécu et cette observation banale conduisit beaucoup de praticiens à dissocier le plaisir sexuel de toute autre fonction physiologique, pour eux inexistante.

M&J ont montré que la stimulation du clitoris provoque une augmentation du rythme cardiaque ayant pour premier résultat une augmentation de la pression artérielle. En conséquence le débit sanguin au niveau du vagin augmente significativement. La vasomotricité de ce tissu est diminuée. Presque simultanément il y a l’apparition d’une transudation neurogène du tissu vaginal qui provoque une lubrification. Ce n’est pas tout : l’augmentation de la pression artérielle a aussi pour effet d’augmenter la pression partielle d’oxygène au niveau de l’épithélium vaginal. Ce n’est pas un détail car les spermatozoïdes, pour se déplacer, consomment beaucoup d’oxygène. Les sécrétions permettant la lubrification du vagin ont aussi pour autre rôle d’augmenter le pH de la lumière vaginale. Le vagin est en effet colonisé par des lactobacilles qui excrètent de l’acide lactique et ce pH légèrement acide (environ pH = 6) protège le vagin des agressions externes par des microorganismes indésirables.

Curieusement tous ces éléments factuels étudiés en détail pendant de nombreuses années par M&J n’ont que peu été pris en considération par les sexologues qui dissocient encore la fonction de plaisir du clitoris de sa fonction collaborative dans le processus de reproduction. Pourtant divers auteurs ont remarqué que le volume du clitoris augmentait significativement durant les quelques jours suivant l’ovulation, jusqu’au jour 20 suivant cette ovulation, une sorte d’ « érection » favorisée par un afflux de sang sous dépendance hormonale, le taux d’estradiol et de FSH augmentant au moment de l’ovulation. Cette observation prouve bien que le clitoris joue un rôle dans le processus de reproduction puisqu’il est particulièrement sensible durant l’ovulation et les quelques jours qui suivent.

Au niveau cérébral, au cours d’une stimulation du clitoris la situation est plutôt simple et elle indique un fonctionnement particulier de cet organe. Le clitoris est innervé par une branche du nerf pudendal comme le pénis chez l’homme alors que le vagin est sous la dépendance du nerf pelvique. Au niveau du cerveau les informations remontant depuis le clitoris affectent presque exclusivement l’insula de l’hémisphère gauche du cortex cérébral. Lors de la stimulation du clitoris et de la partie antérieure du vagin au cours d’un coït (pénétration du pénis) non seulement l’insula est affectée, plus grande activité détectée par imagerie par résonance magnétique ou imagerie par émission de positrons, mais le gyrus temporal supérieur, le thalamus et le gyrus préfrontal droit sont également affectés. Ces effets sur le cerveau bien identifiés par imagerie sont indépendants du cycle menstruel et cette observation est en accord avec le fait que la femme est réceptive durant tout le cycle. Chez les primates, dont les êtres humains font partie, seules les femelles bonobos et dans une moindre mesure les femelles chimpanzés sont réceptives en permanence.

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L’étude du plaisir sexuel s’est aussi penchée sur le cas des femmes excisées, il y en a environ 200 millions dans le monde, et elle a conclu qu’il était très difficile pour ces femmes d’atteindre un orgasme mais qu’en outre la « préparation » du vagin à recevoir le sperme est défectueuse. Les études ne sont pas suffisamment documentées pour montrer que la fertilité de ces femmes est diminuée en raison de l’ablation rituelle du clitoris mais que la lubrification du vagin est systématiquement défectueuse. Un dernier point intéressant est à signaler. Lorsque les petites lèvres fusionnent avec le capuchon clitoridien le gland du clitoris devient alors cryptique car il est complètement dissimulé. Seulement trois cas cliniques ont décrit les effets bénéfiques d’une intervention chirurgicale consistant à réinstaurer l’accessibilité externe du gland du clitoris. Les trois femmes ayant subi cette intervention bénigne ont indiqué que leur vie sexuelle avec tout ce que cela comporte avait été considérablement améliorée. Encore une fois ces exemples prouvent que le clitoris fait partie de la vie intime de la femme outre le fait qu’il est essentiel pour la préparation du vagin à la réception du sperme et donc à la participation de cet organe au processus d’activation des spermatozoïdes, le mécanisme de capacitation étant sous la dépendance non seulement de composants du sperme issus de la prostate mais également des sécrétions vaginales, les sécrétions des vésicules séminales, la majeure partie du sperme, apportant la source d’énergie nécessaire aux spermatozoïdes sous forme de quantités massives de fructose. Ceux-ci n’ont en effet que quelques heures devant eux pour rencontrer un ovule …

Source : Clinical Anatomy, 2019, article aimablement communiqué par son auteur le Docteur Roy J. Levin, biologiste et médecin britannique retraité, https://doi.org/10.1002/ca.23498

7 réflexions au sujet de « Le rôle du clitoris revisité »

  1. Si je me rappelle bien mes cours d’embryologie qui remontent à une quarantaine d’années, et en particulier l’embryologie humaine, la plateforme initiale de fabrication du foetus est la plateforme issue du genre féminin (XX). Une différenciation s’opère ensuite, et cette plateforme féminine subit des altérations pour la construction de l’individu de sexe masculin (XY). C’est une peu comme si la plateforme de fabrication était sous contrôle du chromosome X, et ensuite le chromosome Y prend le relais pour la différentiation sexuelle finale chez l’individu de sexe masculin.
    Ainsi, chez l’homme, le clitoris se développe, les ovaires descendent pour former une paire de testicules externes, le vagin, et la vulve se comblent, ces tissus se rejoignent et se soudent pour former le sillon (raphé) entre l’anus et la base du gland et son frein.
    Une vue en 3D de l’appareil uro-génital masculin en 3D nous indique qu’il y a de grandes similarités avec le clitoris en 3D. De là à dire qu’une partie de l’appareil copulateur externe de l’homme est un clitoris qui s’est différentié et complexifié est, me semble-t-il, assez évident : https://www.3dgraphiste.fr/appareil-urinaire-masculin-illustrations-3d/appareil-genital-masculin_illustration-3d/
    A l’opposé, une anomalie qu’on appelle l’hypertrophie clitoridienne où la femme présente un clitoris en forme de mini-gland doué de propriétés érectiles impressionnantes (sa taille pouvant atteindre plus de 5 cm), cadre bien avec l’analogie morphologique pénis/clitoris.

    • PS : les différentes phases de l’hyperplasie congénitale des surrénales nous montrent bien la relation entre les deux appareils génitaux homme/femme. Voir figure page 36 de la thèse du Dr Cagin qui montre comment le clitoris peut être l’objet d’une hypertrophie et comment la vulve et les grandes lèvres peuvent se souder et former un sillon comme chez l’homme : http://docplayer.fr/83676435-Universite-de-nantes-faculte-de-medecine-jerome-cagin.html
      Cette pathologie liée à un désordre hormonal aboutit à une virilisation excessive des femmes porteuses de cette anomalie génétique.

    • PS2 : l’appareil uro-génital de l’homme est plus compact que celui de la femme dans la mesure où chez la femme, la fonction plaisir, la fonction reproductrice et la fonction urinaire sont supportées par 3 circuits différents alors que chez l’homme, ces 3 fonctions sont étroitement intégrées dans un seul et même appareil. Cela veut-il dire que l’appareil uro-génital masculin est plus complexe ? Je ne sais pas mais en tous cas c’était la certitude d’un de mes profs de travaux pratiques de biologie animale qui nous faisait faire des tas de dissections d’appareils uro–génitaux (souris, grenouilles, mollusques, insectes …). Les étudiantes en étaient choquées bien entendu, mais il pondérait en disant que d’un autre côté, la plateforme de fabrication de base de l’embryon humain de sexe masculin est féminine, ce qui avait comme résultat de tempérer l’indignation morale de ces jeunes demoiselles devant les choix de mère Nature.
      Biologie et morale font rarement bon ménage 🙂

  2. @jacqueshenry : je reviens d’une soirée tennis (Masters de Londres, Herbert et Mahut ont fait du bon boulot en double, Zverev a mouché Nadal, ce qui m’a ravi, en tant que fan de Federer) et je découvre que personne n’a lâché ne serait-ce qu’un petit commentaire de merde sur un sujet aussi perturbant mais carrément capital. Dommage.
    Bon, perso, j’ai fait le minimum syndical.
    Plus, ce ne serait pas raisonnable. 🙂

  3. Dans « Le singe nu » Demond Morris parle de la congestion des lèvres vulvaires lors de l’activité sexuelle. Il met ce phénomène en parallèle avec l’usage féminin du rouge à lèvre, qui dit-il symbolise la disponibilité affichée à la copulation. C’est toujours amusant de faire allusion à cette explication en présence d’une femme ayant l’habitude de porter du rouge sur les lèvres, et de voir sa réaction.

    • Il paraîtrait que les femmes qui colorent leurs lèvres veulent signaler qu’elles sont disponibles. C’est un peu comme dans les îles Fiji : les femmes « disponibles » mettent une fleur d’ibiscus rouge dans leur chevelure du côté gauche. Si elles sont occupées (mariées, etc ..) elles mettent une fleur d’ibiscus jaune sur le côté droit de la chevelure. C’est vrai ! Je l’ai constaté de mes propres yeux. Cette coutume a le mérite de tout de suite savoir où on en est !

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